Chapitre 1: Itsuki
La solitude n'est pas forcément le fait d'être seul.
On peut être entouré de centaines de personnes et se sentir seul.
On peut rire avec quelqu'un, parler avec lui, passer toute une journée à ses côtés...
Et pourtant, rentrer chez soi et retrouver le silence.
Je ne savais pas lequel des deux était le pire.
Je marchais depuis une dizaine de minutes lorsque je reconnus enfin ma rue.
Le soleil commençait à disparaître derrière les maisons. Une lumière orange se reflétait sur les fenêtres et les voitures garées le long de la route.
Quelques élèves rentraient encore du lycée.
Deux filles marchaient devant moi en discutant de quelque chose qui semblait suffisamment important pour qu'elles s'arrêtent toutes les trente secondes afin de rire.
Un homme rentrait du travail, son vélo à la main.
Plus loin, une mère appelait son enfant depuis le seuil d'une maison.
Des scènes parfaitement ordinaires.
Je les regardais sans vraiment y penser.
Puis je continuai mon chemin.
Chez moi, personne ne m'attendait.
Je poussai le portail.
Il émit le même petit grincement que tous les jours.
Je pourrais presque le reconnaître les yeux fermés.
La porte d'entrée s'ouvrit sans résistance.
— Je suis rentré.
Le silence me répondit.
Je retirai mes chaussures et les rangeai soigneusement à leur place.
Je posai mon sac dans l'entrée et regardai autour de moi.
La maison était plongée dans l'obscurité.
Je connaissais déjà la suite.
J'allumai la lumière.
Puis celle du couloir.
Puis celle de la cuisine.
Trois interrupteurs.
Toujours dans le même ordre.
Sur la table se trouvait une assiette recouverte d'un film plastique.
À côté, un petit morceau de papier plié en deux.
Je savais ce qui était écrit avant même de l'ouvrir.
Je le fis quand même.
-Itsuki, désolé.
On doit encore travailler ce soir.
Ton père devrait rentrer tard.
Le dîner est dans le réfrigérateur.
Maman.
Je restai quelques secondes à regarder le papier.
Puis je le déposai sur la table.
Je n'étais pas en colère.
Je ne l'avais jamais vraiment été.
Mes parents travaillaient beaucoup depuis que j'étais petit.
Ils avaient toujours beaucoup travaillé.
Ils faisaient ça pour moi.
Je le savais.
C'était justement pour ça qu'il était difficile de leur en vouloir.
Je pris l'assiette et ouvris le réfrigérateur.
La lumière froide éclaira la cuisine.
Je sortis le repas.
Puis je m'assis.
Le bruit du micro-ondes résonna dans la pièce.
Bip.
Bip.
Je pris mon repas.
Je mangeais seul.
C'était une habitude.
À force, certaines habitudes cessent d'être remarquées.
Je ne trouvais plus étrange de ne parler à personne pendant le dîner.
Je ne trouvais plus étrange de rentrer dans une maison vide.
Je ne trouvais même plus étrange de connaître par cœur les petits mots que mes parents laissaient sur la table.
Peut-être que c'était ça, grandir.
S'habituer à ce qui nous faisait mal avant.
Mon téléphone vibra.
Je le pris.
Haruto : T'es encore vivant ?
Je souris malgré moi.
Moi: Malheureusement.
La réponse arriva presque immédiatement.
Haruto : Dommage.
Puis : À demain, Robinson.
Je fronçai les sourcils.
Moi : Pourquoi Robinson ?
Trois petits points apparurent.
Disparurent.
Réapparurent.
Puis : Parce que t'habites tout seul sur une île déserte.
Je soupirai.
Moi : Va dormir.
Haruto: Bonne nuit, Robinson.
Je posais le téléphone.
Un léger sourire resta sur mon visage quelques secondes.
Haruto était probablement la seule personne avec qui je pouvais avoir ce genre de conversations sans réfléchir.
Mon meilleur ami.
Enfin...
Probablement mon seul véritable ami.
Je ne m'en plaignais pas.
Je n'avais jamais été particulièrement doué pour me rapprocher des autres.
Au lycée, je parlais avec des gens.
Je travaillais avec eux.
Je plaisantais parfois.
Mais je ne laissais personne entrer vraiment.
C'était plus simple comme ça.
Quand on ne s'attache pas trop, on ne risque pas d'être déçu.
Je terminai mon repas.
Rangeais mon assiette.
Lavai mes couverts.
Puis je montai dans ma chambre.
Je posai mon téléphone sur mon bureau et ouvris les rideaux.
Le ciel était devenu bleu sombre.
Quelques étoiles commençaient à apparaître.
Je restai devant la fenêtre.
Je ne savais pas pourquoi j'aimais regarder le ciel.
Je n'étais pas passionné d'astronomie.
Je ne connaissais même pas le nom des constellations.
Je trouvais simplement ça...
calme.
Je pouvais regarder les étoiles sans avoir besoin de réfléchir.
Sans avoir besoin de parler.
Sans avoir besoin que quelqu'un me réponde.
Après tout, demain serait probablement exactement comme aujourd'hui.
Et après-demain comme demain.
À cette époque, je pensais que c'était ça, ma vie.
Une succession de journées semblables.
Des cours.
Des devoirs.
Des repas réchauffés.
Des messages de mes parents.
Des conversations avec Haruto.
Puis le silence.
Je ne savais pas encore qu'il suffisait parfois d'une seule personne pour dérégler toute une routine.
Je ne savais pas encore que certaines rencontres ne ressemblent pas à des événements importants lorsqu'elles commencent.
On se souvient seulement, des années plus tard, de la première fois où l'on a compris qu'elles avaient changé notre vie.
À l'époque...
Je ne connaissais même pas son prénom.








