La Secrétaire A Dit Non by Liia Denwer at Inkitt
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LA SECRÉTAIRE A DIT NON

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Summary

Camille Moreau sait exactement comment fonctionne Bellune. Elle connaît les trains que son directeur général va rater, les contrats qu’il oubliera de renouveler, les hôtels qui appelleront au mauvais numéro et les problèmes que personne n’a officiellement pensé à lui confier. Depuis quatre ans, elle tient tout ensemble. Puis Julien Valmont arrive. Nouvel actionnaire majoritaire, trois autres entreprises à gérer et une manie particulièrement agaçante : demander pourquoi les choses fonctionnent ainsi. Très vite, il comprend ce que personne chez Bellune n’a jamais voulu regarder en face : l’entreprise repose beaucoup trop sur Camille. Alors il décide de changer le système. Camille devrait être ravie. Elle ne l’est pas. Entre réunions impossibles, hôtels en crise, collègues trop curieux, une nouvelle assistante beaucoup trop compétente et un patron qui refuse obstinément de se comporter comme elle l’avait prévu, Camille va devoir apprendre quelque chose de bien plus difficile que dire non : laisser les autres faire sans elle. Et peut-être découvrir qu’être indispensable n’est pas la même chose qu’être libre.

Status
Complete
Chapters
15
Rating
n/a
Age Rating
16+

Chapitre 1. Le mardi, pas avant neuf heures


À 8 h 17, Camille Moreau avait déjà refusé une réunion au nom de son directeur général, déplacé un déjeuner auquel elle n’était pas invitée et empêché le responsable commercial d’envoyer à cent quatre-vingts personnes un fichier Excel contenant les salaires de toute l’équipe. La journée s’annonçait calme.

— Camille ?

Elle leva les yeux. Hugo, le nouveau stagiaire du service communication, se tenait devant son bureau avec une tasse vide à la main. Il avait vingt-deux ans, une chemise trop grande et l’air de quelqu’un qui venait de découvrir que le monde professionnel n’était pas organisé par des adultes responsables.

— Oui ?

— La machine à café affiche « erreur bac ».

— Enlève le bac.

— Je l’ai fait.

— Remets-le.

— Je l’ai fait aussi.

— Alors éteins la machine.

— Et après ?

— Tu la rallumes.

— C’est tout ?

— Hugo, si je savais réparer une machine à café, je ne travaillerais pas ici.

Il partit. Camille revint à son écran. Une nouvelle invitation clignotait dans Outlook.

MARDI — 7 H 30

RÉUNION STRATÉGIQUE — COMITÉ DE DIRECTION

Organisateur : Julien Valmont

Elle regarda l’écran pendant deux secondes. Puis elle cliqua sur Refuser. Dans la case « Envoyer une réponse », elle écrivit : Impossible. 9 h 00 au plus tôt. Elle envoya. Nadia, du contrôle de gestion, passa derrière elle avec un dossier sous le bras.

— Tu viens vraiment de refuser la réunion de Valmont ?

Camille continua de taper.

— Oui.

Nadia revint sur ses pas.

— Julien Valmont ?

— Je n’en connais pas trois.

— Celui qui rachète la boîte ?

— Cinquante-huit pour cent de la boîte.

— Ah. Pardon. Ça change tout.

— Un peu.

Nadia posa le dossier sur le coin du bureau.

— Et tu lui as dit non ?

— Michel arrive de Lille mardi matin.

— Et ?

— Son train entre à Gare du Nord à 8 h 12.

— Ah.

— Il ne peut pas être ici à 7 h 30.

— Il peut prendre un autre train.

Camille la regarda.

— Le dernier est à vingt et une heures cinquante et une. Il dîne avec le directeur régional à vingt heures trente. Il faut vingt minutes pour rejoindre la gare si la circulation est bonne, ce qui n’arrive jamais à Lille quand quelqu’un a un train.

— D’accord.

— Merci.

— Mais quand même…

— Qu’est-ce qu’il y a encore ?

— Tu viens de refuser la première réunion du nouveau propriétaire.

— Actionnaire majoritaire.

— Tu vas beaucoup insister là-dessus aujourd’hui ?

— Tant qu’il ne possède pas mes cinquante-huit pour cent, oui.

