CHAPITRE 1 Le sang qui coule dans mes veines
Los Angeles ne dort jamais vraiment. Même à cinq heures du matin, quand la ville semble tenir sa respiration entre le dernier verre des noctambules et le premier café des lève-tôt, on sent son pouls sous le bitume. Moi, je le connais par cœur, ce pouls. Je vis dedans depuis quinze ans.
Je m'appelle Kayla Mantini. J'ai vingt ans, et mon nom, dans certains cercles, se prononce à voix basse — pas par respect, par prudence. Je suis née à Naples, dans une maison qui sentait le café et le basilic, avec des parents qui m'embrassaient le front avant de partir « travailler ». Je n'ai compris que bien plus tard ce que signifiait vraiment ce mot, dans notre famille. Carlos et Maya Mantini n'étaient pas des comptables, ni des commerçants. Ils exécutaient des contrats. Des gens payaient pour que d'autres gens cessent d'exister, et mes parents s'en chargeaient avec la précision froide de professionnels qui n'avaient jamais raté une cible — jusqu'au jour où ils ont raté leur propre survie. J'avais cinq ans quand ils sont partis honorer ce qui devait être un travail comme un autre. Ils ne sont jamais rentrés. Pas de corps, pas d'explication, pas de tombe où déposer des fleurs. Juste un silence que personne, dans la Maison Mantini, n'a jamais réussi à combler. Un silence que je compte bien briser, un jour, avec les mains de celui ou celle qui l'a créé.
Mon oncle John — le frère aîné de mon père, l'homme qui dirige aujourd'hui ce que la famille appelle simplement la Maison — m'a récupérée à Naples avec la douceur d'un homme habitué à manier des choses qui cassent facilement. Il m'a ramenée à Los Angeles, dans une villa perchée au-dessus de la ville où il élevait déjà seul son fils, Karic, depuis que sa femme s'était tuée sur une route de montagne. John Mantini est de ces hommes qu'on ne regarde jamais deux fois dans un supermarché et qu'on n'oublie jamais dans une pièce fermée. Grand, les épaules larges comme des portes blindées, une voix qui ne monte presque jamais dans les aigus — parce qu'il n'a jamais eu besoin de crier pour qu'on l'écoute. Avec les autres, il est une légende qu'on chuchote. Avec moi, il est l'homme qui m'a appris à démonter une arme les yeux fermés avant de m'apprendre à faire du vélo.
Pendant quinze ans, il a fait de moi exactement ce que je suis devenue : une arme qui marche, qui respire, et qui, dans quelques mois, à peine sortie de l'adolescence, prendra sa place légitime dans la Maison. Parce que chez les Mantini, on n'hérite pas d'une entreprise, on hérite d'un métier. Et ce métier, je l'ai dans le sang bien avant de l'avoir dans les mains.
Cinq heures du matin, donc. Toujours. L'entraînement ne connaît ni jours fériés ni exceptions — combat au corps à corps jusqu'à ce que mes articulations protestent, puis tir, parce que rien ne calme mes nerfs comme le recul d'une arme équipée d'un silencieux et le claquement sourd d'une cible qui tombe exactement où je l'ai décidé. Je devrais sans doute trouver ça effrayant, à mon âge. Je trouve ça apaisant. C'est peut-être ça, le vrai problème avec moi.
Je descends dans la cuisine, encore engourdie de sommeil, et je trouve mon oncle et Karic déjà attablés devant leur café, comme chaque matin depuis que j'ai posé le pied dans cette maison. Karic lève les yeux vers moi avec ce sourire en coin qu'il réserve à ceux qu'il aime provoquer avant le lever du soleil.
— Tu as une tête de déterrée, cousine, dit-il en poussant une chaise du pied dans ma direction.
— Et toi, tu as une tête de mec qui a passé la nuit à draguer des inconnues sur les réseaux au lieu de dormir, je réponds en attrapant la bouteille de jus dans le frigo.
John ne lève même pas les yeux de son journal, mais je vois le coin de sa bouche se tordre, ce sourire à peine visible qu'il garde pour les matins où sa fille adoptive et son fils s'écharpent avant le lever du jour.
— Vingt minutes, dit-il simplement. Tenue de combat, pas de plainte.
