Chapter 1 - Une page qui se tourne
Après une énième crise d’angoisse, je sors enfin du bureau de la DRH, mes documents de fin de contrat serrés contre moi.
Deux ans en tant qu’ingénieure en génie industriel.
Deux ans qui m’auront rendue cinglée.
Et pourtant, j’ai essayé.
J’ai essayé de rendre mes parents fiers, eux qui ont payé mes études et espéraient tellement que j’obtienne une situation stable.
Un bon diplôme.
Un bon travail.
Un bon salaire.
La vie parfaite, en somme.
Me voilà donc, à vingt-six ans, au chômage avec un diplôme prestigieux qui ne me servira probablement jamais.
— Oh, Anna, tu vas tellement nous manquer !
Toi, clairement pas.
— Vous aussi, Jeannine. Je passerai vous faire un coucou de temps en temps.
C’est un mensonge, évidemment.
Je ne remettrai jamais les pieds dans cette entreprise atroce qui a réduit mes espoirs, mes projets et ma santé à néant.
Une entreprise qui presse jusqu’à la dernière goutte d’énergie de ses employés.
Je les déteste.
Pour toujours.
Une fois les dernières politesses échangées, je pousse enfin les portes du bâtiment.
L’air frais de décembre m’entoure d’un coup et la boule qui me serre le ventre commence à s’atténuer.
Je lève mon majeur en direction du bâtiment tout entier, sans même me retourner.
Puis je monte dans ma Polo et prends la direction de chez mes parents.
Oui, je vis avec eux depuis six mois.
Depuis que j’ai touché le fond.
À force de pression, de deadlines et de travail qui s’accumulait sans cesse, j’ai fini par perdre pied.
Au début, lentement.
Je pensais que c’était simplement ça, travailler dans une grosse entreprise. Qu’il fallait s’accrocher. Faire des heures. Tenir le coup.
Puis j’ai commencé à ne plus dormir.
À ne plus manger correctement.
À perdre du poids.
Et finalement, à m’évanouir régulièrement.
Quarante-neuf kilos pour un mètre soixante-quinze.
J’ai même fini hospitalisée quelques jours.
Quant à mon appartement, j’ai été incapable de m’en occuper correctement. Mes chats ont parfois manqué de nourriture ou d’attention, et cette simple pensée suffit encore à me retourner l’estomac.
C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles j’ai fini par retourner vivre chez mes parents.
Aujourd’hui, je vais mieux.
Pas parfaitement.
Mais mieux.
Et surtout, cet enfer est derrière moi.
Maintenant, il faut que je me reconstruise.
Loin de tout ça.
J’arrive devant la maison de mes parents, à Annecy.
Elle n’est pas immense, avec sa terrasse à l’avant et son petit jardin à l’arrière. J’y ai passé toute mon enfance et, malgré son style typique des années 90, c’est probablement l’un des rares endroits où je me sens encore totalement en sécurité.
Mes parents tiennent une boulangerie.
Ils ont toujours travaillé d’arrache-pied, avec des horaires absolument dingues.
Malgré les attentes qu’ils avaient pour moi, je leur dois énormément.
Fille unique, j’ai grandi entourée d’amour.
Et même si j’ai parfois eu l’impression de devoir réussir pour les rendre fiers, je n’ai jamais douté qu’ils seraient là si je venais à tout foutre en l’air.
Comme aujourd’hui.
— Anna, chérie, j’ai fait du thé.
Marlene, ma mère, se tient sur la terrasse devant la porte d’entrée.
Grande, elle possède les mêmes longs cheveux blonds et lisses que moi. Sa gentillesse naturelle a fait d’elle la commerçante préférée du quartier.
— Merci, maman. J’arrive.
Je rentre dans la maison.
— Papa bosse ?
— Oui, chérie. Il ne va pas tarder.
Elle s’affaire déjà entre la théière et le four qui semble contenir, à en juger par l’odeur, une quantité particulièrement indécente de cookies.
— Alors, ça a été ?
— Oui. Je pense qu’ils étaient autant soulagés que moi de mon départ.
Elle relève la tête.
— Quelle bande de connards. Ils ne savent pas à côté de quelle perle ils passent.
Je m’étouffe presque de surprise.
— Dis donc, Marlène. C’est qu’on en deviendrait presque vulgaire.
Son petit rire me parvient.
