Chapter 1
Mon cœur bat beaucoup trop vite pour un simple premier jour de cours.
Le portail est encore fermé, pourtant je suis arrivée vingt minutes en avance. Comme toujours.
Devant moi, les groupes se reforment. Des cris de retrouvailles, des accolades, des éclats de rire...
Et moi ?
Moi, je fais semblant de regarder mon téléphone pour que personne ne remarque que je suis seule.
Au fait, moi, c’est Léonie. Dix-huit ans. J’ai choisi la première année de management.
Enfin... « choisi » est un bien grand mot. J’ai plutôt opté pour ce qui me freinait le moins, dans l’établissement le plus proche de chez moi.
En vérité, je ne sais toujours pas ce que je veux faire de ma vie. Dix-huit ans, c’est censé être l’âge où l’on construit son avenir. Moi, j’essaie déjà de survivre à cette rentrée.
Aujourd’hui, c’est la rentrée des classes, et je suis terrorisée à l’idée d’être toute seule, sans avoir une ancre avec moi qui me permette de surmonter les épreuves. Ma meilleure amie est partie dans une autre école. Je suis donc en mode solo cette année. Je vais encore rencontrer une vingtaine d’inconnus qui vont me scruter, juger le moindre de mes faits et gestes, m’analyser avant de me cataloguer comme la fille discrète, timide et introvertie...
Tout le monde joue un rôle aujourd’hui. Certains affichent une confiance insolente, d’autres rient un peu trop fort. Moi, je fais semblant d’être occupée sur mon téléphone.
Je vis seule avec ma mère. On n’est pas blindées de tunes, pour tout vous dire. Je m’habille très simplement. Et puis, de toute façon, je n’ai jamais compris l’intérêt de mettre autant d’argent dans des fringues de marque. Un jean basique et un débardeur sont tout aussi efficaces que le dernier T-shirt Guess à la mode qui va être hors de prix. Bref, vous l’aurez compris, je ne suis pas du tout matérialiste.
Je ne fais partie d’aucune case. Ni intello, ni populaire, ni rebelle. Je suis ce genre de fille qu’on remarque à peine... jusqu’au moment où elle devient rouge écarlate devant toute la classe.
J’avais des amis dans mon ancien lycée, mais celles qui étaient dans ma classe sont parties dans d’autres filières. J’ai fait un bac comptabilité, mais je ne me voyais pas remplir des tableaux de chiffres toute la journée. J’ai donc choisi le management. Ça touche un peu à tout, donc pourquoi pas...
Je stresse quand même un peu, car je ne sais pas s’il y aura des personnes de mon ancien lycée avec moi cette année. Je ne suis pas du genre à courir derrière les gens pour leur faire des interrogatoires. Je ne suis pas une pestiférée, loin de là. C’est vrai que tout le monde a tendance à venir vers moi assez facilement. En vérité, il n’y a pas vraiment de débat : je ne donne quasiment jamais mon avis, sauf si je sais que c’est l’avis général. J’ai bien sûr des opinions, je ne suis pas non plus niaise à ce point, mais je préfère les garder pour moi. Peut-être qu’avec le temps, je prendrai davantage confiance en moi.
J’ai bien tenté de faire du théâtre en primaire, mais ça a été catastrophique : le public n’a rien compris à ce que je baragouinais avec ma petite voix et, en plus, avec le stress, j’ai oublié la moitié du texte.
Bien évidemment, on me dit que j’ai une voix toute mignonne, toute douce, mais si vous pouviez savoir à quel point j’en ai marre d’avoir cette voix... Qu’on ne m’entende pas quand je parle et que je sois obligée de me répéter sans cesse. Bref, je suis un cas désespéré...
Un gars passe et me sourit.
Je souris en retour.
Puis je baisse aussitôt les yeux, comme si soutenir son regard plus de deux secondes était interdit.
Ah oui... Et mon super-pouvoir ? Oh, saint des saints !
Rougir.
Pas un petit rose discret.
Non.
Le « rouge tomate » intégral. Celui qui envahit mon visage en moins de trois secondes et qui annonce au monde entier : « Bonjour, je suis gênée. »
Une merveilleuse description qui me suit depuis toutes ces années et qui, vous l’aurez compris, ne me laisse pas inaperçue aux yeux de tous.
Pauvre de moi, je sais que la sempiternelle présentation générale de la rentrée ne fera pas exception cette année.
Mais cette année, nous sommes censés être plus matures, de jeunes adultes ! Non ? Peut-être que ce sera mon année, qui sait.
À 18 ans, il paraît que ce sont les meilleures années. Le début de l’indépendance, des vraies sorties entre amis, des soirées...
Bon, jusque-là, ce n’est pas fou, mais je garde espoir. Je reporte mon attention sur ce qui m’entoure et je me rends compte qu’au final, il n’y a aucun visage familier autour de moi.
J’ai mis ma musique, mes écouteurs, et j’attends patiemment l’heure fatidique. Oh, j’espère que je vais retrouver des connaissances, par pitié. On est toujours en train de dire : « Ce que le monde est petit ! » Alors, pour une fois, si ça pouvait être vraiment le cas !
Je jette un coup d’œil aux alentours. Les petits groupes de potes se forment, certains sont seuls comme moi. On se jette de petits regards... Au final, beaucoup sont dans mon cas.
Quelque chose attire mon attention en face de moi : un groupe de jeunes réunis autour d’une voiture. Je trouve cela étrange. Cela dit, c’est vrai qu’on est plus âgés, certains ont sûrement le permis.
Ils échangent quelque chose avec le conducteur. Une enveloppe ? Un paquet ? Impossible de voir d’ici.
Ce qui est certain, c’est qu’ils regardent autour d’eux avant chaque échange. Mine de rien, je continue à jeter quelques coups d’œil et il relève la tête. Je suis grillée, la main dans le sac !
Bravo, Léonie.
Premier jour.
Dix minutes avant la rentrée.
Et tu viens déjà de passer pour la fille bizarre qui espionne les gens.
Génial.
Merde, Léo, occupe-toi de tes fesses. À faire la commère, on ne gagne que des ennuis. J’attrape mon téléphone et checke l’actualité sur les réseaux pour penser à autre chose. Je regarde l’heure : je suis vraiment venue en avance. Ça n’ouvre que dans dix minutes. Ça va être long...
Le groupe qui était à la voiture part. Il ne reste que le conducteur, qui sort de la voiture. Il est très grand et massif, les cheveux châtains un peu plus longs sur le dessus. Il porte un blazer kaki, un jean et des Timberland grises. Il ferme sa voiture et relève la tête.
Nos regards se recroisent.
Je fais mine de ne pas le regarder et de poursuivre mon observation sur le côté. Une technique que j’ai réussi à aiguiser au fil des années. Elle est assez efficace et je n’en suis pas peu fière.
Je balaye du regard dans l’autre sens pour vérifier qu’il ne m’a pas vue l’observer.
Il est parti s’asseoir sur le coffre de sa voiture et s’est allumé une cigarette.
Bon, je suis sauvée pour cette fois. Il faudra que je sois plus discrète.
Je regarde l’heure. Il ne me reste plus que cinq minutes à attendre...








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