Chapitre 1 — Comme d’habitude
Je n’aurais jamais pensé que ma vie puisse changer aussi vite.
Je ne savais pas encore qu’une personne pouvait entrer dans ma vie, prendre sa place… sans que je sache que certaines blessures resteraient impossibles à effacer.
— Eh ! Sian !
Je levai les yeux et aperçus Elwan devant chez moi.
Il était appuyé contre le portail, les bras croisés, avec cette expression impatiente que je connaissais beaucoup trop bien.
— Dépêche-toi, on va être en retard ! lança-t-il.
— J’arrive !
Je récupérai rapidement mes affaires avant de sortir de chez moi et de le rejoindre.
À peine avais-je refermé la porte qu’il leva les yeux au ciel.
— Enfin ! J’ai cru que tu comptais me faire attendre toute la journée.
Je levai les yeux à mon tour.
— Tu dramatises toujours.
— Moi ? Jamais.
Je laissai échapper un petit rire.
Elwan était incapable de rester sérieux plus de deux minutes.
Nous prîmes le chemin de l’université.
Pendant quelques minutes, nous marchâmes tranquillement, profitant du calme du matin. Puis il tourna la tête vers moi avec un sourire.
— Au fait, demain, tu es disponible ?
Je fronçai légèrement les sourcils.
— Pourquoi ?
Son sourire s’élargit.
— Parce que demain, tu as dix-huit ans !
Je clignai des yeux avant de sourire légèrement.
— Ah oui… c’est vrai.
— Ah oui ? répéta-t-il, faussement choqué. Je te rappelle que c’est demain. Dix-huit ans, ça se fête !
Je ris doucement.
— Oui, je sais.
— J’espère bien.
Je regardai devant moi.
Demain, j’aurais enfin dix-huit ans.
J’attendais ce moment depuis longtemps.
Je ne savais pas vraiment pourquoi, mais j’avais toujours eu l’impression qu’à dix-huit ans, quelque chose changerait.
Nous arrivâmes finalement à l’université et chacun partit rejoindre ses cours.
Nous n’étudiions pas dans la même spécialité, alors nos journées étaient souvent différentes. Moi, j’avais mes propres cours et mes propres matières, tandis qu’il suivait les siens.
Les cours étaient toujours aussi longs.
Certains étaient intéressants, mais d’autres semblaient interminables.
Je regardai plusieurs fois l’heure, espérant voir les aiguilles avancer plus rapidement.
Encore une heure…
Je poussai discrètement un soupir.
La matinée passa ainsi, entre les cours et les quelques moments où je croisais Elwan dans les couloirs.
Après les cours, je me dirigeai vers mon casier pour récupérer mes affaires.
Le couloir était presque vide.
Quelques voix résonnaient encore au loin, mais l’endroit semblait étrangement calme.
J’ouvris mon casier et commençai à ranger mes affaires.
Puis…
Un sifflement retentit derrière moi.
Un son bref.
Sec.
Mon corps se raidit immédiatement.
Je cessai de bouger.
Non…
Je connaissais cette voix.
Je refermai lentement mon casier avant de me retourner.
Ils étaient là.
Tous les deux.
Debout quelques mètres derrière moi.
Leurs regards me traversèrent comme si j’étais déjà coupable de quelque chose.
L’un d’eux s’approcha.
Il avait ce sourire sans chaleur qui me donnait toujours envie de détourner les yeux.
— T’as l’argent ? demanda-t-il d’un ton froid.
Ma gorge se serra.
Je gardai le silence, espérant naïvement que ça suffirait.
Il inclina légèrement la tête.
— Je t’ai posé une question.
— J’ai rien, soufflai-je.
Le coup partit avant même que je puisse reculer.
Ma tête tourna sous l’impact.
Je portai immédiatement une main à ma joue.
— Tu mens, cracha-t-il.
Il me poussa violemment contre les casiers.
Mon dos heurta le métal froid dans un bruit sec.
Une douleur parcourut ma colonne.
Je tentai de reprendre mon équilibre.
Trop tard.
Un deuxième coup frappa ma joue.
Je serrai les dents.
Ne pleure pas.
Je refusais de leur donner cette satisfaction.
Pendant ce temps, le deuxième garçon attrapa mon sac.
— Voyons ce que tu caches là-dedans…
Il le retourna brutalement.
Mes affaires tombèrent une à une sur le sol.
