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Principes de Nécromancie et autres Indécences

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Summary

Dans une Grande-Bretagne victorienne où la nécromancie est une science reconnue, Lady Adélaïde Ashcroft n’a qu’une ambition : intégrer la prestigieuse Académie royale Saint-Albert et consacrer sa vie à l’étude des morts. Quelques semaines avant la rentrée, un bal masqué vient pourtant troubler ses certitudes. Une valse avec un inconnu se transforme en joute intellectuelle passionnée… puis en quelques baisers beaucoup moins raisonnables. Ils se séparent sans avoir échangé leurs noms. À Saint-Albert, Adélaïde découvre enfin l’enseignement du brillant et redoutable professeur Cyrus Hartford. Exigeant, sarcastique et aussi fascinant que ses publications, il est l’un des rares hommes capables de suivre son raisonnement — et de la pousser jusqu’à ses limites. Entre cadavres récalcitrants, débats sur la mémoire des morts et expériences de plus en plus audacieuses, une dangereuse fascination s’installe. Car certaines leçons ne devraient jamais franchir la porte d’un amphithéâtre. Et certains désirs encore moins.

Status
Ongoing
Chapters
3
Rating
n/a
Age Rating
18+

Chapitre 1 — Le bal masqué

Adélaïde

La salle de bal du duc de Marlborough étincelait comme si Edward de Langley avait décidé que la nuit elle-même constituait une faute de goût.

Des centaines de bougies brûlaient dans les immenses lustres suspendus au plafond, leur lumière se brisant dans le cristal avant de se répandre sur les miroirs des murs, les bijoux des invités et les soies qui décoraient la salle en éclats mouvants. De hauts candélabres couraient le long des murs, des bouquets débordaient de fleurs dont le parfum se mêlait à celui de la cire chaude et au centre de la salle, les couples tournaient au rythme de l’orchestre dans un flot continu de robes, de redingotes et de masques.

Lord Langley n’avait manifestement rien laissé au hasard.

Cela ne me surprenait guère. Je ne le connaissais pas personnellement, mais sa réputation mondaine le précédait suffisamment pour que même moi, qui m’intéressais assez peu aux chroniques de la Saison, sache qu’il avait un goût prononcé pour les réceptions spectaculaires et les règles absurdes.

Ce soir, le bal devait être masqué jusqu’à minuit.

Tout le monde portait donc quelque chose sur le visage, même si certains invités avaient manifestement considéré qu’un morceau de satin de trois pouces suffisait à préserver leur anonymat. D’autres, plus enthousiastes, arboraient des créations couvertes de plumes, de dentelles, de perles ou de brillants qui devaient peser suffisamment lourd pour constituer un danger pour leurs cervicales.

Mais de toute manière, cela n’avait que peu d’importance.

Dans notre monde, il suffisait parfois d’une voix, d’une démarche, d’un bijou familier ou d’une certaine manière de tenir son verre pour reconnaître quelqu’un. Mon père avait identifié au moins la moitié de la salle avant même que nous ayons atteint le premier escalier et Henry m’avait soufflé trois noms en moins de deux minutes.

Edward de Langley avait d’ailleurs prévu le problème.

Ses règles étaient simples : jusqu’à minuit, personne ne devait volontairement dévoiler son nom ou son titre et personne n’était censé demander ceux des autres. Même lorsqu’on savait parfaitement qui se trouvait devant soi, on devait continuer à l’appeler monsieur, madame ou miss jusqu’aux douze coups de minuit.

Alors seulement, les invités pourraient retirer leurs masques et chacun redeviendrait officiellement lui-même.

D’après ce qui circulait dans les salons, lord Langley prétendait que cela permettait de rendre la société mondaine supportable pendant quelques heures.

Je soupçonnais surtout le duc d’éprouver une certaine satisfaction à voir toute une assemblée de marquis, de comtes et de personnages à l’étiquette aussi raide que le sceptre de la reine Victoria se plier sans protester à une fantaisie qu’ils auraient probablement jugée ridicule si elle avait été proposée par quelqu’un de moins bien né.

