Chapitre 1
J’avais dix ans lorsque j’ai compris que j’étais belle.
Depuis, les siècles ont défilé. Ma beauté est entrée dans la légende, on me décrit comme “celle dont le visage a lancé mille navires”. Celle qui a déclenché une guerre et provoqué la chute d’une civilisation entière.
Dans les versions les plus clémentes, j’étais une victime, enlevée par Pâris contre mon gré. Dans la majorité des esprits, moins tendres, j’étais une femme légère et indifférente aux ravages qu’elle causerait. J’aimerais pouvoir dire que la vérité se trouve quelque part entre les deux. Mais ce que je peux dire, c’est que ma vie ne se résume pas à ma beauté ni aux dégâts qu’elle a causés.
Ma vie a été une succession de décisions souvent terribles. Certaines que j’ai prises moi-même, d’autres qui ont été prises pour moi.
Je ne saurais dire si j’étais une bonne ou une mauvaise personne. Mais je n’étais pas seulement “celle dont le visage a lancé mille navires”.
J’avais dix ans lorsque j’ai compris que j’étais belle.
Avant, la vie était douce, rythmée par les longs étés à courir après mes frères, les pavés chauffés par le soleil défilant sous mes pieds nus. Le palais était le théâtre de nos aventures héroïques : nous terrassions minotaures, sirènes et cyclopes, avant de nous effondrer, haletants de nos exploits guerriers, dans le refuge ombré qu’offrait le massif olivier centenaire de la cour, bercés par le bruissement doux de ses feuilles caressées par la brise. On nous apportait alors, en juste récompense de nos victoires imaginaires, des coupes d’orangeade fraîche que nous engloutissions avec avidité. Encore aujourd’hui, si je ferme les yeux et que je repense à mon enfance, elle a le goût des oranges, l’odeur de la pierre chaude et le son sourd et puissant du chant des cigales dissimulées dans les taillis asséchés par la canicule.
De mes frères, Pollux était le plus grand, le plus fort aussi. Il avait les mêmes yeux bleu-vert et la même chevelure dorée que moi, le même teint hâlé à force de courir sous le soleil ardent de Sparte, si bien que tout le monde le prenait pour mon jumeau plutôt que pour celui de Castor.
Castor était légèrement plus petit, plus fin de carrure, et sa tignasse brune et bouclée le distinguait facilement de son jumeau. Il était d’une nature plus sérieuse et réfléchie, plus douce aussi. Il aimait rêvasser sous l’olivier, jambes croisées, ses doigts entremêlés lui servant d’oreiller de fortune. Il adorait les chevaux, et nous passions des heures ensemble dans les écuries à panser chacun notre cheval préféré, à leur murmurer des mots doux et leur raconter des histoires inventées.
Pollux se sentait parfois délaissé, alors il venait nous rejoindre et nous taquinait pour attirer notre attention, et ses provocations incessantes finissaient toujours par un jeu de lutte dans le foin qu’il gagnait inlassablement. Chaque fois, après, comme pour se faire pardonner son caractère bruyant et envahissant, il nous adressait son sourire le plus angélique puis se montrait serviable et affable pendant quelques heures, avant de recommencer à nous embêter pour nous obliger à lui courir après, déambulant dans les couloirs du palais, évitant de justesse les serviteurs qui s’affairaient, presque invisibles, autour de nous.
C’était les jours les plus heureux de mon existence.
Et puis j’ai eu dix ans.
Mon corps a commencé à se métamorphoser, ce qui n’a pas échappé aux hommes de mon entourage. Les yeux des invités de mon père, le roi de Sparte, s’attardaient désormais plus que de raison sur moi, caressant de leur regard animé d’une lueur nouvelle la courbe naissante de mes seins, ou bien la chute de mes reins sur laquelle venaient tomber mes cheveux blonds.
Castor et Pollux, eux aussi, avaient noté ma transformation. Ma puberté précoce était dorénavant un rappel constant que j’étais une fille, et eux des garçons. J’étais toujours autorisée à participer à leurs aventures épiques, mais je n’étais plus leur compagnon d’armes. Dans leurs jeux prémonitoires, j’étais désormais la princesse à secourir, le trophée passif d’une quête héroïque.
Ce fut ma mère qui sonna définitivement le glas de mon enfance. Ce jour-là, mon père recevait plusieurs de ses chefs de guerre qui s’étaient illustrés au combat récemment. Il donnait un banquet en leur honneur et la table croulait sous le vin et les agneaux rôtis que l’on avait égorgés pour l’occasion.