Mon téléphone.
Mes cahiers.
Mes stylos.
Tout ce qui m’appartenait se retrouva éparpillé à mes pieds.
Je voulus me pencher pour les ramasser.
— Bouge pas.
Je me figeai.
Puis le coup dans mon ventre arriva.
Je me pliai immédiatement en deux.
— Hng…
Une douleur sourde se répandit dans mon abdomen et me coupa presque le souffle.
J’essayai de respirer, mais chaque inspiration me faisait mal.
Je posai une main contre mon ventre.
Respire.
Respire…
Je serrai les dents.
Je ne voulais pas leur donner le plaisir de me voir craquer.
Quelques secondes passèrent.
Puis j’entendis leurs pas s’éloigner.
Ils partirent finalement.
Je restai là, immobile, le dos contre les casiers.
J’attendis.
Une seconde.
Puis deux.
Puis plusieurs.
Lorsque ma respiration redevint enfin un peu plus régulière, je me redressai lentement.
Je regardai mes affaires éparpillées au sol.
Je m’accroupis et les ramassai une par une.
Mon téléphone.
Mes cahiers.
Mes stylos.
Je remis tout dans mon sac.
Je ne savais pas pourquoi, mais une seule pensée tournait dans ma tête.
Personne ne doit savoir.
Je remis mon sac sur mon épaule.
Puis je pris la direction de la cafétéria.
Je savais qu’Elwan m’attendait.
Et je savais surtout que je devais faire comme si rien ne s’était passé.
Lorsque j’arrivai à la cafétéria, je l’aperçus immédiatement.
Il était assis à notre table habituelle, son plateau posé devant lui.
Dès qu’Elwan me vit, son visage s’illumina.
Il leva la main pour me faire signe.
— Enfin ! lança-t-il avec un sourire. Je commençais à croire que tu m’avais abandonné.
Je souris légèrement et m’approchai.
— Désolé.
Mais son sourire disparut presque aussitôt.
Il me regarda attentivement.
Ses yeux descendirent vers ma joue.
Puis vers ma lèvre.
Ses sourcils se froncèrent.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
Je détournai les yeux.
— Rien.
Il répéta, incrédule :
— Rien ?
— Oui.
Il se leva lentement.
— T’as une marque sur la joue.
Je passai rapidement une main dessus.
— C’est rien.
Il me fixa quelques secondes.
Je connaissais ce regard.
Il ne me croyait absolument pas.
— Dis-moi ce qui s’est passé.
— Il s’est rien passé.
— Arrête.
Sa voix était devenue plus ferme.
Je soupirai.
— Je suis tombé.
Il resta silencieux.
Puis il secoua lentement la tête.
— T’es pas tombé, murmura-t-il.
Je relevai les yeux vers lui.
— Quoi ?
Il s’approcha légèrement.
— Tu n’es pas tombé. Ça se voit.
Son regard ne quittait pas le mien.
— Je te connais depuis des années. Je sais quand tu mens. Je suis ton meilleur ami quand même !
Je baissai les yeux.
Je ne savais pas quoi répondre.
— Je suis juste tombé, répétai-je plus doucement.
Il me fixa encore quelques secondes.
Puis sa voix se fit plus basse.
— Qui t’a fait ça ?
— Personne.
— Qui t’a fait ça ?
Cette fois, il ne plaisantait plus.
Je restai silencieux, en posant mes mains sur mon ventre.
Il passa doucement une main sous mon t-shirt et le releva légèrement.
Je reculai instinctivement.
— Attends…
Mais il avait déjà vu.
Un énorme hématome commençait à apparaître sur mon ventre.
Son expression changea immédiatement.
— Putain…
Il releva les yeux vers moi.
La colère et l’inquiétude se mélangeaient dans son regard.
— Qu’est-ce qui s’est passé, vraiment ?
Je remis rapidement mon t-shirt en place.
— Rien.
— Je commence vraiment à m’inquiéter, souffla-t-il.
Je regardai autour de nous.
Personne ne semblait faire attention à nous.
— Je te raconterai peut-être plus tard.
Il soupira longuement.
Il savait que je ne parlerais pas maintenant.
— D’accord… Mais au moins, viens à l’infirmerie, proposa-t-il plus calmement.
Je hochai la tête.
— D’accord.
Nous quittâmes la cafétéria.
Sur le chemin, il tenta de détendre l’atmosphère.
