Chapitre 1
19 septembre – Début de soirée
À genoux sur le carrelage, les mains à plat au sol, Atropos tremble et suffoque.
"Dissocier le corps et l’esprit !"
Les poumons écrasés, bloqués, oppressés, les tripes nouées, le corps parcouru par des vagues successives de frissons glacés, la jeune femme ne parvient à se raisonner. Pas encore du moins.
"Dissocier le corps de l’esprit ! Dissocier le corps et l’esprit !"
Avec une obstination farouche, elle se répète ces mots pour vaincre sa peur.
Peur ?
Non, à dire vrai, elle n’a pas peur. Elle n’a plus peur désormais. C’est sa énième attaque de panique depuis six mois. Depuis l'agression !
— Dissocier le corps de l’esprit ! Va te faire foutre salopard ! Dégage ! Même pas peur ! Pense à autre chose !
Cette injonction est soufflée par son double, sa jumelle, son alter ego, son second moi : Amélie.
Sous le manque d’oxygène, la vue d’Atropos se brouille, les joints rectilignes du carrelage ondulent, se courbent, serpentent, dansent, les murs chavirent, le sol tangue. Elle va tomber, s’effondrer, à bout de souffle. Alors, elle le sait à force, l’inconscience libérera ses poumons, débloquera sa trachée. Simple ! Trop simple ! Cette délivrance-là signerait sa faiblesse, l’inconscience certifierait sa défaite.
— C’est juste une attaque de panique Atropos ! Tu dois dissocier le corps de l’esprit ! Pense à autre chose !
Amélie insiste, encore et encore
À l’instant de sombrer, Atropos sent enfin la présence immobile à ses côtés. Ectoplasme immobile, silencieux, tout à la fois compatissant et rageur. Atropos appelle alors son autre moi. Amélie.
— Dissocie le corps de l’esprit ! Allez, depuis le temps, tu peux le faire ! Tu n’as plus peur ! Rejette le monstre ! Balaye-le, explose-le, vite, on a autre chose à faire ! Pense à autre chose !
Agacée, impatiente, Amélie détache son regard de la pauvre forme accroupie. Elle se fond dans ce corps torturé. Elle crie :
— Pense à l’autre ! Pense à Martial ! Il va bientôt rentrer, tu dois être prête !
Amélie ferme les yeux, elle rêve à ses mains baladeuses, son souffle chaud dans son cou, à son corps serré contre le sien, au relief prometteur qu’il presse déjà contre ses fesses. Elle sent les phalanges légères lui parcourir les flancs, caresser ses seins, agacer ses tétons à travers la soie, flatter son ventre, couler dans le delta de ses cuisses entrouvertes, plonger vers l’estuaire ennoyé. Elle imagine ces doigts impatients parcourir la fine dentelle de ses petites lèvres inondées, frôler son bouton durci. Elle pense aux ondes bienfaisantes qui envahiront alors son corps. Ces perspectives l’échauffent, une merveilleuse chaleur naît au creux de son ventre, un incendie explose entre ses cuisses, irradiant son corps tout entier.
— Dissocie le corps de l’esprit ! Pense encore, toujours, à autre chose !
Ensemble, Atropos-Amélie s’unissent résolument et se révoltent.
Et les muscles se détendent. Enfin !
Elle avale, enfin, une profonde goulée d’air, salvatrice, libératrice, apaisante. Une explosion de joie envahit son corps délivré, l’indicible félicité de la victoire, absolue, irréversible, souveraine.
— Tu vois Atropos, on a gagné ! Je te l’avais bien dit ! Dissocier le corps de l’esprit !
Dans les poumons libérés, l’air est liqueur de vie, torrent de bonheur retrouvé. Amélie suffoque encore un peu mais savoure déjà sa victoire. Leur victoire !
— On a gagné Atropos, on a gagné, ensemble et chacune !
La jeune femme se délecte de son triomphe : elle a vaincu ses démons, ses cauchemars, ses angoisses. Amélie a gagné, Atropos a vaincu !
— Et après-demain, chère Atropos, tu parachèveras cette victoire ! Après-demain soir ! Mais ce soir, c’est mon tour, ce soir, c’est moi, Amélie, la reine du bal. Alors, disparaît ! Ouste, du balai. Dégage Atropos !
