L'entretien.
Point de vue : Ruby Cartier
Je suis assise sur cette chaise depuis au moins dix-sept minutes.
Dix-sept.
J'ai compté.
C'est tellement pas professionnel.
Après ça, les entreprises osent parler de ponctualité, de rigueur et de respect du temps des autres.
C'est pas croyable.
Je prends une gorgée de mon troisième café de la matinée.
Troisième.
Il est 9 h 47.
Mon entretien devait commencer à 9 h 30.
À ce stade, je ne sais plus si je suis nerveuse à cause du poste ou à cause de la quantité de caféine qui circule dans mon organisme.
Pourquoi je stresse autant ?
Ce n'est pas la première fois que je passe un entretien.
J'ai déjà travaillé.
J'ai déjà rencontré des patrons.
J'ai déjà survécu à des RH convaincus d'être des psychologues diplômés après avoir lu trois articles sur LinkedIn.
Mais c'est la première fois que mon loyer dépend directement du résultat.
Si je ne décroche pas ce poste, mon prochain chèque risque de rebondir plus haut que mon estime de moi après une rupture.
Je pousse discrètement mon gobelet vide vers le coin de la table.
Ça fait plus professionnel.
Probablement.
La porte de la salle s'ouvre finalement.
Enfin.
Deux hommes entrent.
Le premier est immense.
Costume noir parfaitement ajusté.
Épaules larges.
Expression neutre.
Le genre d'homme qui donne l'impression d'avoir été conçu spécialement pour intimider les gens dans les films.
Le deuxième est plus petit, porte des lunettes et tient une tablette électronique contre lui.
Lui a l'air plus accessible.
Je me lève rapidement et tends la main vers celui qui semble être en charge.
— Bonjour.
Ils ont vraiment du monde impressionnant aux ressources humaines.
— Enchantée, je suis Ruby Cartier.
L'homme regarde ma main.
Puis le dossier devant lui.
Puis ma main.
Puis le dossier.
Comme s'il venait de découvrir un problème particulièrement complexe.
— Je sais. C'est écrit juste là.
Il pointe mon curriculum vitæ.
— Commencez.
Sans même me serrer la main.
Je récupère ma main et me rassois lentement.
D'accord.
On joue à ça.
S'il essaie de me déstabiliser, il se fourre le doigt dans l'œil.
Je redresse les épaules.
— Très bien.
Je prends une inspiration.
— Je travaille dans le soutien administratif depuis plusieurs années. J'ai occupé différents postes où j'étais responsable de la gestion d'agendas, de la coordination de réunions, du suivi de dossiers et de la communication entre différents départements.
Aucune réaction.
Il lit toujours mon dossier.
Je continue.
— J'ai également de l'expérience en service à la clientèle. Ça m'a permis de développer une excellente capacité d'adaptation, de gestion du stress et de résolution de problèmes.
Toujours rien.
Est-ce qu'il m'écoute seulement ?
— Je suis quelqu'un d'organisé. J'aime que les choses soient structurées, planifiées et efficaces. Je suis capable de gérer plusieurs priorités simultanément sans perdre de vue les échéances importantes.
Le géant tourne une page.
Sans lever les yeux.
Je serre un peu les dents.
— Dans mes anciens emplois, on me confiait souvent les dossiers complexes ou les situations urgentes parce que je garde généralement mon calme même sous pression.
— Généralement ?
Je cligne des yeux.
— Pardon ?
— Vous avez dit généralement.
— Oui.
— Donc pas toujours.
Je souris.
Très légèrement.
— Personne n'est calme cent pour cent du temps.
— Intéressant.
Je continue avant qu'il ne décide d'analyser chacun de mes adverbes.
— J'apprends rapidement. Je suis autonome et j'accorde beaucoup d'importance à la discrétion professionnelle, ce qui me semble essentiel pour un poste d'assistante personnelle.
Cette fois, il ferme enfin le dossier.
Puis me regarde.
Pour de vrai.
Et soudain, je comprends pourquoi les gens traversent probablement les corridors pour éviter cet homme.
Ses yeux sont glacials.
Pas méchants.
Pas agressifs.
Simplement... glacials.
Comme s'il analysait chaque mot que je prononce.
— Vous avez terminé ?
— Pour l'instant.
— Bien.
Le ton qu'il utilise me fait immédiatement comprendre que rien n'était bien.
— Vous pouvez disposer.
Je cligne des yeux.
— Quoi ?
— Vous pouvez disposer.
— Mon CV est presque parfait.
— Je sais.
— Alors pourquoi me renvoyer ?
L'homme croise les mains devant lui.
Comme s'il s'apprêtait à expliquer quelque chose à un enfant particulièrement lent.
— Votre curriculum vitæ vous a obtenu un entretien.
— C'est généralement le principe.
— Maintenant, je veux savoir autre chose.
— ...
— Mais vous venez de passer plusieurs minutes à me réciter un document que j'ai déjà lu.
Je fixe mon dossier.
Puis lui.
Puis mon dossier.
— C'était une présentation professionnelle.
— C'était une lecture à voix haute.
Je serre la mâchoire.
— Je ne lisais pas.
— Vous paraphrasiez.
— Ce n'est pas la même chose.
— Pour moi, si.
Je prends une lente inspiration.
Très lente.
Extrêmement lente.