Il me donna un léger coup d’épaule.
— Tu sais que si tu voulais sécher les cours, il suffisait de me le dire. Pas besoin de te faire passer pour un cascadeur.
Un petit rire m’échappa malgré moi.
— T’es vraiment idiot.
Il sourit fièrement.
— Peut-être, mais je suis ton idiot !
Pour la première fois depuis ce matin, je réussis presque à oublier la douleur.
Presque.
L’infirmerie était calme.
Une odeur de désinfectant flottait dans l’air. Les murs blancs rendaient la pièce encore plus froide, et quelques affiches sur la santé étaient accrochées un peu partout.
Je m’assis sur un lit tandis qu’Elwan resta debout à côté de moi.
Quelques instants plus tard, l’infirmière entra.
Son regard se posa immédiatement sur mon visage.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
Je répondis avant même qu’Elwan puisse parler.
— Je suis tombé.
Elle me regarda quelques secondes.
Son expression resta neutre.
— D’accord…
Elle examina ma joue, puis me demanda de soulever légèrement mon t-shirt.
Je grimaçai lorsqu’elle observa l’hématome.
— Tu as vraiment dû tomber assez violemment, constata-t-elle.
Je hochai simplement la tête.
Elle partit chercher de quoi me soigner.
Dès qu’elle eut quitté la pièce, Elwan se tourna vers moi.
— Pourquoi tu ne m’as pas appelé ?
Je ne répondis pas.
Il serra les poings.
— Je les aurais défoncés.
Je relevai les yeux vers lui.
— Tu ne sais même pas qui c’est.
— Alors dis-moi.
Je soupirai.
— Ce sont deux frères.
Il croisa les bras.
— Deux frères ?
— Oui.
Je marquai une pause.
— Ils ont le même âge. Enfin… ils sont jumeaux.
Il fronça les sourcils.
— À quoi ils ressemblent ?
Je réfléchis quelques secondes.
— L’un est plutôt petit. Il est brun et a les yeux marron.
Je marquai une nouvelle pause.
— L’autre est plus grand. Brun aussi… mais il a les yeux presque noirs.
Elwan serra la mâchoire.
— Et leurs noms ?
Je secouai la tête.
— Je ne sais pas.
Il me regarda, visiblement frustré.
— Sérieusement ?
— Oui.
Il souffla.
Quelques minutes plus tard, l’infirmière revint avec deux plateaux.
— Tenez. Je vous ai pris quelque chose à manger. Vous n’avez pas eu le temps de manger à la cafétéria.
Elle posa les plateaux sur la petite table.
Elwan regarda l’heure.
Ses yeux s’écarquillèrent.
— Merde.
— Quoi ?
— J’ai encore cours.
Je souris.
— C’est vrai.
Il attrapa son sac.
— Je vais devoir y retourner.
Je hochai la tête.
— Vas-y.
Il me regarda quelques secondes avant de partir.
— Je reviendrai te voir après, promit-il.
— D’accord.
Il sortit.
Je me retrouvai seul.
Je regardai autour de moi.
Le silence de l’infirmerie était étrange.
J’entendais seulement le tic-tac régulier d’une petite horloge accrochée au mur.
Je mangeai lentement, sans vraiment avoir faim.
Puis mes pensées revinrent à la matinée.
À ces deux garçons.
À leurs regards.
Aux coups.
Je posai ma fourchette.
Comment vais-je faire pour cacher ça à mes parents ?
Cette pensée me traversa brutalement.
Je passai une main dans mes cheveux.
Ils allaient forcément voir quelque chose.
Ma joue.
Mon visage.
Et surtout mon ventre.
Je commençai à paniquer.
Il faut que je trouve une excuse.
Mais aucune idée ne me venait.
J’y pensai toute l’après-midi.
Lorsque Elwan revint enfin, il me trouva assis sur le lit, complètement perdu dans mes pensées.
— Hé…
Je levai les yeux.
— Comment je vais faire pour cacher ça à mes parents ?
Il s’assit à côté de moi.
— Ne t’inquiète pas. Je vais trouver quelque chose, me rassura-t-il.
— Quoi ?
Il réfléchit quelques secondes.
— Je sais pas encore…
Il se gratta la nuque.
— Mais je trouverai.
Je le regardai.
— T’es vraiment pas rassurant.
Il haussa les épaules.
— Je fais ce que je peux.
Je souris.
— Merci.