La soirée battait son plein, et je courais en riant entre les tables derrière mes frères lorsqu’une main, grosse et rêche, m’a agrippée par le bras.
L’un des généraux de mon père me dévisageait, ses yeux mauvais embrumés par l’alcool et la barbe ruisselante de graisse.
- Où cours-tu comme ça, petite ? a-t-il demandé d’un ton doucereux en approchant son visage du mien, si proche que je pouvais sentir les effluves de son haleine avinée.
Terrifiée, j’ai essayé de dégager mon bras, mais il a resserré sa prise et s’est approché davantage.
- Ne fais pas la vierge effarouchée, donne-moi donc un baiser, je l’ai mérité. J’ai tué beaucoup d’hommes pour ton père.
Il m’a prise par la taille et s’est penché pour m’embrasser quand le son d’un raclement de gorge nous a fait sursauter.
Ma mère, Léda, se tenait à quelques mètres de nous et observait la scène avec sévérité. Elle semblait plus austère encore qu’à l’accoutumée dans sa tunique bleu nuit, ses mains posées sur ses hanches, ses coudes pointus et maigres lui donnant l’air d’un grand corbeau sur le point d’ouvrir ses ailes.
L’homme, dont le visage était déjà rougi par l’ivresse, est devenu cramoisi. Il a desserré son étreinte en bafouillant une excuse, manifestant à ma mère plus de respect sans doute qu’il n’en aurait eu pour mon père.
C’était l’effet qu’avait Léda sur les gens. A l’inverse de mon père, Tyndare, un homme petit de taille et de personnalité, au crâne dégarni et à la voix aiguë qui semblait toujours s’excuser, ma mère avait de la prestance et une autorité naturelle.
Je me souvenais qu’elle avait été belle, avant, quand j’étais plus petite, avec ses longs cheveux noirs et ses yeux turquoise dont nous avions hérité Pollux et moi. Aujourd’hui, ses cheveux tombaient en une tresse molle et cassante jusqu’à ses hanches ; ses yeux, bien que toujours beaux, avaient perdu leur éclat et semblaient vides, et sa silhouette était décharnée. Malgré tout, elle avait gardé ce ton sec et cassant, cette façon de se tenir droite et fière, ce je-ne-sais-quoi qui enlevait toute capacité au monde de contredire sa volonté.
Lorsque l’homme m’a lâchée, ma mère a attrapé ma main et m’a tirée vers l’extérieur à l’écart du festin. Dehors, on entendait toujours la clameur de la fête qui se mêlait au chant des cigales. Une brise fraîche faisait onduler les branches du gros olivier et faisait hérisser les poils sur mes bras nus.
Ma mère m’a détaillée de toute sa hauteur, puis m’a demandé d’une voix sans émotion :
- Il ne t’a pas fait de mal ?
J’ai secoué la tête.
- Bien.
Et là-dessus, elle m’a giflée. J’ai entendu le claquement, sec et bref, avant de sentir la douleur et la chaleur sur ma peau. J’ai levé une main sur ma joue, refoulant les larmes qui me montaient aux yeux, envahie par une vague de tristesse, de honte et d’injustice profonde.
- A partir de maintenant, Hélène, tu n’es plus une enfant. Tu ne peux plus courir avec tes frères dans les jambes des hommes, la tunique débraillée et les cheveux défaits. Dès demain, tu passeras ton temps avec ta sœur, qui t’apprendra à devenir une épouse respectable pour ton futur mari.
Ma sœur, Clytemnestre, accueillit sa nouvelle mission avec chaleur et enthousiasme. Bien qu’elle n’eût qu’un an de plus que moi, nous n’avions jamais été proches. Elle avait toujours été discrète et calme, passant ses journées à jouer tranquillement avec sa poupée de terre cuite préférée ou à coiffer ses jolies boucles brunes devant son miroir. J’étais bien plus turbulente, et j’avais cassé toutes les poupées qu’on m’avait offertes en seulement quelques jours.
Clytemnestre m’a enseigné tout ce qu’une épouse modèle de notre rang se devait de savoir : comment tisser, comment parler à son époux, comment se comporter en société. Elle m’a également appris à coiffer mes cheveux en arrière, ajuster ma tunique et tracer des traits noirs au-dessus de mes yeux à la mode athénienne.
Ce faisant, elle déblatérait sur son mariage à venir, sur comment elle imaginait son futur époux (beau, fort et gentil), et combien d’enfants elle aurait (au moins quatre).
