Les pièges des hautes roches
Chapter 1: Les fondations de l'oubli
La famille Mercier s'était installée dans le
manoir des Hautes-Roches à la fin de
l'automne. C'etait une demeure du XVIlle
siècle, isolée par des hectares de pins
silencieux. Victor et Julie cherchaient un
havre de paix pour élever leurs quatre
enfants:Victoria, une fillette de dix ans
au regard observateur, Vito, un garçon vif
de sept ans, la petite Juliette du haut de
ses cinq ans, et le dernier, Jules, tout
juste deux ans.
Dès le premier soir, la maison imposa son
atmosphère. L'air y était moisi, imprégne
d'une odeur de poussière mouillée et de
bois centenaire. Alors que Victor finissait
de déballer les cartons dans le salon,
Victoria resta immobile au centre de la
pièce, tandis que Vito et Juliette se serraient l'un contre l'autre, soudain
anxieux.
- Maman, pourquoi la dame du tableau
nous regarde tout le temps ? demanda
Victoria en designant une peinture à
l'huile ternie accrochée au-dessus de la
cheminée.
- Ce n'est qu'un portrait, ma cherie. La
peinture est ancienne, c'est un effet
d'optique, répondit Julie en lui caressant
les cheveux.
Pourtant, Julie ressentit un frisson
inconnu en observant le visage effacé du
portrait. Ce soir-là, dans son lit, Jules ne
parvint pas à s'endormir.Il pointait
fixement le coin supérieur de sa
chambre en répétant le même mot, la
voix tremblante :《 L'homme. L'homme.》.
Chapitre 2:La berceuse du plancher
Au fil des jours, les anomalies se multiplièrent. Les portes en chêne massif
se fermaient sans aucun courant d'air, et
une fraîcheur glaciale s'installait
brutalement dans certaines pièces. Vito
refusait de rester seul dans sa chambre,
jurant que les jouets se déplaçaient
quand il tournait le dos, et Juliette disait
entendre des pas legers tourner autour
de son lit la nuit.
Une nuit, vers trois heures du matin, le
babyphone de Jules s'alluma. Julie fut
réveillee par un grésillement strident,
suivi d'un son méthodique : le
balancement d'un fauteuil à bascule sur
le parquet. Or, il n'y avait aucun fauteuil
dans la chambre du petit.
Julie se précipita dans le couloir,
rapidement jointe par Victor. Arrives
devant la porte de leur fils, ils
entendirent une voix fluette et enrouee
fredonner une mélodie sans paroles. Une melodie lente, lourde, suffocante.
Victor poussa la porte d'un coup sec. La
pièce était vide. Jules dormait
profondément dans son lit à barreaux,
mais au centre de la chambre, le tapis
d'éveil conservait l'empreinte profonde
de deux pieds nus, comme si quelqu'un
venait de s'y tenir debout l'instant
d'avant.
Chapitre 3: Les dessins de Victoria
Le lendemain, Victoria cessa de parler.
Elle passa toute sa journee assise à la
table de la cuisine, traçant des traits
frenetiques sur des feuilles de papier
avec un crayon noir. Vito et Juliette la
regardaient faire sans oser l'interrompre.
Lorsque sa mère s'approcha pour
regarder ses dessins, son sang ne fit
qu'un tour. Victoria n'avait pas dessiné la
maison ou sa famille, mais des silhouettes sans visage suspendues au
plafond de chaque pièce. Sur chaque
dessin, les personnages avaient de
longues mains tendues vers le lit des plus
petits.
-Victoria, qu'est-ce que c'est?
murmura Julie, la voix brisee par
l'angoisse.
-Ils disent que Jules, Juliette et Vito
sont à eux maintenant, repondit la fillette
sans lever les yeux de sa feuille. Ils
attendent juste que les lumières
s'éteignent vraiment.
Victor tenta de raisonner sa famille,
attribuant tout cela au stress et à la
fatigue du démenagement. Mais le soir
même, le compteur électrique explosa,
plongeant le manoir dans une obscurite
totale.