De mon côté, j’avais accepté avec enthousiasme.

Pour quelques heures, je n’étais plus Lady Adélaïde Ashcroft, fille du marquis d’Ashcroft, sœur de Henry et Arthur et jeune femme célibataire de vingt-deux ans.

J’étais seulement une femme sous un masque.

Enfin, en théorie.

En pratique, j’étais probablement reconnaissable avec mon père discutant à quelques mètres de moi avec plusieurs gentilshommes qu’il avait très certainement reconnus dès leur première phrase.

Henry avait disparu du côté des tables de jeu depuis déjà un moment, et Arthur évoluait quelque part au milieu la foule, probablement occupé à charmer la jeune femme au masque couvert de plumes bleues que je l’avais vu rejoindre une demi-heure plus tôt.

Ma grande-tante Béatrice, ma chaperonne pour la soirée, avait quant à elle atteint les limites de son dévouement. À soixante-dix-huit ans, elle continuait d’affirmer avec beaucoup de conviction qu’une jeune femme célibataire ne pouvait décemment assister à un bal sans la surveillance d’une dame respectable. Cette certitude résistait toutefois assez mal aux soirées qui dépassaient neuf heures.

Installée au fond d’un canapé de velours, son éventail pendait de travers entre les doigts et elle menait depuis plusieurs minutes une lutte héroïque contre le sommeil.

Ses paupières se fermaient et son menton descendait vers sa poitrine.

Puis elle se redressait brusquement, ouvrait les yeux et prenait une expression profonde, comme si elle n’avait absolument pas failli s’endormir mais réfléchissait au sens philosophique de la vie.

Je portai mon verre à mes lèvres pour cacher mon sourire.

Tante Béatrice recommença sa lente descente vers l’inconscience.

J’aurais probablement trouvé la scène beaucoup plus amusante si mon attention n’avait pas été obstinément attirée vers l’autre côté de la piste.

La première fois que nos regards s’étaient croisés, je n’y avais pas réellement prêté attention.

Dans une salle remplie de plusieurs centaines d’invités, deux inconnus qui croisaient leurs regards, ce n’était rien qui méritait qu’on s’y attarde.

La deuxième fois en revanche avait piqué ma curiosité.

La troisième, je m’étais sentie observée et j’avais retrouvé le même regard posé sur moi. J’avais commencé à comprendre à ce moment précis que le hasard n’avait plus grand-chose à voir avec la situation.

Depuis, aucun de nous ne cherchait véritablement à faire semblant.

L’inconnu se tenait de l’autre côté de la piste, légèrement en retrait d’un groupe dont il semblait ne suivre la conversation que par intermittence. Il était vêtu presque entièrement de velours noir, au milieu des satins colorés, des uniformes militaires et des gilets brodés d’or, cette sobriété aurait dû le rendre quelconque.

Mais elle produisait exactement l’effet inverse.

Sa redingote sombre dessinait une silhouette grande et élancée, avec des épaules suffisamment larges pour attirer l’œil sans qu’il ait besoin du moindre ornement. Son masque, noir lui aussi, ne portait ni plume ni broderie et ne laissait voir que le bas de son visage ainsi que des yeux si clairs qu’à cette distance j’hésitais entre le bleu et le gris.

Chaque fois que je regardais dans sa direction, son regard rencontrait le mien avec une intensité troublante.

À chaque fois, je baissais les yeux vers mon verre avec l’intention très raisonnable de m’intéresser à autre chose. Mais cette résolution durait environ cinq secondes avant que je le cherche à nouveau.

Cette fois-ci, un couple passa entre nous et le dissimula à ma vue un instant. Mais au lieu de profiter de cette interruption pour retrouver un peu de contenance et enfin cesser de le dévisager, j’attendis simplement que les danseurs s’éloignent suffisamment pour dégager ma ligne de vue sur l’inconnu.

