Prologue : Le Visage
Quinze ans auparavant.
Il y a des silences qui pèsent plus lourd que des aveux.
Dans l'enceinte suffocante du vieux théâtre de Veyre, l'air sentait la craie, le velours moisi et la peur. Huit ombres se tenaient dans la pénombre des travées, immobiles. Sur leurs visages, la porcelaine froide, le cuir rigide ou le bois sculpté captaient faiblement la lumière d'un unique projecteur de scène. Le Héros. La Sage. Le Séducteur. L'Innocente. La Victime. Le Juge. Le Fou. Le Monstre.
Huit identités parfaites. Huit remparts infranchissables.
Et face à eux, à la lisière de la fosse d'orchestre, se tenait Éva.
Elle ne tremblait pas. L'air était saturé d'une tension électrique, celle qui précède les orages d'été ou les catastrophes irréversibles. Sous la clarté crue du faisceau lumineux, elle leva lentement les mains vers son propre visage. Ses doigts frôlèrent les attaches de son masque.
Un frisson collectif parcourut l'assemblée silencieuse. À Veyre, on ne se dénudait pas ainsi. On ne renonçait pas à son armure.
Mais Éva n'avait jamais été comme eux.
D'un geste sec, elle défit le fermoir. Le masque glissa de ses traits et alla s'écraser sur le plancher en chêne massif avec un bruit mat qui résonna jusqu'aux balcons abandonnés.
Soudain, elle n'était plus un symbole. Elle n'était plus une idée. Elle était Éva, dix-sept ans, le regard brûlant d'une lucidité terrifiante, le souffle court, la peau rougie par l'adrénaline. Elle posa ses yeux sur les huit silhouettes pétrifiées devant elle. Elle scruta chaque fente, chaque regard dissimulé derrière les orbites vides des masques, cherchant l'humain sous la façade.
Un sourire mince, presque triste, étira ses lèvres.
— Vous savez ce qui est drôle avec les masques ? murmura-t-elle, sa voix ricochant contre les murs écaillés.
Personne ne répondit. L'un d'eux fit un demi-pas en avant. Un craquement sinistre sur le parquet. La respiration d'un autre se fit saccadée, trahissant une panique naissante.
Éva recula d'un centimètre. Ses talons frôlèrent le vide vertigineux de la fosse.
— Au bout d'un moment, reprit-elle, plus fort, avec une douceur empoisonnée, on oublie qu'on les porte.
Puis, une voix s'éleva dans l'obscurité. Un cri, peut-être un ordre. Une silhouette s'élança de la rangée centrale, bras tendus, brisant la symétrie parfaite du groupe. Le faisceau du projecteur fut balayé par une ombre fulgurante.
Un bruit de tissu déchiré.
Un mouvement trop brusque.
Le bois qui gémit.
Et le silence, absolu, avala définitivement la lumière.