Nadia sourit et reprit son dossier.

— J’aimerais être là quand tu te feras virer.

— Prends un ticket.

Le téléphone sonna. Camille décrocha.

— Direction générale, bonjour.

Une voix d’homme lui répondit immédiatement :

— Bonjour, je cherche Michel Delaunay.

Pas de « monsieur Delaunay ». Pas de présentation non plus. Camille ouvrit l’agenda.

— De la part de ?

Un court silence.

— Julien Valmont.

Elle regarda l’écran. Puis l’invitation qu’elle venait de refuser. Évidemment.

— Bonjour, monsieur Valmont.

— C’est vous qui gérez l’agenda de monsieur Delaunay ?

— Entre autres.

— Vous venez de refuser ma réunion.

— Oui.

Un autre silence. La voix ne semblait pas vexée. Ce qui était presque décevant.

— Qu’est-ce qui vous empêche d’accepter ?

— Monsieur Delaunay sera dans un TGV.

— J’avais compris qu’il rentrait lundi.

— Il avait prévu de rentrer lundi. Puis monsieur Lemaire lui a demandé de dîner avec lui.

— Monsieur Delaunay pouvait refuser.

— Il pouvait.

— Mais il ne l’a pas fait.

— Non.

— Et donc vous refusez ma réunion.

— Oui.

— Sans me proposer de solution.

— Je vous ai proposé neuf heures.

— Ce n’est pas une solution. C’est une autre heure.

— C’est généralement comme ça qu’on résout un problème d’horaire.

Cette fois, le silence fut légèrement plus long. Nadia, qui n’était pas partie très loin, leva la tête au-dessus de son dossier. Camille lui fit signe de circuler. Nadia ne circula pas.

— Très bien, dit enfin Julien Valmont. Neuf heures.

— Parfait.

— Mais je veux toute l’équipe de direction présente.

Camille ouvrit les six agendas concernés.

— Non.

Au téléphone :

— Non ?

— Madame Bessières a un rendez-vous à l’inspection du travail à neuf heures trente. Monsieur Klein reçoit les commissaires aux comptes. Monsieur Perrin peut être là. Madame Rolland aussi. Monsieur Fabre est à Lyon.

— Faites déplacer les rendez-vous.

Camille se pencha légèrement vers son écran.

— Lesquels ?

— Ceux qui doivent l’être.

— L’inspection du travail ou les commissaires aux comptes ?

Il ne répondit pas tout de suite.

— Vous avez toujours une réponse ?

— Malheureusement.

— Réunissez ceux qui sont disponibles à neuf heures.

— Ça, je peux faire.

— Mardi.

— Mardi.

— À neuf heures.

— C’est ce que nous venons de décider.

— J’avais besoin de vérifier.

— Je comprends.

Elle ne comprenait pas du tout. Il raccrocha. Nadia était toujours là.

— Je voudrais signaler, dit-elle, que je ne suis témoin de rien.

— Va travailler.

— Je travaille. C’est mon dossier.

— Ton dossier est fermé.

Nadia regarda le dossier fermé.

— Je réfléchis.

Camille ouvrit l’agenda de Michel Delaunay et déplaça deux rendez-vous. Derrière elles, la machine à café se remit soudain à fonctionner. Hugo poussa un petit cri de victoire.

— J’ai réussi !

— Félicitations, dit Camille.

— Il fallait vider le bac.

— Formidable.

— Vous saviez ?

— Oui.

Hugo la regarda, blessé.

— Pourquoi vous ne me l’avez pas dit ?

— Parce que maintenant tu sais où est le bac.

Nadia secoua la tête.

— Un jour, quelqu’un va t’attendre dans le parking.

— J’y vais en métro.

À 8 h 43, Michel Delaunay arriva avec sa cravate dans la poche de son manteau. Il avait soixante et un ans, des cheveux gris qu’il faisait couper exactement toutes les quatre semaines et la capacité remarquable de perdre ses lunettes alors qu’elles étaient sur son nez. Il passa devant le bureau de Camille. Revint.

— Tu as refusé une réunion à Valmont ?

— Bonjour, Michel.

— Bonjour. Tu as refusé une réunion à Valmont ?

— Oui. Vous êtes à Lille.

— Mardi ?

