Chapitre 1
Une femme agitait sa canne, balayant le sol devant elle, cherchant à détecter le moindre piège qui pouvait se trouver sur sa route, tirant un caddie de course blindé et un sac tout aussi chargé suspendu à son épaule.
Monter une marche lui demanda un effort et un certain équilibre, mais elle réussit, néanmoins, à atteindre l’arrêt du bus où elle attendrait son transport.
Dans cette ville où la mer se trouvait toute proche, elle aimait y écrire et sentir l’air marin lui caresser le corps et l’esprit. Un casque sur les oreilles, elle attendit patiemment que le grand véhicule n’arrive pour la transporter jusqu’à sa zone où elle aurait encore un peu de marche avant d’arriver à son appartement.
Pendant qu’elle attendait tranquillement, assise sur le banc de l’arrêt, elle se prit à observer les gens passer, discuter ou s’écrier. Elle s’imaginait un nouveau voyage où elle pourrait écrire sur cet environnement si particulier dans lequel elle vivait depuis environ 5 ans. Soudain, son bus se présenta. Elle se leva donc, replia la canne et attrapa sac et caddie pour monter dans le véhicule qui n’attendit pas qu’elle soit installée pour redémarrer sur les chapeaux de roues, manquant de la faire tomber.
Quelques voyageurs l’aidèrent à se stabiliser et grondèrent au chauffeur d’attendre quand des gens montaient, mais ce dernier n’en avait que faire, il allait bientôt terminer sa journée et était donc pressé de rendre son véhicule avant de profiter du reste pour dormir ou sortir avec des amis.
Visiblement, le bien être des gens dont il avait la sécurité, ne lui faisait ni chaud ni froid.
La femme attendit dans un coin, cramponnée à son caddie et à une des barres présentes dans le véhicule, jusqu’à ce qu’elle aperçoive l’entrée de son quartier. Elle allongea le bras et appuya sur le bouton, mais comme à son habitude, le chauffeur ignora l’arrêt.
— Je m’arrête là ! Gronda-t-elle de façon menaçante.
Excédé, le chauffeur pila, bousculant quelques voyageurs qui se mirent à l’insulter. Il ouvrit les portes latérales et laissa la femme descendre, avant de repartir aussi sec.
— Gros con, pesta-t-elle. Elle reprit sa marche, pénétrant dans la zone où elle vivait, mais faillit se faire bousculer par un groupe de jeunes qui ne l’avait pas vu. Hé !
— Oua ! Fais attention la vieille ! Grommela un des jeunes, la toisant du regard.
Soufflée, elle le regarda.
— Depuis quand je dois faire attention quand c’est vous qui ne me voyez pas ? Vos daronnes ne vous ont jamais appris à faire attention à ceux qui ne peuvent pas vous voir ?! S’exclama-t-elle.
— Daronnes, carrément, ricana l’un d’entre eux, faisant craquer ses doigts. T’as cru que t’étais jeune en disant ça ?
La femme déplia d’un coup sec sa canne et la pointa sur lui.
Le silence se fit dans le groupe. Mais alors qu’ils allaient répliquer, un bruit assourdissant de moteurs se fit entendre, s’arrêtant autour d’eux. La femme se figea. C’était trop bruyant pour elle et déjà que son cœur avait du mal à arrêter sa course folle, alors voilà qu’on lui ajoutait une terreur supplémentaire.
— Il se passe quoi ici ? Gronda une voix sombre et terrifiante.
— Oh, Naël… bredouillèrent les jeunes qui avait percuté la femme, visiblement pas à l’aise avec la présence de l’homme. C’est…
— Vous avisez même pas à me rejeter la faute dessus, gronda la femme, pointant toujours sur eux sa canne blanche.
— Nan, mais t’as vu ça ?! Elle nous rentre dedans et en plus elle nous menace !! se plaignit l’un des jeunes.
L’homme du groupe de motards qui venait d’arriver, donna un coup dans sa béquille, fit basculer son bolide et l’enjamba pour en descendre. Il confia son casque à un de ses hommes, puis, d’un pas menaçant, s’approcha.
— À qui est ce territoire ? Demanda-t-il la voix claquant comme un orage en pleine nuit.
— M-Mais !
— J’aime pas me répéter. À qui est ce territoire ?
— À toi, répondit le groupe, baissant la tête, n’osant croiser son regard, de peur d’en subir les conséquences.
— Alors que foutent des gars des Salants chez moi ? Dégagez.
Le groupe se regarda, mais avec la menace que représentait l’homme, ils déguerpirent rapidement, se promettant d’en parler à leur suppérieur. Ils avaient une revanche à prendre sur cette femme qui avait blessé leur pauvre égo de mâle alpha.
— Vous allez bien ? S’enquit l’homme une fois les jeunes partit.