Lorsque son regard réapparut, un sourire discret s’esquissa au coin de ses lèvres.

Je me figeai.

Cet homme avait remarqué que je le cherchais et une chaleur ridicule remonta le long de ma nuque jusqu’à mes joues.

J’aurais dû me retourner, fuir ce regard qui m’hypnotisait, rejoindre mon père ou chercher Henry et Arthur. J’aurais dû engager une conversation avec n’importe quelle personne suffisamment proche pour me donner une excuse.

Mais je n’en fis rien.

À la place, je soutins ces yeux qui me fixaient avec malice.

La salle continuait de vivre entre nous, les musiciens jouaient, les couples virevoltaient et les conversations se mêlaient au bruit des pas dans la grande salle. Pourtant quelque chose changea entre nous, l’inconnu leva légèrement son verre dans ma direction.

Un salut.

Je répondis d’un mouvement presque imperceptible du menton et son sourire s’accentua. Il posa son verre sur le plateau d’un serveur qui passait à proximité et mon cœur accéléra avant même qu’il ne commence à traverser la salle.

J’en étais presque agacée de moi-même.

Pendant plusieurs minutes, j’avais attendu qu’il se décide à me rejoindre, irritée de le voir se contenter de ce jeu de regards. Mais maintenant qu’il avançait réellement vers moi sans chercher à dissimuler son intention, je découvrais que je n’avais absolument pas réfléchi à ce que je ferais lorsqu’il serait enfin devant moi et la panique me gagnait progressivement.

Je décidai donc que la meilleure stratégie consistait à tourner la tête vers les danseurs avec un intérêt soudain et parfaitement feint pour leurs pas.

Cette découverte sur moi-même était humiliante.

J’étais capable de soutenir une conversation avec des aristocrates, des politiciens ou des hommes assez fermés d’esprit pour considérer qu’une jeune femme ne pouvait pas avoir d’opinion sérieuse, mais quelques minutes d’attention insistante de la part d’un inconnu suffisaient apparemment à rendre un parquet beaucoup trop passionnant.

Je sentis sa présence dans mon dos avant même qu’il parle.

— Miss.

Sa voix était grave, posée et beaucoup plus chaude que je ne l’avais imaginé.

Je me retournai vers lui en relevant les yeux.

Ils étaient bleus, si pâles qu’ils pouvaient effectivement sembler gris sous la lumière des bougies.

De près, son masque conservait suffisamment de mystère pour m’empêcher de réellement reconnaître son visage. Mais maintenant qu’il était suffisamment proche, je parvenais à distinguer la ligne nette de sa mâchoire et l’ombre de barbe qui la recouvrait.

Il avait également l’air plus âgé que les hommes avec qui on me faisait habituellement danser.

Il n’était pas vieux.

Mais il devait avoir la trentaine passée, cette différence se remarquait surtout dans son assurance. Il ne dégageait rien de la fébrilité mal dissimulée de certains jeunes gentilshommes qu’on poussait à m’inviter pour une valse.

Il s’inclina avec élégance.

— M’accorderiez-vous cette danse ?

Mon regard glissa malgré moi vers tante Béatrice.

Elle dormait, profondément cette fois. Son menton avait fini par céder et reposait désormais contre sa poitrine, tandis que son éventail reposait de travers et parfaitement immobile entre ses doigts.

J’aurais sûrement dû feindre l’hésitation, ne serait-ce que par simple respect pour les conventions.

Mais je n’en éprouvai aucune envie.

Je posai mon verre sur le plateau d’un domestique qui passait près de nous et tendis la main avec un peu trop d’empressement.

— Avec plaisir.

Son sourire s’élargit et ses doigts se refermèrent autour des miens avec une douceur presque insoutenable.

Une chaleur me parcourut néanmoins le bras.

