Chapitre 1 - L'odeur de l'air
Rosyln - Bon Iver et St. Vincent
POV : Mika
Depuis que j’ai quitté Paris, j’ai des picotements dans les mains.
Dans l’avion déjà, impossible de me détendre. Un mélange d’excitation et d’appréhension. Revenir ici, après toutes ces années, c’est rouvrir d’un coup tout ce que j’avais laissé derrière moi. Les souvenirs. La maison. La mer. Et tout ce que je vais retrouver.
Quand je pose enfin un pied dehors, à l’aéroport, la chaleur me tombe dessus comme une claque. Je suis déjà en nage. Le ciel est d’un bleu immense au-dessus de moi. Même le chant des goélands et des cigales me tire un sourire. Et l’air iodé qui me frappe en plein visage suffit à faire remonter quelque chose dans ma poitrine, une vague douce, presque douloureuse.J’ai l’impression qu’une éternité s’est écoulée depuis ma dernière venue ici.
Une heure quarante de route plus tard, après les virages tortueux dans le maquis, les pins, les talus brûlés de soleil et la mer qui réapparaît par morceaux, je les vois enfin. Les volets verts. La maison se dessine entre les arbres, près de la plage, exactement à sa place. Comme si elle n’avait pas bougé d’un centimètre pendant que moi je m’éloignais. Je jette la voiture de location dans l’allée de gravier et m’extirpe de l’habitacle.
L’odeur me prend immédiatement. Le soleil, le thym, le citron, la poussière blonde restée coincée dans les murs tout l’été. Quelque chose de vif et d’ancien à la fois. Une odeur de pain aussi, ou peut-être que je l’invente. Peut-être que mon corps se rappelle avant moi.
Je pousse la vieille porte d’entrée en bois et reste une seconde immobile sur le seuil, les doigts encore posés dessus. Dedans, ça sent le renfermé, la cire des meubles, la vieille pierre, la vie enfermée trop longtemps. Dehors, le jardin n’a pas changé. Les citronniers sont toujours là, chargés de fruits trop jaunes, presque insolents sous le soleil. La pierre claire du muret renvoie une chaleur blanche. Plus loin, entre deux masses de vert sec, j’aperçois un morceau de mer.Un bleu brutal. Net. Comme s’il avait attendu que je revienne pour recommencer à exister.
Je lâche un souffle.
Huit ans. Huit ans que je n’ai pas passé un mois d’août ici. Huit ans que cette maison reste plantée au même endroit sans moi, les volets fermés, les assiettes rangées dans le buffet, les draps qui sentent encore la lavande en sachet et le renfermé, le silence dans les chambres, les tasses dépareillées sur l’étagère de la cuisine. Huit ans que je me dis chaque été que je m’en fous. Que ce n’est qu’une maison, qu’un village, qu’une foutue langue de terre écrasée de soleil au bout de la Corse.
Mon cul.
Je pose mon sac près de l’entrée et j’avance dans le salon comme si je risquais de réveiller quelqu’un. Il n’y a pourtant personne. Juste ce calme épais des maisons fermées trop longtemps, déjà entamé par la chaleur du jour. La vieille horloge est toujours de travers, mais son cliquetis s’est arrêté quelque part pendant ces huit années. Le canapé en rotin craque quand je passe la main sur l’accoudoir. Sur la commode, un cadre a légèrement jauni. Moi à six ou sept ans, maigre comme un clou, les genoux écorchés, une grimace à la place du sourire. Ma mère derrière, une main posée sur mon épaule, déjà absente dans les yeux.
Je détourne le regard.
Dans la cuisine, je pousse la fenêtre au-dessus de l’évier. Un souffle plus vif entre d’un coup et soulève le rideau. L’air marin s’engouffre, chaud, salé, chargé des notes acidulées des citronniers devant la maison. Avec lui remontent les souvenirs que je voulais emporter avec moi et ceux que j’aurais préféré laisser pourrir ici.
Les étés à attendre que mon père sorte enfin de son bureau improvisé avec son ordinateur, sa chemise collée au dos et sa gueule fermée parce que le réseau ici “était catastrophique, bordel”. Les appels passés trop fort dans le couloir. Ma mère qui faisait semblant que tout allait bien. Le bruit sec d’un verre posé trop brutalement sur la table. Les repas où personne ne parlait vraiment. Puis, dehors, la mer. Le village, les petits vieux en noir, le terrain de boules, l’estrade du bal. L’impression de respirer mieux dès que je passais le portail. Le soleil qui avait le don de ramener un peu de couleur dans les images du quotidien.
