Le prix de l'illusion
AVANT-PROPOS
Bienvenue dans l'univers du Louxor.
En écrivant cette histoire, j'ai voulu explorer les recoins les plus sombres et les plus complexes de l'âme humaine. Là où la moralité bascule, et où l'amour cesse d'être un refuge pour devenir un impitoyable catalyseur.
Meneuse de l'ombre n'est pas une simple romance, c'est une tragédie moderne en noir et blanc, teintée du rouge du sang et du strass des projecteurs. C'est la rencontre électrique entre deux mondes qui n'auraient jamais dû s'aimer : la justice implacable et la vengeance gravée dans le marbre de la mafia.
À travers les yeux d'Alessandro et de Maelis, vous allez plonger dans un jeu de dupes permanent. Je voulais que chaque chapitre soit une tension, un double sens où les pensées des personnages s'affrontent, et où le sacrifice devient la seule preuve d'amour possible. Vous découvrirez des êtres torturés, imparfaits, capables du pire pour protéger ce qu'ils ont de plus cher.
Installez-vous confortablement. Laissez la musique du cabaret vous envelopper, observez les ombres qui s'agitent en coulisses... et préparez-vous, car dans ce monde-là, personne ne ressort indemne.
Je vous souhaite une excellente et intense lecture.
Dorothée
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MAELIS
La douleur n'est pas une nouveauté pour moi. Je connais les simulations de corps-à-corps à l'académie, le bitume froid des planques qui s'éternisent et les poussées d'adrénaline des arrestations qui tournent mal. Mais cette douleur-là est différente. Elle est sourde, lancinante, logée au creux de muscles dont j'ignorais jusqu'à l'existence quarante-huit heures plus tôt.
- Encore.
La voix d'Alban claque derrière moi, sèche, sans une once de pitié.
Je fixe mon reflet dans l'immense miroir sans tain du studio désert. Une fille aux cheveux châtains et trempés de sueur, le débardeur collé à la peau et les yeux cernés par les nuits trop courtes, me renvoie mon regard. Mes poumons me brûlent. Mes pieds, comprimés dans des escarpins de quatorze centimètres à la cambrure vertigineuse, ne sont plus qu'un brasier de cloches et de chair vive. À cet instant précis, je donnerais n'importe quoi pour troquer ces chaussures de torture contre mes rangers et une bonne vieille descente de flic dans un hangar désaffecté.
- Tes épaules, Maelis. Tu es raide. Tu bouges comme une fille qui dissimule un Sig Sauer sous sa veste. Sauf que sur la scène du Louxor, ton seul étui, ce sera ta peau. Si tu marches comme ça, ils sauront que tu es là pour les coffrer avant même que tu aies esquissé un sourire.
Alban s'avance, sa silhouette de danseur glissant sur le parquet ciré avec une fluidité exaspérante. Ma hiérarchie est allée déterrer ce chorégraphe de génie pour une mission suicide : faire de moi une meneuse de revue en trente jours chrono. Un mois pour infiltrer le plus gros réseau de blanchiment et de stupéfiants de la côte.
Je serre les dents, déplaçant le poids de mon corps pour soulager ma cheville gauche qui tremble dangereusement. L'odeur du baume camphré que j'ai étalé sur mes bleus me pique le nez.
Il y a dans le regard d'Alban une lueur presque douloureuse, quelque chose qui dépasse largement le cadre d'une simple mission de police. Je sais, par le dossier que le commissaire m'a fourni, qu'il a été l'une des plus grandes étoiles de sa génération. Jusqu'à ce qu'un accident de moto ne brise son genou droit en mille morceaux, dix ans plus tôt. La scène l'a rejeté, mais lui n'a jamais décroché. Aujourd'hui, ses yeux d'acier ne me jugent pas seulement en tant qu'enquêtrice ; ils me scrutent avec la frustration d'un créateur condamné à rester dans l'ombre, projetant sur mon corps ses propres fantômes de gloire perdue.
Il s'arrête si près de moi que je peux sentir l'odeur de son parfum boisé. Je me tends, prête à encaisser une nouvelle remarque cinglante, mais il se contente de poser deux doigts sur mon poignet, là où mon pouls bat la chamade.
- Cent quarante pulsations minute, dit-il doucement, sa voix n'étant plus qu'un murmure feutré. Tu es en mode combat, Maelis. Tu vois cette audition comme un ring.
- C'en est un, répliquai-je en tentant de stabiliser ma respiration. Si je rate mon coup, je ne perds pas une médaille, Alban.Je me fais descendre.
Ses doigts se resserrent légèrement sur ma peau, sans violence, mais avec une autorité absolue.
- Justement. Sur un ring, tu bloques les coups. Sur scène, tu les absorbes et tu en fais une arme. Les hommes que tu vas observer au Louxor adorent le contrôle. Si tu leur montres ta rigidité, ils chercheront à te briser. Mais si tu leur offres de la grâce, ils baisseront leur garde.
Il recule d'un pas, sa jambe droite trahissant une infime raideur , le seul stigmate visible de son passé.
- Apprends à cacher ta haine derrière du désir, Maelis. C'est le seul gilet pare-balles que je peux t'offrir. Et le mien est plus efficace que celui de la police.
Il ramasse sa télécommande. Le déclic résonne à nouveau comme un couperet.