Clytemnestre était fiancée depuis l’enfance à un certain Tantale, qu’elle n’avait jamais rencontré. Il avait environ deux fois son âge, mais d’après notre mère c’était un excellent parti, même si à dix ans, je ne comprenais pas vraiment ce que cela signifiait.
Une année s’est écoulée durant laquelle ma sœur et moi sommes devenues très proches. Face à la gentillesse et la douceur qu’elle me manifestait, je ressentais des bouffées de culpabilité en repensant à toutes les fois où Castor, Pollux et moi l’avions exclue de nos jeux et nous étions moqués d’elle parce qu’elle n’était pas assez casse-cou pour nous suivre partout.
Le mariage de Clytemnestre approchait, et malgré ses joyeux babillages, je pouvais sentir l’anxiété monter en elle. Un matin, alors que je l’accompagnais au temple d’Artémis pour accomplir ses rites pré-nuptiaux, j’ai remarqué que ses mains tremblaient, serrées autour de sa poupée d’argile. Ce jour-là, elle devait la laisser en offrande à la déesse, abandonnant symboliquement son enfance derrière elle pour embrasser sa vie d’épouse.
Arrivées au temple, j’ai vu Clytemnestre hésiter, serrant le jouet encore un peu plus fort contre elle. Je savais quel sacrifice cela représentait pour elle. Cette silhouette articulée avait été pendant toute son enfance une confidente, une amie, un réconfort, et elle l’avait toujours traitée avec le plus grand des soins.
Le pas lent, elle a fini par poser délicatement la poupée aux pieds de la statue de la déesse, a récité sa prière, puis s’est levée, le visage baissé pour dissimuler ses larmes. Nous sommes reparties en silence, et je voyais que ses mains, désormais vides, tremblaient plus que jamais. J’ai attrapé l’une d’elles, et elle a serré ma main dans la sienne pendant que nous retournions au palais sans échanger un mot.
Le jour du mariage, ma mère et moi aidions Clytemnestre à se préparer dans le gynécée. Elle était plus silencieuse que jamais, le teint verdâtre, et je craignais qu’elle ne se mette à vomir. A ce stade, ni elle ni moi n’avions toujours la moindre idée de comment serait son époux.
Nous avons découvert Tantale ensemble lors du banquet, et j’ai senti ma sœur se figer en l’apercevant.
C’était un véritable colosse, incontestablement fort comme Clytemnestre l’avait imaginé, mais qu’on ne qualifierait certainement pas de beau, avec son visage défiguré par d’imposantes cicatrices de brûlures qui lui donnaient l’air plus menaçant que gentil.
Mais, à l’instant Tantale a levé ses yeux d’un bleu intense vers ma sœur, son visage balafré s’est fendu d’un large et béat sourire, qui adoucissait son visage et le rendait presque attendrissant.
Clytemnestre lui a souri timidement et a pris place à ses côtés, non loin de notre père qui était déjà saoul, et de notre mère, toujours revêtue de son air austère et murée dans son silence.
Au cours de la soirée, j’ai vu Tantale multiplier les attentions envers sa jeune épouse, la regardant avec une dévotion béate, s’assurant qu’elle avait toujours à manger, que sa coupe était toujours pleine et qu’elle n’avait jamais froid. Peu à peu, j’ai vu Clytemnestre se détendre et même rire aux blagues maladroites de son mari. J’ai senti un poids s’enlever de ma poitrine. Clytemnestre me manquerait, mais au moins, elle serait entre de bonnes mains.
Comme je le soupçonnais, la vie sans Clytemnestre au palais était bien morne et ennuyeuse. Sans elle, je n’avais plus personne à qui parler. Je n’avais jamais été proche de mon père, qui passait son temps à crier des ordres à la ronde en tamponnant la sueur qui perlait sur son front rougeaud et dégarni. Ma mère n’avait jamais été très loquace, et passait ses journées au lac à lancer des morceaux de pain aux cygnes en regardant distraitement au loin. Castor et Pollux, plus que jamais, se préparaient à devenir des hommes et ne cessaient de vanter leurs exploits à l’école militaire.
Pollux devenait un guerrier redoutable, maître incontesté du combat rapproché. L’adolescence avait définitivement brisé le lien qui nous unissait dans l’enfance. Souvent, je le surprenais à bander ses muscles avec ostentation lorsqu’une jolie servante passait près de lui, espérant capter son attention et s’attirer ses faveurs.
