Prologue
Prologue - La marque
Avant d'apprendre à aimer un roi de glace, Elara avait appris à survivre auprès d'un homme de lumière.
*Vous allez bientôt comprendre la ref, ne vous inquiétez pas ☺️
Bien avant que les neiges d'Hiverne ne deviennent son refuge, avant qu'un roi au cœur de glace ne bouleverse le cours de son existence, Elara avait appris une vérité que personne n'aurait jamais dû enseigner à un enfant : certaines blessures continuent de saigner longtemps après que le sang s'est arrêté de couler.
Elle n'avait alors que douze ans.
Le palais du duc de Lumière brillait sous les derniers rayons du soleil. Les colonnes de marbre renvoyaient une lumière dorée qui faisait croire, de loin, que cet endroit était un paradis. Les voyageurs parlaient de ses jardins suspendus, de ses fontaines limpides et des fêtes somptueuses qui s'y tenaient chaque été. Ils enviaient la vie de ceux qui vivaient entre ces murs immaculés.
Personne ne voyait ce qui se passait lorsque les portes se refermaient.
Dans une galerie silencieuse, Elara courait en retenant son souffle, un livre serré contre sa poitrine. Elle avait trouvé refuge dans l'ancienne bibliothèque, là où la poussière recouvrait les étagères et où même les domestiques n'osaient plus entrer. Les histoires étaient les seules à lui offrir quelques heures d'oubli. Entre leurs pages, les pères protégeaient leurs enfants, les reines étaient admirées pour leur sagesse et les monstres finissaient toujours par être vaincus.
Elle aurait voulu croire que ces récits disaient vrai.
Au détour d'un couloir, des pas lourds résonnèrent sur les dalles de pierre.
Son cœur s'arrêta.
Cette démarche, elle l'aurait reconnue entre mille.
Sans réfléchir, elle plaqua le livre contre elle et baissa les yeux.
Le duc de Lumière apparut au bout de la galerie, entouré de deux gardes. Grand, impeccablement vêtu, il avançait avec cette lenteur calculée qui imposait le silence avant même qu'il ne prononce un mot. Son regard gris se posa sur sa fille comme on examine un objet dont on évalue la valeur.
— Où étais-tu ?
La question était calme.
C'était toujours les questions calmes qu'Elara redoutait le plus.
— À la bibliothèque, mon père.
Les lèvres du duc se crispèrent à peine.
— Je ne t'ai jamais autorisée à perdre ton temps parmi les livres.
Elara sentit ses doigts se refermer davantage autour de l'ouvrage. Elle aurait pu mentir. Dire qu'elle s'y rendait pour ranger les rayonnages. Dire qu'un précepteur le lui avait demandé. Mais elle savait déjà que les mensonges ne faisaient que retarder l'inévitable.
— Je voulais seulement lire.
Pendant un bref instant, le silence sembla suspendre le monde.
Puis le duc tendit la main.
Elle crut qu'il allait lui prendre le livre.
Au lieu de cela, ses doigts se refermèrent brutalement sur ses cheveux. La douleur lui arracha un souffle tandis qu'il la forçait à relever la tête.
— Regarde-moi lorsque je te parle.
Les gardes demeuraient immobiles. Aucun ne détourna les yeux. Aucun ne protesta. Dans ce palais, le silence était devenu une seconde langue.
Le duc observa longuement le visage de sa fille.
— Tu commences à ressembler à ta mère.
Ces mots auraient pu être un compliment.
Dans sa bouche, ils étaient une condamnation.
Il retira lentement la lourde bague de fer qu'il portait à la main droite. Le métal, gravé des armoiries de la maison de Lumière, captura un éclat du soleil couchant avant qu'il ne referme le poing.
Elara ne comprit son intention qu'au dernier instant.
La bague heurta violemment sa tête.
Une douleur fulgurante éclata derrière son oreille. Elle vacilla, porta instinctivement la main à sa peau et sentit la chaleur poisseuse du sang glisser entre ses doigts.
Aucune larme ne vint.
Pas parce qu'elle était courageuse.
Parce qu'elle avait appris que pleurer ne changeait jamais la décision des hommes qui aimaient faire du mal.
Le duc remit sa bague comme si rien ne s'était passé.
— La beauté est une monnaie, Elara. Et une monnaie n'a de valeur que lorsqu'on décide de l'utiliser. N'oublie jamais que tout ce que tu es m'appartient.
Puis il tourna les talons.
Les gardes lui emboîtèrent le pas sans adresser un regard à l'enfant agenouillée sur le sol.
Longtemps après leur départ, Elara demeura immobile dans la galerie déserte. Le livre était tombé près d'elle. Une goutte de sang s'était écrasée sur une page ouverte, brouillant les mots d'un conte qui promettait qu'un jour, quelqu'un viendrait sauver la princesse.
Elle referma doucement l'ouvrage.
Ce soir-là, elle cessa d'attendre qu'on la sauve.
Sans le savoir encore, elle venait de faire le premier choix qui la conduirait, des années plus tard, jusqu'aux portes d'Hiverne, où un autre homme, lui aussi prisonnier de ses propres blessures, l'attendait.