Le contact n’avait pourtant rien d’extraordinaire, je donnais la main plusieurs fois par bal à des hommes. Pourtant, après les œillades que nous avions échangées à travers toute la salle, sentir enfin sa main contre la mienne me parut étrangement intime.

Il me guida sur la piste dès l’instant où l’orchestre entama une nouvelle valse.

Sa main se posa sur ma taille et je déposai la mienne sur son épaule.

Et lorsque nous commençâmes à tourner, je découvris avec un mélange de satisfaction et d’agacement qu’il dansait aussi bien qu’il se tenait.

Il n’avait ni la rigidité des hommes qui comptaient les pas dans leur tête, ni cette assurance théâtrale de ceux qui considéraient la danse comme une démonstration de virilité. Il me guidait avec une facilité tranquille qui me permit d’oublier rapidement nos pas pour devenir beaucoup plus consciente du reste.

Je sentais la chaleur de sa paume à travers le tissu de ma robe, la solidité de son épaule sous mes doigts et la manière dont certains de ses mouvements rapprochaient son corps du mien avant de l’en écarter.

Pendant les premières mesures, aucun de nous n’ouvrit la bouche. Mais ce silence n’était pas embarrassant. C’était un prolongement de ce que nous avions commencé à distance.

Ce fut lui qui finit par le rompre.

— J’étais persuadé que vous refuseriez ma proposition.

Je relevai légèrement la tête pour croiser le bleu de ses yeux.

— Vous aviez donc décidé depuis un moment de venir me demander cette danse ?

— Depuis plusieurs minutes, en effet.

— Plusieurs ?

Une lueur amusée passa dans ses yeux et je retins difficilement mon sourire quand il répondit.

— Peut-être.

Il me fit tourner avant de me ramener vers lui, sa main retrouvant naturellement le creux de ma taille.

— J’ai cru que vous ne viendriez jamais me demander de danser.

Un rire bref résonna dans sa poitrine.

— Me voilà rassuré.

— Pourquoi donc ?

— Parce que cela veut dire que vous vous intéressiez également à moi.

Un rire discret m’échappa.

— Vous êtes terriblement sûr de vous.

— Pas particulièrement. Mais vous avez croisé mon regard au moins huit fois avant que je m’approche.

Je manquai presque mon pas.

— Huit ?

— Peut-être neuf.

— Vous avez réellement compté ?

— Il fallait bien m’occuper pendant que vous faisiez semblant de ne pas me voir.

Le rouge me monta de nouveau aux joues et je décidai avec une mauvaise foi absolue de le mettre sur le compte des chandelles.

— Vous êtes d’une indiscrétion remarquable.

— Nous sommes au bal de Langley. Je pensais que l’indiscrétion faisait partie du divertissement de ce soir.

Voilà qui était intéressant.

— Vous connaissez donc suffisamment bien notre hôte pour juger ses divertissements ?

Son sourcil se souleva légèrement sous son masque noir.

— Règle numéro un, Miss.

Je pris immédiatement une expression innocente.

— Je ne vous ai pas demandé votre nom.

— Non. Mais vous enquêtiez.

— Ce qui est très différent, vous le concéderez.

— Naturellement.

Je vis l’amusement passer dans son sourire et nos regards restèrent accrochés un peu plus longuement que nécessaire.

Puis ses yeux descendirent vers ma bouche et il s’y attarda moins d’une seconde.

Puis son regard revint au mien.

Le geste fut suffisamment bref pour qu’un observateur extérieur n’y voie rien d’autre qu’un bref mouvement de ses yeux.

Mais moi en revanche, je le vis.

L’éclat bref au fond de son regard.

Malgré la distance parfaitement convenable entre nous, quelque chose se contracta au creux de mon ventre.

Je décidai donc qu’il était préférable de parler pour m’en distraire.

— Et maintenant que vous avez obtenu votre danse, êtes-vous satisfait, monsieur ?

— Pas encore.

La réponse fut si immédiate que j’en haussai un sourcil.

— Voilà qui me paraît bien inquiétant.