Castor, quant à lui, était le cerveau du duo. Sensible et réfléchi, il possédait toujours un don naturel avec les chevaux qui me rappelait les heures que nous passions ensemble dans les écuries. Ce temps semblait désormais appartenir à un passé lointain, mais parfois à défaut de conversation, il faisait l’effort de complimenter maladroitement ma tenue ou ma coiffure. De temps à autre, lorsqu’il me surprenait à épier ses entraînements avec Pollux, il m’adressait un clin d’œil, dernier vestige de notre complicité enfantine.
Le plus clair de mes journées était consacré au tissage, et même si j’étais devenue plutôt douée, je n’éprouvais aucun intérêt pour cette activité. Le reste du temps, je déambulais dans les couloirs du palais sans véritable but, et finissais par m’asseoir dans la cour, le dos appuyé contre l’olivier, écoutant le chant des oiseaux. Je les regardais entrer et sortir librement de la cour, battant des ailes sans se soucier des murs qu’ils laissaient derrière eux. Contrairement à eux, je ne quittais jamais le palais, sauf pour me rendre au sanctuaire d’Artémis ou au lac.
La lourde torpeur du quotidien n’était bousculée que par les visiteurs de mon père, qui semblaient tous plus bruyants et envahissants que leurs prédécesseurs. Des princes et des rois, festoyant à sa table, élevant leurs coupes en l’honneur de leurs propres victoires, beuglant des chants paillards tout en pelotant les pauvres servantes qui s’approchaient pour remplir leurs coupes. La plupart ne me prêtait aucune attention, si ce n’était pour effleurer mes cheveux en passant ou laisser traîner une main moite sur mon bras ou ma hanche. Certains attendaient pour ce faire que mon père aie le dos tourné, d’autres ne se donnaient même pas cette peine. Tous, en revanche, s’assuraient que ma mère ne soit pas dans les parages.
A mesure que je grandissais, les propositions de mariage à mon encontre affluaient, Mon père accueillait chaque nouvelle proposition en bafouillant. Il promettait d’y réfléchir, puis reportait sa décision au lendemain. Le lendemain devenait la semaine suivante, puis le mois suivant.
L’été où le pire est arrivé, j’avais douze ans.
Les températures avaient été particulièrement étouffantes, et je me souviens que le jour où ça s’est produit, ma tunique se collait dans mon dos à cause de la sueur. Je me rendais au temple d’Artémis pour déposer des fleurs et faire une prière en l’honneur de Clytemnestre dont nous venions d’apprendre la grossesse.
Éblouie par le soleil, je montais en direction du sanctuaire en repoussant les mèches rebelles qui venaient se coller sur mon front humide, légèrement essoufflée par l’effort. Une voix s’est soudain élevée derrière moi.
- Pardonne-moi de t’importuner, jeune fille, mais je n’ai pas pu m’empêcher de remarquer ton éblouissante beauté. Consentirais-tu à me donner ton nom ?
Je me suis retournée, sourcils froncés, et j’ai jaugé mon interlocuteur d’un coup d’œil. Il semblait avoir une vingtaine d’années, plutôt grand, la mâchorie et les épaules carrées. Ses cheveux châtains aux boucles épaisses retombaient sur ses épaules et captaient la lumière du soleil dans une sorte de halo divin. Je l’aurais sans doute trouvé beau si j’avais commencé à développer un intérêt pour les garçons, ce qui n’était pas encore le cas.
Ses vêtements étaient finement taillés, dans une mode raffinée qui ne ressemblait pas à ce que les hommes de Sparte avaient l’habitude de porter.
Derrière lui se tenait un autre jeune homme, aux cheveux blonds, plus petit et trapu, qui arborait un sourire éclatant, qui pour une raison que je ne m’expliquais pas, me mettait mal à l’aise.
- Je ne voulais pas t’effrayer, s’est excusé le premier jeune homme comme je le dévisageais toujours avec méfiance. Je m’appelle Thésée, fils d’Egée et prince d’Athènes. Voici mon ami Pirithoos. Nous ne faisons que passer, mais j’ai été tellement captivé par ta beauté que je n’ai pas pu m’empêcher de m’arrêter pour t’aborder.