Chapitre 4: La nuit du sous-sol La penombre s'empara des lieux. Les
bougies peinaient à éclairer les longs
couloirs sombres. Du fond des murs, un
bruit d'ongles grattant le plâtre
commença à se faire entendre, montant
de la cave jusqu'au premier étage.
Soudain, un cri strident retentit depuis la
chambre des petits. Les parents s'y
précipitèrent. Le lit de Jules était vide, et
la porte du couloir battait dans le vide.
Guidés par les pleurs étouffés du petit
garçon, Victor et Julie, agrippant
Victoria, Vito et Juliette terrifiés,
descendirent vers le sous-sol, une pièce
voûtée aux murs de pierre suintants ou
l'air était si dense qu'il devenait difficile
de respirer. Au centre de la pièce, posé
sur le sol en terre battue, Jules pleurait.
Au-dessus de lui, accrochées aux
poutres du plafond, des dizaines
d'ombres sombres et décharnées se contorsionnaient en silence, prêtes à
fondre sur lui.
Victor attrapa Jules tandis que Julie
rassemblait Victoria, Vito et Juliette
contre elle. Ils coururent vers la sortie
sans demander leur reste, abandonnant
toutes leurs affaires derriere eux. Ils ne
revinrent jamais au manoir.
Chapitre 5: L'empreinte du passé
La voiture s'éloigna en trombe du manoir
des Hautes-Roches, les phares balayant
le brouillard epais de la forêt. À l'interieur,
personne ne parlait. Victor conduisait
sans lever le pied de l'accélérateur, le
regard fixé sur la route, tandis que Julie,
à l'avant, serrait la main de Jules, enfin
endormi contre elle.
À l'arrière, Victoria, Vito et Juliette
restaient blottis les uns contre les autres,
proies d'un silence lourd.
Après deux heures de route, la famille se
casera dans un petit motel de passage,
sous la lumiere crue et rassurerante des
néons. Installès dans une chambre à
deux lits, les parents pensaient enfin
avoir distance l'horreur.
Pourtant, vers quatre heures du matin,
Julie fut tirée du sommeil par un
murmure. Un frottement leger, identique
à celui du manoir. Elle ouvrit les yeux. Assis sur le moquette
au pied du lit, Vito et Juliette regardaient
fixement le mur d'en face. Dans la
pénombre, Vito tenait un crayon de
papier récupéré sur le bureau du motel. Il
traçait mecaniquement de grandes
lignes noires sur le papier peint de la
chambre.
Julie s'approcha doucement, le coeur au
bord des lèvres. Sur le mur, Vito n'avait
pas dessiné des ombres, mais la
silhouette exacte de la façade du manoir,
avec une petite fenêtre éclairée au
dernier etage.
Victoria se redressa alors dans son lit, les
yeux grands ouverts mais le regard vide.
Elle chuchota d'une voix monotone:
- On a oublié de fermer la porte en
partant. Elles nous ont suivis dans le
coffre. Au même instant, depuis le parking vide
devant la chambre, le klaxon de leur
propre voiture retentit tout seul, long et
continu, perçant le silence de la nuit.
Chapitre 6: Ce qui voyage dans le noir
Victor s'empara des cles sur la table de
nuit. Ses mains tremblaient si fort qu'il
faillit les faire tomber. Julie tenta de le
retenir par le bras, mais il secoua la tête, brava sa propre terreur et sortit sur le
parking abandonné.
Le klaxon continu de la voiture déchirait
la nuit. La lueur rouge des feux arrière
projetait une ombre étirée et difforme
sur le goudron mouillée.
Victor s'approcha prudemment du
vehicule. Le moteur était à l'arrêt,
personne ne se trouvait au volant. Dès
qu'il posa la main sur la poignee de la
portière conducteur, le klaxon s'arrêta
brusquement. Un silence lourd et
étouffant retomba sur le motel.
Retenant son souffle, Victor fit le tour du
vehicule et se posta devant le coffre. Une
odeur d'humidité, la même que celle du
sous-sol du manoir, s'en échappait.