— Oui, merci, répondit-elle, reposant sa canne sur le sol, tournant son visage vers son intervenant.
Quand leurs regards se croisèrent, il y eut comme une sorte de connexion entre eux. Un déclic ou quelque chose de plus sombre encore.
Sans demander son reste, elle reprit sa route, marchant droit devant elle, balayant le sol pour se diriger.
Elle n’entendit pas les moteurs redémarrer tout de suite, mais juste quand elle arriva devant son immeuble. Elle pouvait sentir le poids de leurs regards curieux sur elle. Puis, une fois devant sa porte de bâtiment, les motos se rallumèrent, rugirent et quittèrent les lieux.
Quand elle fut enfin chez elle, la femme poussa un long soupir tremblant. Sortir était un affrontement de tous les dangers et son esprit n’était pas capable de tout traiter correctement sans la faire réagir durement ou de la faire paniquer.
Pendant qu’elle rangeait ses courses méthodiquement, son esprit vagabonda vers ce motard, qui ne devait pas être plus jeune que son cousin dans le début de la vingtaine. Il dégageait quelque chose de dangereux, mais d’étrangement rassurant aussi.
C’est en récupérant de quoi préparer son déjeuner qu’elle haussa les épaules. De toute façon, elle ne risquait pas de le recroiser.
[…]
Les motos vrombissaient, se lançant des rugissements comme des réponses les unes envers les autres, jusqu’à ce qu’on éteigne les moteurs. Garées et choyées, elles brillaient de mille feux, pourtant, l’un de ces cavaliers des enfers n’avait pas le cœur à penser clairement. Des hommes d’un autre gang avaient mit le pied sur son territoire et s’en était pris à quelqu’un qui ne pouvait même pas se défendre et de ce qu’il en avait vu, la canne qu’elle tenait comme seul rempart entre elle et eux, était l’outil des personnes aveugles. La rage lui fit contracter la mâchoire et serrer les poings. S’ils étaient venus pour s’en prendre à des gens faibles, il allait devoir s’en occuper, avant qu’ils ne décident de faire quelque chose de stupide. Déclarer une guerre ouverte avec lui était une très mauvaise chose, mais la situation était déjà assez tendue pour son propre gang, avec l’arrivée de nouvelles recrues et les guéguerres internes, il n’avait pas le temps de se reposer.
Il se laissa tomber sur le canapé défoncé du hangar et se laissa aller à la contemplation du vide sur le béton qui recouvrait le sol des lieux. Puis, cette guerrière aveugle lui revint en mémoire. Se tenant face à tout un groupe, le verbe virulent, mais la poigne ferme sur sa seule arme de défense. Elle l’avait à peine regardé, mais cela avait suffi à ce qu’elle le marque d’une manière que lui-même ne s’expliquait pas.
Elle avait eu du cran, il fallait le reconnaître, mais seule, ne voyant rien face à tout un groupe de dégénérés comme ceux des Salants, ce n’était pas une bravade, mais du suicide.
Pendant qu’il y repensait, ses hommes et plusieurs recrues s’installèrent autour d’un baril où ils avaient l’habitude d’y faire brûler un feu. Certains regards se tournèrent vers leur chef, pensif, se demandant ce qu’il avait depuis qu’ils étaient rentrés. Même durant le trajet, où ils avaient l’habitude de l’entendre rigoler avec eux dans leurs casques, il n’avait rien dit, gardant un silence mortel.
L’un d’eux se leva et s’approcha du canapé pour s’y laisser tomber.
— Tu penses à quoi ?
— Que foutaient les Salants chez nous ? Gronda Naël, fixant un point invisible sur le sol.
Les poings serrés, il avait une féroce envie d’y débarquer pour régler leur compte à ces minables qui n’avaient visiblement aucun respect pour la hiérarchie des gangs.
Une femme s’approcha à son tour, s’installant sur les cuisses du nouveau venu sur le canapé. Ce dernier glissa sa main sur sa taille, l’attirant plus près de lui.
— Qu’est-ce qu’il s’est passé ? Demanda-t-elle.
— Des égarés qui s’en sont pris à une aveugle, souffla son compagnon.
— Elle va bien ? S’enquit-elle.
— Ouais. Un peu plus et elle les embrochait avec sa canne ! S’exclama le jeune homme.
— C’est pas drôle, le gronda la jeune femme sur lui. Elle devait être terrifiée… la pauvre…
Le silence revint, plus pesant cette fois.
N’y tenant plus, et beaucoup trop en colère, Naël se leva pour se diriger vers son bureau et s’y enferma pour le reste de la journée.
Il n’avait pas de quoi être aussi en colère, mais il ne savait pourquoi son attitude l’irritait. Qu’est-ce que cette fille lui avait fait ? Lui, le chef fier et froid ! Le voilà perturbé par une nana !
Dieu que c’était risible…
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