J’avais vu juste, il n’était pas spartiate. J’ai jeté un coup d’œil par-dessus son épaule et aperçu deux chevaux attachés à un arbre en contrebas. Ils devaient me suivre depuis un moment déjà, et malgré leurs airs charmants, un malaise s’est installé en moi. Mais on m’avait appris à rester courtoise en toute situation, alors je me suis présentée à mon tour :
- Je suis Hélène, fille de Tyndare, princesse de Sparte.
Le sourire de Thésée s’est élargi, ses yeux pétillant d’une lueur que j’ignorais comment interpréter.
- Les rumeurs sur ta beauté ont voyagé jusqu’à Athènes, Hélène, mais elles ne rendent pas justice à ton éclat. On dit cependant que tu n’es pas encore prête au mariage ?
La question, si abrupte, m’a laissée sans voix. C’était tellement inconvenant que j’ai senti mes joues s’empourprer. En effet, je n’avais pas encore commencé à saigner, et pour quelques temps encore cela épargnait à mon père l’embarras de me promettre à un prétendant.
Les deux hommes ont échangé un sourire, visiblement amusés par ma gêne. J’ai bafouillé :
- Je... je vais au temple faire une offrande pour ma sœur.
C’était ma façon d’essayer de prendre poliment congé, je leur ai tourné le dos pour reprendre mon chemin vers le temple, mais au lieu de me laisser tranquille, ils se sont mis à marcher à mes côtés, feignant de s’intéresser à la grossesse de Clytemnestre avant de dériver sur mon père.
- Ce bon vieux Tyndare est un meilleur homme que moi, a lancé Pirithoos d’un ton où la moquerie était à peine dissimulée. Si j’avais une si jolie fille, je la garderais cloîtrée à la maison plutôt que de la laisser se pavaner aux yeux de tous.
J’ai senti le rouge me monter une nouvelle fois aux joues. Est-ce qu’il disait vrai ? Est-ce que je me pavanais ? Je sortais déjà si rarement du palais, et ma mère m’avait appris à éviter le regard des hommes autant que possible.
J’ai continué ma route vers le temple, les deux garçons toujours sur mes talons. Je tentais parfois d’accélerer le pas, mais ils adaptaient leur allure à la mienne. Arrivée au temple, j’ai déposé mes fleurs et récité ma prière, consciente du poids de leurs regards rivés sur ma nuque.
Lorsque j’ai rebroussé chemin pour descendre la colline, ils se sont placés de part et d’autre de moi. Je me sentais prise dans un étau, et je cherchais en vain comment me sortir de cette situation, comment leur dire de me laisser tranquille sans paraître impolie. Je répondais par monosyllabes à leurs questions, un sourire crispé sur les lèvres. Lorsque nous sommes arrivés au niveau de leurs chevaux, Thésée a proposé :
- Tu sembles fatiguée de marcher, et je m’en voudrais de te laisser t’épuiser par cette chaleur. Laisse-moi te raccompagner au palais.
- Merci, ce n’est pas la peine, ai-je bredouillé d’une petite voix. Le palais n’est vraiment pas si loin, je peux rentrer à pied.
- J’insiste.
Son ton était sans appel, et il montrait son cheval d’un geste de la main. Je ne savais pas comment réagir. Alors, à contrecoeur, j’ai laissé Thésée m’aider à monter sur son cheval. Ma bouche était sèche, j’avais plus chaud que jamais, et mon coeur battait à tout rompre. Une fois assis devant moi, Thésée a talonné sa monture, qui est partie à toute vitesse, me forçant à me cramponner à sa taille pour ne pas tomber.
Le vent et mes cheveux fouettaient mon visage et mes pensées se brouillaient. Je comptais les minutes jusqu’à notre arrivée au palais, et une bouffée de soulagement m’a envahie lorsque j’ai vu ses murs se dresser à l’horizon. Mais nous l’avons dépassé sans nous arrêter, et j’ai cru que mon cœur allait bondir hors de ma poitrine. J’ai crié à Thésée de s’arrêter, lui ai répété qu’il allait beaucoup trop loin, espérant naïvement qu’il ferait demi-tour, mais il n’en a rien fait.
Le trajet à cheval jusqu’à la ville d’Aphidna m’a paru interminable. Chaque kilomètre m’éloignait du seul endroit que j’avais connu, et j’étais submergée par la peur. Aujourd’hui encore, je ne me souviens pas de tout, mon esprit ayant brouillé certains détails comme pour me protéger. Mais je me souviens avoir pleuré, supplié pendant les premières heures. Thésée restait de marbre, souriant parfois, visiblement amusé par ma détresse, répétant d’un ton détaché que je n’avais aucun souci à me faire.