— Oui.

Il sortit son téléphone.

— Ah.

Camille lui tendit une feuille.

— Votre train.

— Huit heures douze ?

— C’est l’heure d’arrivée.

— Bien sûr.

Il prit la feuille.

— Pourquoi je vais à Lille ?

Camille le regarda. Michel baissa les yeux vers la feuille, comme si la réponse pouvait être imprimée dessus.

— Lemaire.

— C’est lui.

— Je déteste Lemaire.

— Vous l’avez invité à déjeuner en février.

— C’était en février.

— Il vous aime toujours.

— Mauvaise habitude.

Il se dirigea vers son bureau.

— Au fait, Valmont vient ce matin.

— Ce matin ?

— Oui.

— À quelle heure ?

Michel s’arrêta, la main sur la poignée.

— Il ne t’a pas dit ?

— Non.

— Étrange.

— À quelle heure, Michel ?

— Neuf heures.

Camille regarda l’horloge. 8 h 45.

— Vous auriez pu me prévenir.

— Je pensais l’avoir fait.

— Vous avez pensé très fort ?

— Probablement.

Il ouvrit la porte.

— Camille ?

— Oui ?

— Il rachète quand même la majorité de l’entreprise.

— Je sais.

— Essaie de ne pas lui dire non dans les cinq premières minutes.

Camille reprit sa souris.

— Trop tard.

Michel resta immobile.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Rien.

— Camille.

— Votre cravate est dans votre poche.

Il baissa les yeux.

— Ah.

Puis il entra dans son bureau. À 8 h 56, Camille reçut un appel de l’accueil.

— Il est là.

— Qui ?

— Monsieur Valmont.

— Faites-le monter.

La réceptionniste baissa la voix.

— Il est déjà monté.

— Alors pourquoi tu m’appelles ?

— Pour te prévenir.

— Il est où ?

— Dans l’ascenseur.

Camille raccrocha. Elle se leva, ramassa deux dossiers qui traînaient, poussa la tasse de Michel derrière son écran et retira du fauteuil visiteur un catalogue de mobilier de bureau que personne n’avait consulté depuis 2023. Nadia apparut dans l’encadrement de la porte.

— Il monte ?

— Oui.

— Je peux rester ?

— Non.

— J’ai une question pour Michel.

— Laquelle ?

— Je vais en trouver une.

— Nadia.

— D’accord.

Elle disparut. Trois secondes plus tard, Hugo passa dans l’autre sens.

— On m’a dit que le nouveau patron arrive.

— Actionnaire majoritaire.

— C’est différent ?

— Juridiquement, oui.

— Dans la vraie vie ?

Camille ouvrit la bouche. Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent.

— On en reparle.

Julien Valmont ne ressemblait pas à ce qu’elle avait prévu. Elle avait vu une photographie dans Les Échos : costume sombre, expression fermée, fond blanc, cinquante pixels de large. Dans la vraie vie, il était plus grand, moins lisse et visiblement mouillé. Il portait un manteau gris foncé avec des gouttes de pluie sur les épaules et tenait un casque de moto à la main.

Pas de chauffeur. Pas d’assistant. Pas de petite troupe d’hommes qui marchaient derrière lui en regardant leur téléphone. Camille trouva ça légèrement suspect. Il s’approcha.

— Camille Moreau ?

— Oui.

— Julien Valmont.

— Je sais.

Il posa un regard sur elle.

— Évidemment.

Il tendit la main. Elle la serra.

— Monsieur Delaunay vous attend.

— Je suis en avance.

— Quatre minutes.

Il regarda sa montre.

— Trois.

— Elle avance.

— Pourquoi l’avoir avancée ?

— Parce que monsieur Delaunay est souvent en retard.

Julien leva les yeux vers l’horloge, puis vers elle.

— Et ça fonctionne ?

— Non.

Quelque chose passa sur son visage. Pas un sourire exactement. Il posa son casque sur la petite table.

— J’aurais besoin d’un café.

— La machine vient d’être réparée.

Hugo, qui avait eu l’excellente idée de rester dans le couloir, se redressa.

— Par moi.

Julien se tourna vers lui.

— Félicitations.

Hugo rougit. Camille ouvrit un placard.

— Court, long ?