Lorsque le téléphone avait sonné, quelques minutes plus tôt, Amélie avait su immédiatement quelles conséquences cet appel de Lachesis entraînerait. Elle s’était concentrée, avait mobilisé son esprit, réussissant à ne pas craquer avant la fin de la conversation, pour rester forte, convaincante, maîtresse d’elle-même et de la situation. Il ne fallait pas que son interlocutrice sente sa faiblesse, ses doutes et ses démons. Elle avait réexpliqué le plan, calmement, posément, balayé les doutes de Lachesis, rassuré et consolé son amie. Mais sitôt l’appel terminé, comme elle s’y attendait, elle était tombée à genoux, marionnette impuissante, pantelante, submergée. Redevenant Atropos.
Mais elle avait vaincu ! Pour la première fois, elle a vaincu ! Elles ont vaincu !
Amélie se redresse, doucement, encore un peu ankylosée mais totalement revigorée, pleine d’énergie. La porte-miroir de la salle d’eaux lui renvoie son image. Souriante, fière, elle s’examine avec attention. Manière pour elle de tourner la page au plus vite, de reprendre pied dans la réalité, le futur immédiat, le seul qui compte ce soir.
— Franchement, je n’ai vraiment pas à me plaindre, énonce-t-elle à voix haute.
Amélie est satisfaite ! L’image que lui renvoie le miroir est parfaite. Elle a beau se tourner dans un sens ou dans l’autre, plisser la peau de ses cuisses et ses fesses avec ses mains, pas la moindre trace de peau d’orange ou de cellulite. Tout même rare à 34 ans !
La jeune femme scrute ses jambes, ses aisselles sans déceler le moindre poil disgracieux. Tout pareil pour son sexe, parfaitement lisse, ne subsiste qu’un mince bandeau de poils sur le pubis, un ticket de métro parfaitement dessiné.
Avec une impatience un peu puérile, Amélie défait le paquet qu’elle a récupéré à la Poste en venant chez son amant. Elle passe le soutien-gorge 90B et en apprécie l’effet. Bien sûr, ses seins ronds et fermes n’ont absolument pas besoin de ce balconnet ouvert qui lui laisse les tétons à l’air pour être irrésistibles. Mais l’effet est tout de même plus qu’affriolant.
Considérant le string assorti, elle connaît un petit doute : vraiment très-très petit le bazar ! Amélie en noue les ficelles (un peu courtes …) et juge du résultat avec une petite moue. Le string ouvert est si petit que ses pans, repoussés par les lèvres dodues de son berlingot, disparaissent presque dans sa fente, seule la dentelle reste un peu visible.
"Bon, vraiment riquiqui le bazar !"
Amélie note aussi que son ticket de métro dépasse de deux centimètres au-dessus du string et juge l’effet inesthétique. Elle enlève l’indécent sous-vêtement : un peu de mousse, quelques coups de rasoir et le tour joué.
"J’aurai rarement été aussi nue !"
Si elle s’astreint à épiler soigneusement et régulièrement les lèvres de son sexe, elle rechigne généralement à succomber à la mode de l’intégral. D’abord, par esprit de contradiction et non-conformisme, pour justement, ne pas suivre la mode. Ensuite, parce qu’elle ressent toujours un léger malaise, un petit mal-être, à afficher un look de petite fille impubère. Mais de temps à autres, se sentir parfaitement lisse, si prodigieusement dévoilée et infiniment impudique ne lui déplaît pas. Pourvu tout de même que son amant du moment n’essaye pas de lui imposer pas cette nudité intégrale en permanence.
L’opération rasoir, si rapide qu’elle ait été, a réveillé ses sens. Elle s’admire encore un peu dans le miroir, luttant contre l’irrépressible envie de glisser ses doigts sur sa fente humide. Mais peut-on vraiment résister à une irrépressible envie : par définition même, bien sûr que non !
Amélie recule contre la paroi de la douche, y plaque ses épaules avant de se laisser glisser un peu vers le bas. Ainsi calée, face au miroir, elle ouvre le compas de ses cuisses, écarte ses jambes, projette son bassin vers l’avant. Elle aime le contraste clair-doré du triangle blanc de son pubis avec le reste de son corps bronzé. Déjà, avant même que ses doigts ne glissent doucement sur son corps, ses tétons durcis pointent au-dessus du balconnet ouvert. Elle aime ces petits effrontés, sombres, durs comme du caoutchouc, qui se dressent insolemment sur les aréoles étrécies. Avec prudence, elle approche des doigts timides pour les aborder, les frôler, les agacer. Entre pouces et index, elle les tâte, les presse, les tord légèrement ; chaque contact de ses phalanges déclenche dans ses seins des étincelles douloureusement agréables, des pétillements agaçants, des fourmillements affolants qui se répandent en vagues légères vers son ventre tendu.