— Tu sais à quel point je leur en veux, Anna.
— Oui, maman… Bon, allez. N’en parlons plus. C’est fini.
Elle apporte les cookies et le thé sur la table.
Un miaulement me parvient.
Puis un deuxième.
Clinton et Maya viennent d’entendre ma voix et approchent à la recherche de caresses.
Ils ont cinq ans.
Frère et sœur, je les ai ramassés dans une poubelle alors qu’ils n’étaient encore que des bébés, un soir d’hiver en rentrant du travail.
Je m’en veux encore tellement de ce que je leur ai fait subir.
Mais ça aussi, c’est derrière moi.
Et eux n’ont visiblement pas l’intention de m’en tenir rigueur.
Je les prends dans mes bras en souriant.
— Mes bébés d’amour…
Ma mère m’observe avec un sourire en coin.
Je connais déjà cette tête.
— Bon, il va falloir penser à me faire de vrais petits-enfants maintenant.
— Maman !
Je la sermonne gentiment.
— Tu sais que pour faire des bébés, il faut généralement un papa. Et je suis loin du compte.
Elle lève les yeux au ciel.
— Tu vas avoir tout le loisir d’en trouver un maintenant que tu n’auras plus à courir partout.
Ses mots provoquent une légère angoisse en moi.
Ne plus courir partout.
Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de mes journées ?
Après l’école, j’ai enchaîné directement avec les études, puis le travail. J’ai toujours trouvé quelque chose à faire pendant les vacances et les étés.
Je n’ai clairement pas l’habitude de ne rien faire.
J’avale ma tasse et un cookie avant de rejoindre ma chambre, toujours la même depuis mon enfance.
Des murs rose pâle et blancs, des posters de chevaux, un lit une place, une commode et un bureau.
Rien n’a vraiment changé.
Je pose mes documents sur le bureau, attrape mon ordinateur portable et m’installe sur mon lit.
Je commence par scanner mes papiers pour Pôle emploi.
Puis, par curiosité, j’ouvre les annonces.
Tiens.
Un onglet « Offres internationales » attire mon attention.
Je clique.
Des centaines d’offres apparaissent.
Berlin.
Moscou.
Istanbul.
Je fais défiler la liste sans vraiment chercher quelque chose de précis.
Juste pour voir.
Pour m’imaginer ailleurs.
Très loin d’ici.
Et puis une pensée me traverse.
Et si…
Je m’arrête.
Je fixe l’écran quelques secondes.
Est-ce que ce ne serait pas exactement ce qu’il me faut ?
Pas simplement changer d’entreprise.
Pas changer d’appartement.
Recommencer.
Pour de vrai.
À part mes parents et mes chats, je n’ai pas vraiment d’attaches.
Mon ancien copain et mes quelques amis se sont progressivement éloignés lorsque j’ai commencé à sombrer.
Je pourrais toujours essayer de les retrouver.
Mais, pour la première fois depuis longtemps, j’ai l’impression qu’un changement radical pourrait être exactement ce dont j’ai besoin.
Un reset complet.
Et, étrangement, cette idée ne m’angoisse pas.
Elle me fait sourire.
La porte d’entrée s’ouvre quelques minutes plus tard.
— C’est moi !
La voix de mon père résonne dans la maison.
— Je suis dans la cuisine, Marc ! répond ma mère.
Je la rejoins.
J’entends ses pas dans le couloir avant de le voir apparaître dans l’encadrement de la porte.
Il me sourit.
Grand, les cheveux châtains parsemés de quelques mèches grises, il possède les mêmes yeux bleus que moi.
— Alors, c’est fait ?
Je hoche la tête.
— C’est fait.
Il s’approche et me prend dans ses bras.
— Ça va aller, ma puce.
Je ferme les yeux quelques secondes contre lui.
J’ai beau avoir vingt-six ans, avec eux, je redeviens toujours leur petite fille.
— Bon, allez, à table avant que les cookies ne soient tous mangés par ta mère.
— Je t’entends ! proteste cette dernière.
Je souris.
Le dîner est simple, comme toujours chez nous.
Une soupe, du pain frais de la boulangerie et une tarte salée que maman a préparée dans l’après-midi.
Ça me fait du bien.
Pendant quelques minutes, on parle de tout et de rien.
Puis mon père pose sa fourchette.