— Expresso.

— Sucre, lait ?

— Ni l’un ni l’autre.

— Donc un café normal.

— Apparemment.

Elle posa une tasse sous la machine. La machine émit un bruit inquiétant. Puis rien. Hugo pâlit.

— Pourtant, elle marchait.

Camille appuya une seconde fois. Un filet de café coula. S’arrêta. La machine afficha :

ERREUR BAC.

Julien lut le message. Puis regarda Hugo.

— Une réparation récente ?

Hugo ouvrit la bouche.

— Je…

— Va vider le bac, dit Camille.

— Je l’ai vidé !

— Alors remets-le correctement.

Hugo s’accroupit devant la machine. Julien ôta son manteau. Camille aperçut enfin le costume. Très bien coupé. Michel allait détester ça. Michel prétendait depuis vingt ans que les gens qui portaient des costumes trop bien coupés avaient « quelque chose à vendre ou quelqu’un à licencier ». Julien posa son manteau sur le dossier d’un fauteuil.

— Combien de personnes travaillent à cet étage ?

— Quarante-deux aujourd’hui.

— Aujourd’hui ?

— Deux sont en télétravail. Une est malade. Trois sont à Lyon. Monsieur Vernet est censé être ici, mais sa voiture est encore au garage.

— Vous connaissez les horaires de tout le monde ?

— Non.

— Ça y ressemble.

— Je connais les problèmes de tout le monde. Ce n’est pas pareil.

La machine à café se remit à couler. Hugo se releva.

— Voilà !

Julien prit la tasse.

— Merci.

— De rien.

Hugo repartit avec la satisfaction d’un homme qui venait de sauver l’entreprise. Julien goûta le café. Son expression changea à peine.

— Il est mauvais.

— Oui.

— Vous le buvez quand même ?

— Tous les jours.

— Pourquoi ?

— Il est gratuit.

Cette fois, il sourit vraiment. Ça dura peu. La porte du bureau de Michel s’ouvrit.

— Julien !

Michel apparut avec sa cravate nouée de travers.

— Bienvenue.

Les deux hommes se serrèrent la main.

— Tu as trouvé facilement ?

— Oui.

— Pas trop de circulation ?

— Je suis venu en moto.

— À Paris ?

— Oui, Michel. À Paris.

— Courageux.

— Plus rapide.

Michel désigna son bureau.

— Entre. Café ?

Julien leva sa tasse.

— J’ai été pris en charge.

Michel lança un regard à Camille. Elle haussa les épaules. Ils entrèrent. La porte se ferma. Hugo revint aussitôt.

— Il est comment ?

— Qui ?

— Monsieur Valmont.

— Mouillé.

— Non, mais… comment ?

Camille se rassit.

— Il boit le café sans sucre.

Hugo attendit la suite. Il n’y en eut pas.

— C’est tout ?

— Pour l’instant.

À 9 h 11, la porte s’ouvrit. Julien sortit seul.

— Madame Moreau ?

— Oui ?

— Vous pouvez venir une minute ?

Elle se leva. Nadia apparut au bout du couloir comme si quelqu’un l’avait appelée mentalement. Camille lui adressa un regard. Nadia fit semblant d’examiner une plante. Il n’y avait aucune raison pour qu’une comptable examine une plante. Camille entra dans le bureau. Michel était assis derrière sa table avec cette expression particulière qu’il avait quand quelqu’un venait de lui expliquer quelque chose qu’il aurait préféré ne pas savoir.

Julien resta debout.

— Fermez la porte, s’il vous plaît.

Camille ferma la porte.

— Asseyez-vous.

— Je préfère rester debout.

— Comme vous voulez.

Michel regarda Julien, puis Camille.

— Il veut comprendre comment fonctionne la boîte.

— Bonne idée.

Michel toussota. Julien croisa les bras.

— Monsieur Delaunay vient de m’expliquer que vous gérez son agenda, ses déplacements, une partie des relations fournisseurs, la préparation du comité de direction et les urgences administratives.

— Une partie.

— Quelle partie ai-je oubliée ?

— Les déjeuners.

— Les déjeuners.

— Si je laisse Michel choisir, il accepte tout.

Michel protesta :

— Pas tout.