— Je voulais savoir si votre conversation était aussi intéressante que votre visage.

Je le fixai, intriguée par sa franchise.

— Voilà un compliment particulièrement maladroit.

— Il a au moins le mérite d’être sincère.

— La sincérité n’excuse pas tout.

— Votre visage m’a donné envie de traverser cette salle. Si votre conversation me déçoit, j’aurai au moins eu une jolie valse.

Je restai quelques secondes incrédule avant qu’un rire m’échappe malgré moi.

— Vous êtes affreux.

— Et pourtant vous riez à ma remarque.

— Uniquement par politesse.

— Cela va de soi.

J’aurais dû être offensée, ou du moins le feindre, mais je n’y parvins absolument pas. Il ne cherchait pas à m’impressionner avec les compliments insipides que l’on servait habituellement aux jeunes femmes naïves dans les bals.

Au contraire, il me provoquait.

Et pire encore, j’aimais beaucoup trop cela.

Je ne sus jamais exactement comment nous passâmes de cette provocation à une discussion profonde sur des traités de nécromancie. Mais toujours était-il que, quelques minutes plus tard, nous débattions avec le plus grand sérieux de la fiabilité des témoignages post-mortem dans les enquêtes criminelles.

— Un témoignage obtenu après la mort devrait être traité avec la même prudence que celui d’un vivant, affirma-t-il.

— Davantage.

Je sentis immédiatement toute son attention se concentrer sur moi.

— Davantage ?

— Évidemment.

Je n’avais même pas réfléchi avant de le corriger, j’avais lu de nombreux articles scientifiques sur le sujet en prévision de ma rentrée prochaine à l’Académie royale Saint-Albert et je pensais donc maîtriser plutôt bien le sujet.

— Un vivant peut être interrogé une deuxième fois si une réponse demeure ambiguë. Avec certains résidus de conscience, vous n’avez parfois qu’une seule occasion d’obtenir quelque chose d’exploitable. Une question mal formulée peut suffire à orienter la manifestation et altérer tout ce qui suit.

Il demeura silencieux pendant quelques pas et je crus d’abord l’avoir contrarié.

Puis je vis son regard.

Quelque chose venait d’y changer.

L’attirance que j’avais remarquée depuis l’autre côté de la salle n’avait pas disparu. Elle était toujours là, parfaitement reconnaissable. Mais une autre forme d’intérêt venait de s’y superposer, plus vive, plus incisive.

Presque vorace.

Et contre toute logique, elle me troubla davantage que cette attirance première.

— C’est exactement ce que je pense.

Je fronçai les sourcils.

— Alors pourquoi m’avoir soutenu le contraire ?

— Je n’ai pas dit le contraire.

— Mes excuses, je reformule. Vous avez volontairement simplifié votre raisonnement.

— C’est exact.

— Pourquoi ?

Son sourire revint.

— Pour voir si vous me corrigeriez.

Je le dévisageai, partagée entre l’amusement et l’indignation.

— Vous venez de me provoquer volontairement pendant une valse ?

— L’expérience semble avoir été concluante.

— Une expérience ?

— Vous m’avez corrigé en moins de dix secondes.

— Parce que votre formulation était mauvaise.

— Elle était volontairement incomplète.

Je secouai la tête en soupirant, retenant malgré moi un sourire.

— Vous êtes insupportable.

— Voilà la deuxième insulte en quelques minutes.

— Je peux certainement faire mieux avant la fin de la danse.

— J’attends beaucoup de vous.

Je ris et quelque chose bascula entre nous. Une facilité dans la discussion s’installa jusqu’à rendre le reste des invités et de la musique superflu.

Une remarque devenait une objection.

Une objection se transformait en plaisanterie.

Puis une nouvelle question nous emportait plus loin dans notre débat au milieu de nos pas de danse.