Je ferme les yeux une seconde.
Je pourrais presque refaire le chemin les yeux fermés. Sortir de la maison, longer les citronniers, prendre la petite route de terre, passer entre les deux gros pins pleins de chenilles, sentir la poussière et le sable coller aux chevilles, entendre les voix monter de la plage, les feux de camp, les copains, les soirées à rire jusqu’aux larmes.
Et puis, tôt ou tard, tomber sur lui. Cette pensée me fait ouvrir les yeux aussitôt. J’ai pas encore défait mon sac que je pense déjà à Matteo.
Ça me fait presque rire. Évidemment que je pense à lui. Je ne suis pas revenu ici pour les volets verts, ni pour les figuiers du voisin, ni pour le bruit des couverts de l’arrière-grand-tante dans le tiroir.
Je passe une main sur mon visage. Il fait déjà si chaud. J’ai encore la route dans les jambes, le vol, le manque de sommeil à cause du dossier à boucler en urgence avant de quitter la capitale, et cette espèce de bourdonnement sous la peau qui ne m’a pas quitté depuis ce matin. Comme si j’avais vingt fois vérifié que j’avais bien pris mes clés, mon téléphone, mon portefeuille, alors que ce n’est pas ça que j’ai peur d’oublier.
Je vais dans ma chambre. Le lit est fait. Je reconnais mes vieux draps en coton épais, comme on n’en fait plus, sûrement ceux de l’arrière-grand-tante encore, brodés aux initiales de la famille de ma mère. Les volets grincent quand je les entrouvre. La lumière découpe le carrelage en rectangles nets. Je reconnais tout. La chaise bancale dans le coin. La vieille couverture tricotée repliée au bout du lit. L’armoire qui sent le bois sec, le savon, la lavande, le soleil. Même le placard qui ne ferme plus avec son battant à moitié cassé.
Je balance mon tee-shirt collé de sueur sur la chaise et m’assieds sur le bord du matelas.
Je me revois à l’été de mes seize ans, jeté là, le poing douloureux après avoir frappé trop fort dans ce foutu placard, encore plein de rage après une énième dispute avec mon père. Il m’avait attrapé par le bras si fort que j’en avais gardé la marque deux jours. Ma mère n’avait rien dit. Comme d’habitude. Elle avait gardé sa bouche pincée, ses yeux fuyants, un verre de trop dans le ventre et la honte sur le visage. Moi, j’avais claqué la porte en hurlant tout ce qui me passait par la tête, traversé le jardin en courant et fini chez Matteo, comme presque chaque fois que ça débordait. Ce dernier été avant...
Je chasse l’image d’un geste sec en me raclant la gorge devenue un peu serrée .
Je me lève, prends ma trousse de toilette et vais jusqu’à la salle de bains. Le vieux néon froid du miroir me renvoie une tête fatiguée, un teint blafard, les cheveux ternes . Bref, une bonne gueule de merde.
Va falloir prendre un peu de couleurs, mon pote !Je l’imagine parfaitement me balancer ça avec son sourire en coin.
Je prends une douche rapide. Quand j’en ressors, propre et un peu plus frais, un peu plus léger, j’ai l’impression d’avoir laissé la crasse et la pollution de Paris s’écouler avec l’eau. Pourtant, j’ai toujours le cœur qui tape bizarrement. J’enfile à la hâte un short et un tee-shirt propre, attrape mon téléphone posé sur le lit, quand un bruit de gravier venant de l’extérieur me fait tourner la tête.
D’abord, je crois que c’est la voisine. Toujours pareil avec elle. Dès qu’on posait les valises, l’ouverture des volets lui donnait le signal pour débarquer et nous “souhaiter” la bienvenue. Surtout pour nous rappeler de tailler les citronniers, de réparer le muret du fond du jardin ou je ne sais quelle autre doléance soigneusement notée pendant l’année. Une vraie commère que je n’ai pas envie de la croiser maintenant. Pas en premier, en tout cas.