C'est comme ça, chez nous. Pas de bonjour attendri, pas de « bien dormi ». Juste l'ordre du jour, débité comme une prière du matin qu'on connaît par cœur. Et pourtant, dans cette froideur apparente, il y a plus d'amour que dans n'importe quelle famille « normale » que j'ai croisée. Parce que ces deux hommes-là, ce sont les seuls au monde pour qui je briserais tout — tout, sauf ma promesse. Celle que je me suis faite à cinq ans, dans une chambre napolitaine vidée du parfum de mes parents : je retrouverai ceux qui nous ont fait ça. Et ils comprendront, avant de mourir, ce que ça signifie vraiment d'avoir une Mantini pour ennemie.
Vingt minutes plus tard, je suis dans la salle du sous-sol, celle que personne d'autre que nous trois n'a le droit de voir de l'intérieur. Les murs sont capitonnés, le sol amortit les chutes, et les casiers d'armes alignés contre le mur du fond brillent sous les néons comme une collection de reliques qu'on n'exposerait jamais en musée. C'est mon église. Celle où j'ai appris que la douleur n'est qu'une information, pas une raison de s'arrêter.
Karic m'attend déjà au centre du tatami, torse nu, les poings enveloppés dans des bandes qu'il resserre avec la nonchalance de quelqu'un qui sait exactement ce qu'il va me faire subir. Mon cousin a beau jouer les play-boys populaires à la fac — ce détail me fait toujours sourire — sur ce tatami, il redevient ce qu'il est vraiment : un prédateur élevé par le même homme que moi, avec la même discipline gravée à coups de répétitions dans chaque muscle.
— Prête à perdre encore une fois ? me lance-t-il en amorçant son premier pas de côté.
— Prête à finir au sol en trente secondes, comme d'habitude, oui.
Il rit — ce rire grave qui ne trompe personne, parce que dans la seconde qui suit, il fond sur moi sans prévenir. J'esquive de justesse, pivote, envoie mon coude vers ses côtes ; il bloque, riposte, et pendant les vingt minutes suivantes, il n'y a plus de mots, plus de sarcasme, plus rien que le claquement sec des coups parés, le raclement de nos pieds nus sur le tatami, et cette concentration absolue qui efface tout le reste — la fac, les parents disparus, la Maison, le monde entier réduit à la distance entre son poing et ma mâchoire.
John nous observe depuis le mur, les bras croisés, silencieux. Il n'intervient jamais pendant le combat. Il regarde, note, et corrige seulement après, avec des mots courts qui valent plus que des heures de cours. Aujourd'hui, je perds — Karic me plaque au sol en dix-huit minutes, un genou plaqué contre mon sternum, et sourit comme s'il venait de gagner la Coupe du monde.
— Dix-huit minutes, dit John depuis le mur. Deux de plus qu'hier. Tu réfléchis trop avant de frapper, Kayla. Dans la rue, la réflexion te tue avant le coup.
Ce genre de phrase, chez un père normal, ferait presque office de menace. Chez John Mantini, c'est une preuve d'amour. Parce qu'il ne dit jamais rien qui ne serve pas à me garder en vie.
Le tir, ensuite. C'est là que je reprends l'avantage, là que Karic redevient simple spectateur en sifflant entre ses dents à chaque groupement de balles trop serré pour être honnête. Je charge le chargeur, j'ajuste le silencieux, je respire une fois — longue, lente — et je tire. Cinq balles, cinq trous qui se chevauchent presque au centre de la cible, à vingt mètres. Il y a quelque chose dans ce geste, dans cette précision absolue, qui ressemble à de la paix. Comme si, l'espace d'une seconde entre l'inspiration et la détente, plus rien ne pouvait m'atteindre — ni le vide laissé par mes parents, ni la promesse de vengeance qui dort dans ma poitrine depuis quinze ans, ni la question qui me ronge depuis toujours : qui, exactement, a décidé qu'ils devaient mourir ?
John s'approche derrière moi, pose une main sur mon épaule — geste rare, presque solennel chez lui.
— Un jour, tu auras ta réponse, dit-il doucement. Et ce jour-là, j'espère que tu seras prête à vivre avec ce que tu découvriras. Pas seulement à tirer sur celui qui l'a fait.
Je ne réponds rien. Je repose l'arme sur le comptoir, encore chaude, et je fixe la cible trouée devant moi. Parce qu'au fond, je sais déjà que je n'ai jamais voulu de réponse douce. Je veux un nom. Un visage. Et le temps qu'il faudra pour le retrouver.