Il connaissait de nombreux nécromanciens, notamment Mercer, ce qui n’avait rien d’exceptionnel. Mais il connaissait également les critiques de Whitmore et semblait partager mon irritation face à l’étude de Bristol que tout le monde citait avec un enthousiasme que ses méthodes ne méritaient absolument pas.

— L’échantillon comporte vingt-trois sujets, dis-je.

— Vingt-six.

— Trois manifestations ont été exclues avant l’analyse finale.

Ses yeux s’éclairèrent.

— Vous l’avez réellement lue.

Je ralentis presque.

— Vous pensiez que je bluffais ?

— J’espérais que non.

— Voilà qui est une nouvelle fois offensant.

— J’ai assisté à suffisamment de dîners mondains pour savoir qu’une quantité remarquable de personnes citent des articles dont elles n’ont lu que le titre.

— Et sûrement le résumé, avec un peu de chance.

— Vous êtes d’un optimisme touchant.

Le sourire qui m’échappa à cet instant était plus que sincère. Je ne savais pas si c’était cet humour sec et incisif qui me plaisait le plus ou simplement le fait qu’il ne se contentait pas d’attendre son tour pour parler.

Il m’écoutait.

Réellement.

Il reprenait mes réponses, poussait une idée plus loin, revenait sur un mot précis, formulait parfois une objection uniquement pour me contraindre à préciser ma pensée. Et lorsque j’y parvenais, cette vivacité revenait dans ses yeux.

Je connaissais des hommes brillants, j’en connaissais d’autres qui étaient séduisants.

Mais je découvrais actuellement et avec un intérêt croissant à quel point la combinaison des deux pouvait devenir dangereuse.

Avec notre conversation, j’avais cessé complètement de remarquer les autres danseurs autour de nous.

Et à cet instant, le plus déstabilisant n’était plus de le trouver beau, cela, je l’avais compris depuis notre jeu de regards.

Mais de découvrir que j’aimais beaucoup trop lui parler.

Lorsque l’orchestre acheva finalement la valse, je ressentis une véritable déception.

Nos pas se stoppèrent, mais nous ne nous éloignâmes pas immédiatement. Sa main demeura quelques secondes de plus sur ma taille tandis que la mienne s’attarda sur son épaule, pendant que les autres couples se dispersaient autour de nous.

J’aurais volontiers accepté une seconde danse.

Et même une troisième.

J’aurais dansé toute la nuit avec lui s’il me l’avait permis. Mais cette constatation était suffisamment inquiétante pour que je ne la formule pas.

Il inclina alors légèrement la tête vers moi.

— Il fait une chaleur épouvantable ici.

Je tentai de dissimuler mon amusement.

— Est-ce votre manière subtile de me proposer de sortir ?

— Je pensais avoir été plus discret.

— J’ai le regret de vous dire que vous ne l’êtes absolument pas.

— Vous pourriez néanmoins accepter.

Mon regard glissa par-dessus son épaule.

Tante Béatrice dormait toujours profondément, mon père n’avait pas bougé de son groupe et aucun de mes frères n’était visible.

Il aurait été plus raisonnable de dire non.

Je connaissais parfaitement les conventions. Je savais ce que signifiait, pour une jeune femme célibataire de quitter seule une salle de bal au bras d’un homme dont elle ignorait jusqu’au nom. Même dans le cadre volontairement fantasque des règles de lord Langley, certaines limites ne cessaient pas d’exister simplement parce que tout le monde portait un masque.

Pourtant, une autre pensée se glissa derrière toutes les autres.

À minuit, les masques tomberaient.

L’homme en face de moi redeviendrait quelqu’un. Et avec cette heure fatidique toute une série de raisons pour lesquelles nous n’aurions jamais dû nous approcher l’un l’autre.

Mais pour l’instant, il n’était encore que Monsieur.

Et moi, Miss.

Je relevai des yeux décidés vers lui.

— Très bien.

Il me tendit la main avec un sourire un peu trop ravi.

Et je la pris.

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Franchement c'est un très bon début ! hâte de lire la suite !

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