— Vous avez déjeuné avec un vendeur de photocopieurs pendant une heure quarante en avril.

— Il était sympathique.

— Vous n’avez plus de photocopieurs.

Michel fronça les sourcils.

— Ah oui.

Julien baissa les yeux une seconde. Camille se demanda s’il cachait un sourire. Probablement.

— Autre chose ? demanda-t-il.

— Les anniversaires.

— Pardon ?

— Il oublie les anniversaires.

— Tout le monde oublie les anniversaires.

— Lui, il oublie aussi le sien.

Michel leva un doigt.

— Une fois.

— Deux.

— La deuxième ne compte pas. J’étais à Bruxelles.

Julien s’appuya légèrement contre le bord de la table.

— Et vous faites tout ça depuis combien de temps ?

— Quatre ans.

— Avec quelle fiche de poste ?

— Vous voulez vraiment la lire ?

— Oui.

— Elle est fausse.

— Camille.

— Elle date de mon embauche. Il y a écrit « gestion des appels entrants et organisation des réunions ».

— Combien d’appels entrants avez-vous gérés ce matin ?

— Trois.

— Et combien de décisions ?

Camille ne répondit pas tout de suite.

— Je ne les compte pas.

— Vous devriez.

— À quoi ça servirait ?

— Parce qu’à partir d’aujourd’hui, je veux savoir qui décide quoi.

Voilà. Ils y étaient. Camille sentit Michel se ratatiner légèrement dans son fauteuil. Elle connaissait ce genre de phrase. Tout le monde la connaissait. Elle précédait généralement un nouvel organigramme, trois réunions, un fichier partagé et six mois plus tard le retour discret à l’ancien système.

— Très bien, dit-elle.

Julien sembla presque surpris.

— Très bien ?

— Oui.

— Donc désormais, aucune décision engageant la direction générale ne sera prise sans validation.

— Par qui ?

— Moi, dans un premier temps.

— Non.

Julien resta immobile.

— Nous y voilà, dit-il.

— Pardon ?

— Le non.

Camille comprit.

— Ah. Celui du téléphone.

— Celui du téléphone était le premier.

— Techniquement, celui du mail était le premier.

Michel se leva.

— Je vais peut-être vous laisser—

— Reste, Michel, dit Julien.

Michel se rassit. Camille aurait presque eu de la peine pour lui. Presque. Julien reprit :

— Pourquoi non ?

— Parce que vous ne pouvez pas valider toutes les décisions de la direction générale.

— Je peux essayer.

— Vous pouvez aussi essayer de vider la Seine avec une cuillère.

— Camille, murmura Michel.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— La comparaison n’était peut-être pas nécessaire.

— D’accord.

Elle se tourna de nouveau vers Julien.

— Vous recevrez environ cent vingt mails par jour uniquement sur les sujets qui remontent actuellement jusqu’à Michel. Sans compter les achats urgents, les déplacements, les conflits d’agenda, les demandes des directeurs régionaux et les gens qui mettent « URGENT » dans l’objet parce qu’ils ont oublié d’envoyer quelque chose hier.

— C’est précisément ce que je veux voir.

— Pendant combien de temps ?

— Le temps nécessaire.

— Vous avez d’autres entreprises ?

— Oui.

— Combien ?

Il la regarda.

— Trois.

— Voilà.

— Voilà quoi ?

— Vous n’avez pas le temps.

Michel fixa très attentivement un stylo. Julien, lui, ne semblait plus amusé.

— Vous avez une manière assez particulière de parler à votre employeur.

— Vous n’êtes pas mon employeur.

Silence. Michel releva brusquement la tête. Camille ajouta :

— Juridiquement. Mon contrat est avec la société.

Michel posa son stylo.

— Merci, Camille. C’était essentiel.

— Il a demandé.

— Je n’ai rien demandé, dit Julien.

— Alors pourquoi on parle de ça ?

Pour la première fois depuis son arrivée, Julien eut l’air de ne pas avoir de réponse immédiate. Ça ne dura qu’une seconde.

— Très bien. À partir de maintenant, copiez-moi sur tout ce qui nécessite une décision de la direction.

— D’accord.

Michel la regarda avec méfiance. Julien aussi.

— D’accord ? répéta-t-il.

— Oui.