— De rien.
Il resta silencieux quelques secondes avant de reprendre, l’air soudainement sérieux :
— Et puis, au pire, je leur explique que tu as voulu faire une cascade en descendant les escaliers.
Je le regardai, incrédule.
— C’est nul.
Il leva les mains.
— J’avais dit que je trouverais quelque chose, pas que ce serait intelligent.
Je ris doucement.
La douleur était toujours là.
Mais pendant quelques secondes, je n’y pensais plus.
La journée passa lentement.
À chaque fois que je marchais dans les couloirs, je regardais instinctivement autour de moi.
Je ne les revis pas.
Pourtant, je ne parvenais pas à me détendre.
Lorsque les cours furent terminés, Elwan me rejoignit devant l’université.
Nous prîmes le chemin de chez moi ensemble.
Il me lança un regard.
— T’es prêt ?
— À quoi ?
Il sourit légèrement.
— À jouer la comédie.
Je soupirai.
— J’ai pas le choix.
— Exactement.
Lorsque nous arrivâmes devant chez moi, ma mère était déjà là.
À peine avais-je franchi la porte qu’elle me regarda attentivement.
Son expression changea immédiatement.
—Bonjour Madame Carvelli
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
Je me figeai.
Elwan intervint aussitôt.
— Oh, ça ? Il a juste glissé, répondit-il avec un petit rire nerveux.
Ma mère fronça les sourcils.
— Glissé ?
— Oui. Il est tombé.
Elle regarda mon visage.
— Tu t’es fait mal ?
— Un peu.
Elle sembla hésiter.
— Tu es sûr que ça va ?
Je hochai rapidement la tête.
— Oui.
Elwan approuva aussitôt.
— Je vous assure, ce n’est rien.
Ma mère finit par accepter son explication.
Je poussai intérieurement un soupir de soulagement.
Elwan se tourna vers moi avant de partir.
Il se pencha légèrement et murmura :
— Et évite de te tenir le ventre comme ça. Sinon, ta mère va comprendre.
Je lui lançai un regard noir.
— Merci du conseil.
Il sourit.
— De rien.
Puis il partit.
Je refermai la porte derrière lui.
Mes parents sortirent dans la soirée pour une petite sortie prévue depuis plusieurs jours.
La maison devint rapidement silencieuse.
Je montai dans ma chambre, pris une douche et enfilai des vêtements confortables.
Pour ne pas penser à ma journée, je descendis dans le salon et lançai un film.
Pendant un moment, tout redevint normal.
La lumière de la télévision éclairait faiblement la pièce.
Je regardais l’écran sans vraiment suivre l’histoire.
Puis quelque chose me fit arrêter.
Je fronçai les sourcils.
Une sensation étrange parcourut mon corps.
J’avais cette impression désagréable d’être observé.
Je regardai autour de moi.
Rien.
Seulement le salon plongé dans la pénombre.
Je tournai lentement la tête vers la fenêtre.
Dehors, il faisait presque complètement noir.
Puis je vis une petite lumière.
Je me figeai.
Quelqu’un se trouvait dehors.
Mon cœur rata un battement.
Je me levai lentement.
La lumière semblait venir de l’autre côté de la rue.
Je m’approchai de la fenêtre.
La personne était trop loin pour que je distingue son visage.
Je plissai les yeux.
Qui est là ?
Je fis un pas de plus.
Puis, soudain…
La lumière s’éteignit.
Je sursautai.
Je regardai encore.
Plus personne.
Rien.
La rue était vide.
Je restai immobile quelques secondes, incapable de détacher mon regard de la fenêtre.
J’ai dû me tromper.
Je reculai lentement.
Je n’ai rien vu.
Je retournai m’asseoir sur le canapé, essayant de me convaincre que mon imagination me jouait des tours.
Mais cette sensation ne disparaissait pas.
Comme si quelqu’un me regardait encore.
Je finis par éteindre la télévision.
Je remontai dans ma chambre.
Après une dernière douche, je me glissai sous les couvertures.
Je fixai le plafond pendant quelques secondes.
Demain, j’aurais dix-huit ans.
Je pensais que cette journée serait le début d’une nouvelle vie.
Je ne savais pas encore à quel point j’avais raison.
Je fermai les yeux.
Et cette fois, je m’endormis.
Sans savoir que quelqu’un, quelque part, connaissait déjà mon nom.