— Et maintenant, tu comptes postuler où ?
Je baisse les yeux vers mon assiette.
J’attendais cette question.
— Je ne sais pas.
— Tu avais bien quelques entreprises en tête ?
Je relève les yeux vers lui.
— Papa… je ne veux plus être ingénieure.
Le silence qui suit me paraît interminable.
Ma mère arrête de manger.
Mon père me regarde quelques secondes, comme s’il cherchait à comprendre.
— Tu veux dire… plus tard ? Après avoir pris un peu de repos ?
Je secoue la tête.
— Non. Je ne veux plus du tout.
Je prends une inspiration.
— Je crois simplement que je ne suis pas faite pour ce genre de pression. J’ai essayé pendant deux ans et ça m’a détruite. Je ne veux pas recommencer juste parce que j’ai fait des études pour ça.
Mon père ne répond pas immédiatement.
Je vois bien sa déception.
Il ne dit rien, mais je le connais suffisamment pour la voir dans ses yeux.
Il a toujours été fier de mon parcours. Il a travaillé des années pour me permettre de faire ces études et, quelque part, je sais qu’il imaginait déjà mon avenir.
Un bon poste.
Un bon salaire.
Une vie stable.
Je baisse les yeux.
— Je suis désolée.
— Anna.
La voix de ma mère me fait relever la tête.
Elle pose sa main sur la mienne.
— Tu n’as rien à nous devoir.
Son regard ne quitte pas le mien.
— On sera derrière toi, peu importe ce que tu décides.
Mon père finit par hocher doucement la tête.
— Ta mère a raison.
Il attrape son verre et trinque légèrement avec le mien.
— Tant que tu vas mieux, c’est tout ce qui compte.
Un sourire se dessine malgré moi sur mes lèvres.
— Merci.
La conversation change ensuite de sujet.
Mais dans ma tête, quelque chose vient de se débloquer.
Pour la première fois, je n’ai plus besoin de chercher une entreprise dans laquelle devenir ingénieure.
Je peux chercher autre chose.
N’importe quoi.
Après le dîner, je débarrasse rapidement la table avant de monter dans ma chambre.
Je referme la porte derrière moi et retrouve mon ordinateur posé sur le lit.
Je m’installe contre mes oreillers.
L’idée de partir à l’étranger me revient immédiatement.
Et si je le faisais vraiment ?
Changer de ville ne suffirait peut-être pas.
J’ai besoin de quelque chose de plus radical.
Un nouveau pays.
Une nouvelle langue.
De nouvelles habitudes.
Une nouvelle vie.
Je rouvre les offres internationales.
Je fais défiler les annonces pendant plusieurs minutes.
Puis je vois Londres.
Mon doigt s’arrête.
Londres.
Depuis toute petite, j’adore cette ville.
Je clique sur quelques offres avant de revenir à la liste.
Et c’est là que je la vois.
Une annonce parmi les autres.
Nounou à domicile — Londres.
Je fronce les sourcils.
Je ne suis pas vraiment qualifiée pour ça.
Pourtant, quelque chose attire immédiatement mon attention.
Le salaire.
Je vérifie une première fois.
Puis une deuxième.
Je reste bouche bée.
C’est presque quatre fois ce que proposent les autres annonces pour un poste similaire.
Je clique.
L’annonce est étonnamment courte.
Une famille recherche une personne pour s’occuper d’un jeune garçon à son domicile, à Londres.
Les horaires sont flexibles.
Le logement est fourni.
Le salaire est indiqué.
Et c’est tout.
Aucune précision sur l’enfant.
Aucune information sur la famille.
Très peu de détails sur les tâches exactes à effectuer.
Je relis l’annonce une nouvelle fois.
C’est bizarre.
Vraiment bizarre.
Personne ne paie autant une nounou pour garder un enfant.
Je reste pourtant quelques secondes devant l’écran.
Quatre fois le salaire habituel.
Un logement à Londres.
Et une nouvelle vie à l’autre bout de la Manche.
Je souris malgré moi.
Après tout…
Qu’est-ce que je risque à envoyer un CV ?
Au pire, ils refusent.
Au mieux, dans quelques mois, je pourrais rembourser mes parents et commencer une nouvelle vie.
Je saisis mon CV.
Et, sans vraiment réfléchir davantage, je clique sur Postuler.