L'homme poursuit, imperturbable.
— Je connais déjà vos diplômes.
— Je les ai lus.
— Je connais déjà votre expérience.
— Je l'ai lue également.
— Je connais déjà vos références.
— Devinez comment.
— Vous les avez lues ?
— Félicitations.
Je crois que je déteste cet homme.
Sincèrement.
Profondément.
Il referme mon dossier.
— Je veux savoir qui vous êtes lorsque vous n'êtes pas en train de réciter quelque chose préparé d'avance.
— Ah.
— Voilà une réponse plus intéressante.
— Ce n'était même pas une réponse.
— Exactement.
Je résiste à l'envie de lui lancer mon gobelet de café vide.
Puis il me regarde de la tête aux pieds.
Une seule fois.
— De plus...
Oh non.
Cette phrase ne mène jamais à quelque chose de bon.
— Vous portez un pantalon.
Silence.
— Pardon ?
— Vous portez un pantalon.
— Merci. J'étais au courant.
— Pour un entretien d'assistante personnelle de direction, c'est un choix discutable.
Je reste figée quelques secondes.
Parce que mon cerveau refuse d'accepter que cette conversation soit réelle.
— Vous êtes sérieux ?
— Tout à fait.
— Donc premièrement, je vous ferai remarquer, cher géant, que vous êtes aux ressources humaines.
Un sourcil se lève.
— Ah ?
— Oui.
— Que d'arriver en retard à un entretien que vous avez vous-même planifié est impoli.
Le plus petit des deux hommes baisse les yeux vers sa tablette.
Comme s'il ne voulait pas être associé à ce qui est en train de se produire.
— Ne pas faire les salutations de base est irrespectueux.
Toujours aucune réaction.
— Et mon pantalon convient parfaitement au style de bureau chic recherché.
Silence.
— Avez-vous terminé ?
— Pas encore.
Pour la première fois depuis le début de l'entretien, je vois quelque chose apparaître dans son regard.
De l'intérêt.
Ça m'énerve davantage.
— Si votre entreprise recherche quelqu'un de compétent, organisé et professionnel, je suis une excellente candidate.
— En revanche, si elle recherche quelqu'un qui dit amen à tout ce qu'on lui raconte, vous perdez probablement votre temps avec moi.
Le silence retombe.
Le type aux lunettes cesse carrément de taper sur sa tablette.
— Alors dites-moi ce que vous recherchez exactement.
L'homme s'adosse à sa chaise.
— Êtes-vous seule, Mademoiselle Cartier ?
Je cligne des yeux.
— Pardon ?
— La question me semblait pourtant simple.
— Oui. Je suis seule.
— Des enfants ?
— Non.
— Que faites-vous les week-ends ?
— Ça dépend.
— De quoi ?
— De mes projets.
— Intéressant.
Il attrape un stylo.
— Comment gérez-vous les rendez-vous inopportuns ?
— Je les évite quand c'est possible.
— Et quand ce n'est pas possible ?
— Je les gère.
— Comment ?
— Avec du café et beaucoup de patience.
Le type aux lunettes toussote discrètement.
L'homme, lui, ne réagit pas.
— Si votre patron vous appelle un samedi soir à vingt-deux heures pour modifier un horaire de dernière minute ?
— Je réponds.
— À minuit ?
— Je réponds.
— Trois heures du matin ?
— Il y a un décès ou une invasion extraterrestre ?
Pour la première fois, le type aux lunettes étouffe un rire.
L'homme continue comme si rien ne s'était passé.
— Voilà des informations utiles, Mademoiselle Cartier.
— Je suis ravie d'avoir finalement trouvé le bon examen.
— En revanche...
Oh non.
Encore ce ton.
— Le pantalon ne fonctionne vraiment pas.
Je ferme les yeux une seconde.
Une seule.
Pour éviter un meurtre.
— C'est totalement absurde.
Je récupère mon sac.
Cette conversation est ridicule.
Cet homme est ridicule.
Je me retourne vers la porte quand sa voix m'arrête.
— Lundi. Huit heures, Mademoiselle Cartier.
Je me fige.
Puis je me retourne lentement.
— Pardon ?
— Arriver à l'avance, c'est être à l'heure.
Il referme mon dossier.
— Arriver à l'heure est déjà en retard.
Ses yeux se relèvent vers moi.
— Quant à arriver en retard...
Il laisse la phrase en suspens.
— Je vous laisse deviner.
Je lève les yeux au ciel.
Pour qui il se prend ?
Il est arrivé avec dix-sept minutes de retard à son propre entretien.
— Oh, et Mademoiselle Cartier.
Je soupire déjà.
— Quoi encore ?
— Surtout...
Son regard descend une fraction de seconde vers mon pantalon.
Puis remonte.
— Pas de pantalon.
Le silence qui suit est tellement long que je suis presque certaine d'avoir mal entendu.
— Vous plaisantez ?
— Pas du tout.
— C'est votre dernière parole ?
— Pour aujourd'hui.
— Incroyable.
— Bienvenue chez Vale Technologies, Mademoiselle Cartier.
— N'y comptez pas.
— Vous serez là.
Je déteste le fait qu'il ait l'air aussi certain de lui.
Je déteste encore plus le fait qu'une partie de moi soupçonne qu'il ait raison.