Nous avons fait plusieurs pauses en chemin, où je me dis parfois que j’aurais pu tenter de fuir, mais je ne crois pas avoir essayé. Tétanisée par la peur peut-être, je suis restée là, passive, attendant de connaître mon sort.
J’ai bien conscience aujourd’hui que toute tentative aurait probablement été vaine : j’avais à peine douze ans, ils étaient des hommes adultes, et j’étais seule contre deux, loin de chez moi. Même si je sais tout cela, des années plus tard, je me retrouve encore à imaginer des scénarios où je parviens à m’enfuir, je rêve d’une issue improbable où je leur aurais tranché la gorge à tous les deux. Le plus souvent, je m’imagine des scénarios où, tout simplement, je ne serais pas montée sur ce fichu cheval simplement parce que je ne savais pas comment dire non.
Mais je suis restée là, passive et muette, le regard dans le vague tandis qu’ils se disputaient ma “propriété“.
- C’est moi qui ai fait tout le travail ! a clamé Thésée.
- Mais c’est moi qui l’ai repérée ! Et c’était mon idée de venir à Sparte et de guetter près du temple.
Ils ont argumenté ainsi pendant un long moment, mais je n’écoutais pas. Mes pensées se tournaient vers ma famille. Comment allait réagir mon père ? Allait-il seulement me rechercher, ou serait-il trop heureux d’être débarrassé du poids des décisions que je représentais ? Que dirait ma mère ? J’imaginais déjà son air réprobateur et pincé. Elle aussi jugerait sûrement que je me “pavanais”. J’ai été envahie d’une bouffée de honte, puis de tristesse en songeant que je ne reverrai peut-être jamais Castor et Pollux, ni Clytemnestre. Je ne rencontrerai peut-être jamais son enfant à naître...
Toute à mes pensées, j’ai à peine prêté attention quand mes ravisseurs ont décidé de me jouer à la courte-paille, mais j’ai vaguement compris que Thésée avait remporté la victoire.
Nous sommes arrivés à Aphidna, et je ne saurais dire combien de temps a duré le voyage. Les souvenirs de cet événement se sont mélangés dans mon esprit. Je ne garde, par exemple, qu’un souvenir flou de mon arrivée chez Ethra, la mère de Thésée. Je me souviens en revanche nettement qu’il m’a présentée avec une fierté grotesque, presque enfantine, comme étant sa fiancée. Il a expliqué à Ethra qu’il me confiait sous sa garde jusqu’à ce que je sois en âge de me marier.
Ethra était une petite femme d’âge moyen légèrement potelée et aux tempes grisonnantes. Elle vivait dans une maison confortable qui, je l’ai appris par la suite, lui avait été offerte par le père de Thésée, le roi d’Athènes, à qui elle n’était pas mariée. Elle ne semblait ni surprise, ni particulièrement ravie des frasques de son fils, mais elle n’a pas posé de question.
Je me souviens être restée plusieurs jours dans la maison d’Ethra, mais le pire, je crois, n’est arrivé qu’une fois, le soir-même de notre arrivée. Thésée, sans doute fier de son nouveau trophée, voulait savourer sa victoire.
Il m’a emmenée dans une petite chambre coquette. Un grand lit y trônait, sous une lourde tenture de laine sur laquelle était brodée une lionne pourchassant un cerf, entourée de fleurs de safran. Par la fenêtre, une brise légère transportait dans la pièce une douce odeur d’iris.
Ce qui s’est passé ensuite fait partie de ce que ma mémoire a le plus embrouillé, mais je me souviens de l’odeur de son corps qu’il avait oint d’huile parfumée à la rose. L’odeur était entêtante et écoeurante et depuis ce jour, j’ai toujours la nausée quand je sens ce parfum.
Je me souviens que tout le long, j’ai fixé mon regard sur la tenture de laine, ornée de cette féroce lionne que la brise faisait onduler. Si je plissais les yeux, j’avais l’impression de la voir courir. Je l’imaginais attraper le cerf et l’éviscérer de ses crocs acérés, jusqu’à ne laisser derrière elle qu’une carcasse fumante et sanguinolente.
J’aurais voulu être cette lionne. J’aurais voulu me débattre, mordre, griffer, frapper. Toute ma vie, je me suis reproché de ne pas m’être défendue davantage.
J’aurais voulu être cette lionne, féroce et impitoyable, mais je n’étais qu’une petite fille.