Il inséra la clé, tourna le mécanisme et
souleva lentement le coffre. À l'interieur, parmi les deux seules valises
qu'ils avaient eu le temps d'emporter
dans leur fuite, le grand portrait à l'huile
de la dame du manoir était posé bien à
plat. Pourtant, personne ne l'avait chargé.
Sous la lueur de la lampe du parking,
Victor vit que la peinture avait changé: le
visage de la femme n'etait plus efface.À
la place, les traits de Victoria, Vito,
Juliette et Jules y étaient peints avec une
précision terrifiante, tous alignés au
centre de la toile, les yeux grands
ouverts.
Un déclic retentit derrière lui. La porte de
la chambre du motel venait de se
refermer à clef de l'interieur.
Chapitre 7:La captive du tableau
Victor se jeta contre la porte de la
chambre, frappant le bois à tour de bras.
- Julie !Ouvrez!
À l'intérieur, les cris d'angoisse de sa
femme resonnaient, etouffes par un bruit
de bourdonnement assourdissant. De
l'autre côté de la vitre opaquisée par la
buée, Victor aperçut la silhouette de
Julie, l'air affolé, essayant
désespérément d'actionner le verrou qui
refusait de céder.
Soudain, la lumière dans la chambre
s'éteignit. Les cris s'arrêtèrent net.
Dans un sursaut de panique, Victor
attrapa la manivelle de secours dans son
coffre et brisa le carreau de la fenêtre.I
passa le bras, deverrouilla la porte et
s'engouffra dans la pièce. La chambre était plongee dans une
obscurié glaciale. Sur les lits, les
couvertures étaient tirées à blanc. Plus
personne. Ni Julie, ni les enfants.
Au sol, abandonne au milieu de la pièce,
le portrait à l'huile gemissait doucement.
Victor braqua la torche de son telephone
vers la toile.
La peinture s'etait agrandie. Au fond du
tableau, derrière les silhouettes
immobiles des enfants et de Julie, une
nouvelle forme venait d'être peinte à la
hâte : celle de Victor, de dos, tentant
d'enfoncer une porte qui ne s'ouvrait
plus.
Chapitre 8: Le murmure de la toile
L'obscurité du motel sembla s'étendre,
aspirant le peu de lumiere qui restait.
Victor, immobile au centre de la piece,
entendait les battements frenétiques de
son propre coeur. La toile au sol ne vibrait
plus, mais la peinture à l'huile fraîche
dégageait une odeur cuivrée et
métallique.
Alors qu'il approchait lentement la main
du cadre, une voix familière s'eleva de la
toile. La voix douce de la petite Juliette,à
peine plus forte qu'un souffle:
- Papa.. Viens. Il fait trop noir ici.
Le sol sous les pieds de Victor
commença à se dérober, devenant
meuble comme de la terre battue.II
comprit alors que le manoir n'était pas un
simple lieu, mais une empreinte qui ne
les quitterait plus jamais. En posant ses doigts sur le bois du cadre
pour le détruire, sa main traversa la
surface du tableau comme une eau
glacée, et l'obscurité le recouvrit
entièrement.
La chambre du motel redeving
silencieuse. Le lendemain matin, lorsque
le personnel d'entretien ouvrit la porte, la
pièce était parfaitement rangee, vide de
toute présence. Seul un vieux cadre en
bois gisait sur la moquette, recouvert
d'une toile entierement noire.
Chapitre 9: La mémoire du bois
Quelques semaines plus tard, la police
municipale classa l'affaire du motel
comme une disparition inexplicable. La
voiture fut retrouvée à l'abandon, et la
chambre ne revela aucune trace de lutte.
Dans la réserve des objets non réclamés
du commissariat, le grand tableau à
I'huile repose desormais sur une étagere
metallique, enveloppé dans une bâche
plastique.
Parfois, tard la nuit, lorsque le silence
s'installe dans le bâtiment désert, la
bâche s'agite legerement, prise d'un
frisson sans courant d'air. Et si l'on colle
l'oreille contre le plastique, on peut
entendre cinq respirations distinctes qui
battent à l'unisson, attendant
simplement que quelqu'un vienne de
nouveau accrocher le cadre à un mur.