Puis j’entends un pas plus lourd, plus assuré, le portillon qu’on pousse sans prendre la peine d’être discret, comme quelqu’un qui entre ici depuis toujours.
Je reste immobile. Les pas approchent de la porte-fenêtre restée entrouverte dans le salon. Et j’entends sa voix. Grave, claire, un peu moqueuse, traversant la maison avant même que je le voie.
- C’est à cette heure-là que t’arrives, toi ?
Je ne bouge pas tout de suite. C’est idiot, mais pendant une seconde je préfère le garder dans la voix. Huit ans réduits à une phrase lancée de travers, comme si on s’était vus la veille. Je souris bêtement malgré moi. Je sors enfin de ma chambre et le trouve dans l’encadrement du salon, une main posée sur le bois de la porte, l’autre enfoncée dans la poche de son short de bain, qui goutte sur le carrelage.
Je prends le choc en plein ventre.
Il est encore plus grand que dans mon souvenir, ou alors c’est la maison qui le rapetisse moins qu’avant. Brun, la peau prise par l’été, les cheveux en bataille gorgés de mer , les yeux verts presque jaunes dans la lumière qui entre de côté. Du sable collé jusqu’aux genoux, comme s’il avait couru depuis la plage. Il sourit de toutes ses dents, ce sourire que je reconnaîtrais dans le noir, et je sens quelque chose me revenir d’un coup, quelque chose de si vieux et si brutal que ça me coupe presque les jambes.
- T’as une gueule de mort, il ajoute. Paris t’a fini ou quoi ?
Je ricane sans réfléchir.
- Va te faire foutre.
Il éclate de rire.
Le son remplit la pièce comme s’il avait toujours vécu dedans. Comme s’il n’y avait jamais eu de trou de huit ans au milieu. Je m’approche et il fait pareil, sans hésiter une seconde. On se heurte presque avant de se serrer vraiment. Son bras passe autour de mes épaules, l’autre m’écrase le haut du dos. Je sens sa chaleur, sa force tranquille, l’odeur du dehors prise dans sa peau. Le soleil. Le sel. Le thym. Le citron froissé entre les doigts...
Il me serre fort. Plus fort qu’avant. Non, c’est juste qu’on n’a plus seize ans. Par réflexe, ou peut-être pour mettre un peu de distance et calmer cette vague qui me remue le ventre, je lui cogne le flanc du poing.
- Putain, t’es musclé maintenant, je marmonne.
- J’ai toujours été musclé, il répond du tac au tac avec son sourire de charmeur. Par contre, toi t’as sacrément pris, me détaillant de haut en bas. Mais c’est toujours moi le plus beau.
Je recule juste assez pour le regarder, lui lançant un regard faussement dubitatif, il s’est effectivement taillé un corps bien plus musclé.
- Et toi t’as toujours la même gueule de pub pour l’huile d’olive.
- Connard.
- Corse.
- Pinzutu.
On se regarde une seconde de trop, puis on éclate de rire en même temps.
Ça me détend d’un coup, comme la sensation violente que ma cage thoracique vient de gagner en centimètre , presque violemment. Comme si mon corps avait attendu ce son précis pour arrêter de se tenir prêt à encaisser. Je secoue la tête.
- T’as pas changé, je dis.
- Toi non plus. T’es juste plus grand, il me secoue les cheveux négligemment.
- J’étais déjà grand.
- Ouais, mais avant t’étais tout maigre. On aurait dit un étendoir sur patte.
Je lève les yeux au ciel, incapable de retenir un rire.
Il me passe devant et file dans la cuisine sans me demander la permission, comme si c’était encore sa maison autant que la mienne. Il ouvre le frigo, grimace devant le vide, puis se tourne vers moi.
- J’avais demandé à Zia Antonia de me prévenir quand elle verrait les volets ouverts, dit-il avec un clin d’œil. Je me suis dit que si je te laissais cinq minutes seul ici, t’allais déprimer dans ton lit en regardant le plafond.
- C’est gentil de me connaître si bien.
Il hausse une épaule amusée face à mon ton sarcastique habituel.
- Ça fait partie de mes talents.
Je m’accoude au plan de travail pour le regarder faire. Il ouvre un placard, trouve deux verres sans chercher, remplit une carafe à moitié tiède, puis boit directement au goulot au lieu de se servir. Le geste est le même qu’avant. Précis, paresseux, naturel.
