Chapitre premier - Le programme
(POV : Aurélien)
On m’avait promis un bureau. On m’a donné un parloir désaffecté, une table boiteuse et vingt-trois minutes d’attente devant une porte blindée pendant que deux surveillants vérifiaient si mon stylo-plume constituait une arme. Il en constituait une, évidemment. Simplement pas du genre qu’ils imaginaient.
— Vous pouvez garder le stylo, a fini par concéder le plus jeune. Pas l’encrier.
— C’est une cartouche.
— Pas l’encrier.
J’ai souri. J’ai un excellent sourire ; il m’a ouvert plus de portes que mes deux agrégations. Ce matin-là, il m’a ouvert celle du bâtiment B du centre pénitentiaire de Fresnes-sur-Oize, et je me souviens d’avoir pensé, pendant que la serrure claquait derrière moi :voilà donc à quoi ressemble une seconde chance. C’est plus sale que prévu.
D’autant plus sale que je n’avais rien demandé. C’est le rectorat qui m’avait trouvé, six semaines après Henri-IV, six semaines pendant lesquelles mon téléphone n’avait sonné que pour des journalistes et ma mère. Une femme du ministère, tailleur gris, voix de répondeur, m’avait tendu un dossier cartonné dans un café où personne ne me reconnaîtrait.
— Programme expérimental Second Départ. Scolarisation complète d’un détenu adulte sorti du système à six ans. Programme officiel de l’Éducation nationale, du CP jusqu’au brevet si le sujet suit. Vous seriez le premier enseignant. Le sujet a été sélectionné.
— Lesujet, ai-je répété.
— Le détenu.
— Il y a des enseignants dans les prisons depuis trente ans, madame. Une unité par établissement, des collègues à moi, des cours en groupe. Pourquoi inventer un programme ?
— Parce que nos unités remettent à niveau. Elles ne construisent pas.
Elle a tourné une page sans la regarder ; elle connaissait son dossier par cœur, ce qui, dans un ministère, relève presque de l’affection.
— Les hommes qui viennent chez nous ont eu l’école. Mal, brièvement, mais ils l’ont eue. On leur rebouche des trous. Celui-là, on ne peut pas le remettre à un niveau qu’il n’a jamais occupé. Il a essayé le groupe. Le groupe l’a essayé aussi.
— Et vous ouvrez un dispositif national pour un homme.
— Nous ouvrons un dispositif pour une statistique. Il se trouve qu’elle a un nom. — Elle a poussé une feuille vers moi, un tableau, des cases. — Il sera d’ailleurs rémunéré, comme en formation professionnelle. C’est sous cette ligne-là que nous avons pu inscrire l’expérience : dans un budget, l’instruction n’existe pas. La formation, si.
— Vous choisissez un homme fini pour éduquer un homme qui n’a jamais commencé, et vous le facturez en menuiserie. C’est poétique. C’est vous qui avez écrit le projet, ou un cabinet de conseil ?
Elle n’a pas ri. Heureusement, moi si, parce qu’il faut bien que quelqu’un rie dans ce genre de scène, et j’ai signé. Pas par vocation — j’avais brûlé la mienne publiquement, avec les rideaux et le reste.
J’ai signé parce que l’alternative était de continuer à boire du sancerre à onze heures du matin en relisant les articles sur ma chute, et que même la déchéance finit par manquer de vocabulaire nouveau.
Voilà pourquoi, six semaines, deux visites médicales et un extrait de casier judiciaire vierge plus tard — ironie que je savoure encore —, je suivais dans un couloir vert d’eau un directeur d’établissement nommé Berthier, qui transpirait la bonne volonté comme d’autres transpirent tout court.
— Monsieur Delcourt ! L’homme d’Henri-IV !
— L’hommeanciennementd’Henri-IV.
— Oui, enfin, bon.
Il a agité une main, comme on chasse une guêpe ou un scandale.
— En ce qui concerne votre élève… je vais être honnête avec vous. On a commencé par la voie normale. Cours en groupe, deux fois par semaine, avec les autres. Et un groupe, ça va vite.
» Le jour où il ne comprend pas — et il ne comprenait jamais, puisqu’on partait toujours de quelque chose qu’il n’avait pas —, il se lève. Trois fois sur quatre, il sort en claquant la porte.
— Et la quatrième ?
— La quatrième, il a mis une chaise dans un mur.
Berthier a fait tourner son stylo entre ses doigts.