Peu à peu cependant, les sensations diminuent, malgré les caresses légères devenues plus appuyées, les pincements plus intenses ; elle s’habitue et son corps, à l’unisson de son désir en demande davantage. Gourmande, impatiente, Amélie veut répondre à la chaleur qui sourd en elle. Dans le miroir, elle sourit au développement de la dentelle rosée de ses abondantes petites lèvres, babines foisonnantes, dentelles délicates qui bordent le canyon déjà submergé par des flots brûlants échappés de sa grotte à peine entrebâillée qu’elle sent gonfler, s’impatienter, appeler des doigts indiscrets. Amélie s’étonne toujours que le feu de la caverne délicieuse ouvre si fort les vannes de sa rivière intime.
L’eau naît d’un feu qu’elle ne peut éteindre …
Plus que tout, plus que la jouissance elle-même, Amélie aime la lente montée du désir. Elle a toujours attendu de ses amants qu’ils se montrent patients, qu’ils explorent avec douceur et légèreté la complète géographie de son corps, depuis sa nuque jusqu’à ses cuisses et même jusqu’aux doigts de ses pieds si l’envie leur en prenait ; qu’ils parcourent monts et vallées, qu’ils jouent d’elle comme d’une guitare, qu’ils flattent son mont-de-Vénus avant de plonger vers la vallée enchantée, qu’ils se perdent dans les replis du délicat mille-feuilles de sa fleur épanouie en évitant d’agacer trop brutalement son si délicat bouton; qu’ils noient leurs doigts ou leur langue dans les flots impétueux du fleuve bouillonnant, les engloutissent délicieusement dans la divine grotte.
Douceur, patience et légèreté, avant de franchir la porte rose. Alors, après tout avoir exploré, fouillé, expérimenté, et au moins, cherché à défaut de trouver, alors, alors seulement, elle s’abandonnera, se soumettra : l’héroïne romantique perdra toute retenue, et triomphante esclave, appellera de toutes ses forces, leur mâle impatience, leurs brutalités désordonnées, leurs charges saccadées. Alors oui, ils pourront lâcher les chevaux, tonitruer l’ouverture des Walkyries, lancer la charge héroïque, abandonner toute retenue et lui démonter le tiroir, lui ramoner le conduit, lui exploser la taupinière, lui retourner l’atelier (qu’ils appellent ça comme ils veulent, elle accepte tout alors) Bref, ils pourront alors la baiser avec l’espoir de la voir décoller, exploser, s’atomiser dans les nues.
Sinon, s’ils se seront montrés trop impatients, trop machos, trop égoïstes en définitive, alors, ils auront fait leur petite affaire certes, satisfait leur ego, mais l’auront laissée au bord du chemin. Et ainsi abandonnée au bord de la route, qu’ils ne s’étonnent pas dès lors la voir lever le pouce, non en signe de leur victoire, mais pour stopper un autre sexy-driver…
Ce qui pourrait bien arriver à Martial, incessamment sous peu ! Que ce soir encore, il se montre trop impatient, brutal, qu’il tente de l’entraîner dans des jeux déviants, et il en sera fini de leur histoire !
Cette pensée refroidit la jeune femme, ses doigts qui couraient sur son ventre, flattaient sa dune blanche et s’apprêtaient à couler vers l’oasis ennoyée, ses doigts s’envolent, comme des papillons effrayés. L’éphémère torrent s’assèche à l’instant, le feu s’étouffe, le désir s’envole, laissant place au doute, à l’incertitude, à une sorte d’amertume fataliste, désabusée déjà. Car l’espoir est ténu …
Avec une petite moue amère, Amélie se considère avec commisération dans le miroir, ressentant la vacuité de la situation, le triste ridicule de sa position. Mais il ne sera pas dit qu’elle aura abandonné avant d’être vaincue. Avec son amant, elle va jouer le jeu, déployer tous ses talents, lui donner toutes ses chances. Uune dernière au moins !
Après avoir remis son string minuscule, elle enfile une ample blouse en soie immaculée dont elle ne ferme qu’un seul bouton, au niveau du nombril et quitte la salle d’eau :
"Allez hop, en cuisine maintenant !"
♪ ♫ Bouge de là, Oh ! oh ! Bouge de là ! Bouge ton cul ma fille ! ♫ ♫