— Sans « non » ?

— Sans non.

— Parfait.

Camille posa la main sur la poignée.

— Autre chose ?

— Non.

Elle ouvrit la porte.

— Ah, si.

Elle se retourna.

— Mardi, la réunion reste à neuf heures.

Julien la fixa. Michel regarda ailleurs. Puis Julien expira doucement par le nez.

— Neuf heures.

— Merci.

Camille sortit. Nadia était toujours près de la plante.

— Elle va très bien, dit Camille en passant.

— Qui ?

— La plante.

— Ah.

Nadia la suivit jusqu’au bureau.

— Alors ?

Camille se rassit et ouvrit sa messagerie.

— Il veut être copié sur toutes les décisions.

— Toutes ?

— Toutes.

— Il a dit ça ?

— Oui.

Nadia regarda l’heure. 9 h 24. Puis elle sourit.

— Tu vas vraiment le faire ?

Camille ouvrit un nouveau message.

— Bien sûr.

— Camille.

— Qu’est-ce que tu veux ?

— Tu as ce visage.

— Quel visage ?

— Celui que tu avais quand Michel a dit qu’il voulait valider personnellement toutes les notes de frais.

Camille commença à taper.

Objet : Validation — remplacement de trois cartouches d’encre, imprimante 4B

— Il a tenu combien de temps ? demanda Nadia.

— Une matinée.

Nadia tira une chaise.

— Je reste.

— Tu n’as pas de travail ?

— Si.

— Nadia.

— Je peux travailler ici.

Camille envoya le premier mail. Puis le deuxième.

Objet : Validation — taxi gare de Lyon / siège, Mme Rolland, 18,40 €

Le troisième.

Objet : Validation — commande de six boîtes de thé Earl Grey

Le quatrième.

Objet : Validation — intervention plombier, toilettes hommes, 3e étage

Nadia posa une main sur sa bouche.

— Arrête.

— Il veut tout voir.

— Tu vas te faire virer.

— Pas avant midi.

Le téléphone de Camille sonna. Elle regarda l’écran.

JULIEN VALMONT

Nadia recula sa chaise.

— Oh non.

Camille décrocha.

— Oui ?

— Madame Moreau.

— Monsieur Valmont.

— Les cartouches d’encre ?

— Oui.

— Validez-les.

— Merci.

— Le taxi ?

— Oui.

— Le thé ?

— Oui.

— Très bien.

— Le plombier ?

— Il attend votre accord.

— Madame Moreau.

— Oui ?

— Faites réparer les toilettes.

— Je transmets.

— Et vous n’avez pas besoin de me demander l’autorisation pour les consommables, les taxis de moins de cinquante euros, le thé ou la plomberie courante.

Camille prit un stylo.

— Je note.

— Merci.

— Quel plafond pour la plomberie non courante ?

Nadia se plia en deux sur sa chaise. Au téléphone, il n’y eut plus un bruit. Puis :

— Vous le faites exprès.

— Un peu.

Et, contre toute attente, Julien Valmont éclata de rire. Pas longtemps. Pas très fort. Mais assez pour que Camille reste une seconde avec son stylo en l’air. Puis il raccrocha. Nadia se redressa.

— Il a ri ?

Camille posa le téléphone.

— Non.

— J’ai entendu.

— Tu entends des choses.

— Il a ri.

— Va travailler.

Nadia se leva.

— Ça commence bien.

Camille ouvrit le mail suivant. Elle tapa l’adresse de Julien Valmont. S’arrêta. Puis supprima le destinataire. Le message concernait trente-deux euros de viennoiseries pour la réunion du jeudi. Même elle avait des limites. À 9 h 31, une nouvelle invitation apparut dans son agenda. Aujourd’hui — 18 h 30 Point organisation — Julien Valmont Camille regarda l’écran. À 18 h 30, elle avait rendez-vous chez le dentiste.

Pris cinq mois plus tôt. Elle cliqua sur Refuser. Cette fois, elle n’ajouta aucun commentaire. De l’autre côté de la cloison vitrée, Julien Valmont regarda son téléphone. Puis leva lentement les yeux vers elle. Camille lui sourit. Pas beaucoup. Juste ce qu’il fallait. Son téléphone sonna trente secondes plus tard.

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