— Dans un mur, monsieur Delcourt. Pas dans un homme, et il en avait onze sous la main. Cette nuance a l’air de rien. Moi, je vis dessus. Deux de mes collègues ont demandé à ne plus l’avoir. Le second l’a demandé par écrit et — détail que je vous laisse savourer — sa lettre était bourrée de fautes.
— Charmant.
— Il n’est pas violent, s’est empressé d’ajouter Berthier. Enfin. Pas gratuitement. Il est… — il a cherché le mot avec la mine d’un homme qui fouille une poubelle — …fier.
Il a poussé vers moi une chemise en carton. LUCIEN VASSEUR, 24 ANS. J’ai ouvert.
On croit qu’un dossier administratif ne raconte rien. C’est faux : il raconte tout, à condition de lire ce qui manque. Celui-ci était un gruyère. Scolarité :interrompue en cours de CP.
Ensuite, dix-huit ans de trous. Placements — huit familles d’accueil, dont trois signalées, dont une avec un mot que je ne recopierai pas. Fugues à répétition à partir de onze ans.
Aucun certificat, aucun diplôme, aucun soin, aucune trace, comme si la République avait égaré un enfant entier et classé la perte en pertes acceptables. Puis, soudain, l’écriture serrée des tribunaux.
Quinze ans, dont deux purgés. Le motif de la condamnation, je l’ai lu deux fois. Il faudra bien y venir un jour ; pas ce matin-là. J’ai refermé la chemise et, pour la première fois depuis trois mois, j’ai pensé à autre chose qu’à moi-même pendant presque une minute entière.
— Une chose encore, a dit Berthier, et je préfère que vous l’entendiez de moi. Il est condamné, donc il attend son affectation. En théorie il part en centre de détention, et en théorie ça peut être n’importe où en France, et ça peut tomber un mardi matin sans que personne me demande mon avis.
— En théorie.
— En pratique, on ne transfère pas un homme au milieu d’un dispositif national dont le ministère attend un rapport. — Il a eu un petit geste des deux mains, presque une excuse. — Autrement dit, monsieur Delcourt, tant que vous lui faites cours, il reste ici. Faites-en ce que vous voudrez.
J’en ai fait, sur le moment, une remarque administrative de plus, à ranger avec les horaires et les consignes de sécurité. Il m’a fallu bien plus longtemps pour comprendre ce qu’il venait exactement de me mettre entre les mains.
— Il sait lire, a précisé Berthier. C’est le plus étrange. Il a appris tout seul, on ne sait pas comment. Mais écrire, compter…
Il a secoué la tête.
— Le rapport du psychologue dit qu’il a le niveau d’un enfant de six ans dans certains domaines — et dans d’autres, une intelligence que nos tests ne savent même pas mesurer. Il a écrit, je cite : « une acuité qui n’est d’aucun âge ».
— Et dans quels domaines n’a-t-il aucun âge ?
Berthier m’a regardé par-dessus ses lunettes.
— Survivre, monsieur Delcourt. Il est très, très diplômé en survie.
Sur quoi il m’a confié à un surveillant, qui m’a confié à un autre, et de main en main, comme un colis dont personne ne veut signer le reçu, je suis arrivé dans la salle qu’on m’avait attribuée, laquelle sentait la javel et le renoncement. Une table, deux chaises, un tableau blanc rescapé d’un autre siècle.
Par la fenêtre grillagée, on voyait la cour de promenade : des hommes tournaient en rond dans le froid, pendant qu’au fond, contre le mur d’enceinte, d’autres se disputaient un ballon crevé avec l’application de gens pour qui c’était la seule chose au monde qui obéissait encore à des règles justes.
J’ai disposé mes affaires. Cahier neuf. Ardoise — oui, une ardoise, on m’avait ri au nez au magasin. Le stylo-plume sans encrier. Et j’ai attendu, cependant que mon cœur faisait une chose curieuse qu’il n’avait plus faite depuis des années de rentrées scolaires : il comptait les pas dans le couloir.
Deux surveillants l’ont amené. Le premier, un grand type au visage en lame de couteau, le tenait par le bras d’une manière qui n’était pas réglementaire — trop haut, trop serré — et je l’ai noté quelque part dans un coin de moi, sans savoir encore que ce coin s’appellerait un jourla haine.
Le second a détaché les menottes, marmonné « une heure », et ils sont sortis.
Et nous nous sommes regardés.