- Alors ? il demande enfin en se tournant vers moi. T’es revenu pour de vrai ou t’es juste en permission sur le continent ?
Il y a autre chose dans son regard, sous la blague. D’autres questions qu’il ne dira pas. Je le connais assez pour les voir.
- Je suis là pour le mois d’août.
Ses sourcils se lèvent, vraiment surpris cette fois.
- Le mois d’août entier ?
- Ça a l’air de te choquer.
- Ben ouais. D’habitude t’avais toujours un truc mieux à faire que nous.
La phrase est dite légèrement, avec son sourire en coin, mais elle me rentre quand même dans les côtes. Il n’a pas réussi à masquer tout à fait l’ombre qui passe dans ses yeux.
Je hausse les épaules à mon tour.
- J’avais pas mieux à faire. Je.. J’avais juste pas le choix..
J’essaie d’articuler quelque chose de plus. Un vrai mot. Je suis désolé de ne pas avoir été là. Mais rien ne sort.
- T’inquiète, Il coupe court , comme toujours quand il sent que ça pourrait devenir trop sérieux. Le plus important, c’est que tu sois là maintenant. Pendant tout un mois. Ça va être le feu, mon pote ! T’as manqué à tout le monde !
À Tout le monde
- Ouais, je dis simplement en lui rendant son sourire franc.
Son regard se trouble un instant, puis le silence retombe. Pas gênant. Juste un peu trop dense. Dehors, une cigale se met à vriller comme si quelqu’un venait de lui remonter le ressort. Plus loin, un scooter passe, puis des voix montent de la route.
- Bon, dit-il en reposant la carafe, on a prevu ton retour à la plage ce soir. On va fêter ton retour comme il se doit. Feu, apéro, bouffe, conneries, la base. Tu rangeras tes affaires plus tard, on y va.
On y va. Comme quand on était petit, je me souviens de son bras qui m’appeler et son sourire qui me lançait des On y va à toute heure du jour, et même de la nuit.
- Et arrête d’avoir cette tête-là, il ajoute.
- Quelle tête ?
- Celle du mec qui vient de rentrer dans un mausolée.
Je baisse les yeux une seconde, agacé qu’il tombe juste aussi vite.
- T’es toujours aussi insupportable.
- Et toi toujours aussi susceptible.
Toujours ce large sourire.
- Bouge-toi avant que Zia t’attrape pour réparer la gouttière qui fuit, ajoute-t-il avec un regard entendu. Et puis Papa et Mammonita seront contents que tu passes les voir.
Je ne peux pas m’empêcher de sourire. L’odeur du café brûlé. Les canistrelli au citron de Mammonita. La voix grave de son père, avec ses tonalités un peu sèches. Oui. Je serai heureux de les revoir. Vraiment.
Il me fixe à nouveau avec ce demi-sourire qu’il me lançait ado quand il s’apprêtait à me suivre dans la connerie que je venais de proposer.
- Allez, Mika. T’es revenu. Fais pas comme si t’étais encore sur le quai.
Je relève la tête.
Il est là, en plein soleil, une épaule contre le mur de ma cuisine, avec l’air d’avoir toujours appartenu à cet endroit et de n’en être jamais sorti. Ces détails gravés dans ma mémoire, ce n’est pas seulement la maison que je reconnais depuis que je suis arrivé. Ce n’est pas seulement les draps de coton , les citronniers, ni la chaleur sur les carreaux, ni le bruit de la mer derrière les collines.
C’est lui.
L’air ici a gardé son odeur.
Je le regarde peut-être un peu trop longtemps, parce qu’il fronce légèrement les sourcils.
- Quoi ?
- Rien.
- Menteur.
- Va te faire foutre.
Je lui fais un doigt. Il rit encore.
- Avec plaisir, mais plus tard. Allez, on bouge.
Toujours ce foutu sourire.
Il repart déjà vers la porte, comme s’il savait d’avance que je le suivrais.
Je reste seul au milieu de la cuisine, le cœur un peu trop rapide, la nuque encore fraîche de la douche, les mains vides.
Dehors, le portail claque.
Et dans le silence qui revient, je comprends une chose très simple, très con, très dangereuse.
Je suis enfin rentré.