- Redresse le menton. Oublie l'insigne. Sois la femme qu'ils vont supplier de regarder. On reprend. Depuis le début du tableau.
Les premières notes de jazz, lourdes et sensuelles, envahissent à nouveau l'espace. Je ferme les yeux une seconde, le temps de ravaler la douleur, et je repositionne mes hanches. Il me reste vingt-huit jours pour devenir quelqu'un d'autre. Ou pour courir à ma perte.
Les jours s'effacent les uns après les autres dans une brume de fatigue, de sueur et d'ecchymoses que je passe mon temps à camoufler sous du fond de teint professionnel. Vingt-huit jours. Vingt-quatre jours. Douze jours.
Et puis, nous y sommes. Trentième nuit. La veille de l'audition au Louxor.
Au centre du studio désert, une simple chaise en bois verni noir m'attend sous la lumière crue des projecteurs. C'est l'élément central de mon numéro d'audition. Un accessoire qui ne pardonne rien. Alban veut que j'en fasse une extension de mon propre corps, un outil de séduction et de pouvoir.
- Concentre-toi sur le centre de gravité, Maelis, m'ordonne Alban, assis en retrait dans la pénombre. La chaise est ton ancrage. Si tu doutes, tu tombes.
Le déclic de la télécommande résonne. Le jazz lourd et nocturne envahit l'espace.
Je prends une profonde inspiration et je m'avance. Mes pas glissent désormais sur le sol avec une fluidité naturelle qui m'effraie presque. Je saisis le dossier de la chaise. Mes mouvements s'enchaînent au rythme des cuivres : je bascule, je glisse, je cambre mon corps en prenant appui sur l'assise, mes quatorze centimètres de talons frôlant le sol avec une précision millimétrée. Chaque muscle de mes cuisses brûle, mais mon visage reste de marbre, mes lèvres étirées en un sourire mystérieux. C'est de la haute voltige. Je ne suis plus une gardienne de la paix aux aguets, je suis une menace invisible, drapée dans une grâce hypnotique.
Sur la dernière note de piano, je m'assieds à l'envers sur la chaise, les bras croisés sur le dossier, le menton levé, plantant mon regard droit dans le reflet d'Alban à travers le miroir.
Le silence qui retombe sur le studio est presque assourdissant. Mon torse se soulève, ma respiration est rapide, mais maîtrisée. Je ne tremble pas.
Dans la glace, je vois Alban couper la sono. Il reste immobile, les bras croisés. Pour la première fois depuis un mois, un infime sourire étire le coin de ses lèvres. Un sourire teinté d'une pointe de mélancolie, comme s'il voyait son chef-d'œuvre achevé, prêt à lui échapper.
- C'est bon, dit-il simplement, sa voix résonnant doucement. Tu as dompté la matière. Tu es prête, Maelis.
Il se tourne vers la table basse au fond du studio et ramasse une housse de protection en tissu noir qu'il tend vers moi. Je me lève de la chaise et m'approche. Je tire sur la fermeture Éclair.
À l'intérieur, la lumière fait scintiller les cristaux noirs et la dentelle fine du costume d'audition. C'est ma nouvelle armure.
- N'oublie pas ce que je t'ai dit, murmure Alban en plongeant ses yeux d'acier dans les miens. Dès que tu passeras les portes du Louxor, la flic n'existe plus. Tu es leur obsession. C'est toi qui mène la danse.
Je passe une main tremblante sur le tissu glacé du costume. Demain, le rideau se lève. Et je plonge dans la fosse aux lions.
Le crissement des pneus sur le bitume humide me ramène brutalement à la réalité. Une demi-heure plus tard, je suis assise à l'arrière d'une berline banalisée, garée dans l'obscurité d'un parking souterrain désert. L'odeur du cuir et du tabac froid a remplacé le parfum boisé d'Alban.
Devant moi, le commissaire Palerme se tourne sur son siège, le visage éclairé par le plafonnier de la voiture. Ses yeux fatigués se posent sur la housse noire contenant mon costume, posée sur mes genoux.
- Alban m'a dit que vous étiez prête, Maelis. J'espère qu'il a raison.
- Je décrocherai ce contrat, Palerme, répliquai-je, la voix ferme malgré la fatigue qui me scie les jambes.
Le commissaire hoche la tête, mais son expression reste grave. Il pose une main lourde sur le dossier de mon siège pour planter son regard dans le mien. C'est le moment de l'ultime mise au point. Les règles du jeu.
- Vous savez comment ça se passe à partir de demain. Si le patron du Louxor vous engage, vous coupez les ponts. Plus d'appels au poste, plus de rapports écrits, aucun contact direct avec la brigade. Le moindre message intercepté, le moindre faux pas, et vous terminez au fond du port dans un bloc de béton. On joue avec des pointures, là-bas.
- Et pour les informations ? Comment je vous transmets ce que je trouve sur le trafic ?
- Aucun fil invisible, Maelis. Vous serez seule. Vos seuls contacts seront des collègues en civil qui défileront au cabaret en tant que clients. Ils consommeront, ils observeront, et ils attendront que vous passiez près d'eux. Vous ne leur parlerez pas. Un geste, un mot glissé au comptoir, un morceau de papier glissé dans une poche pendant un de vos sets à la table VIP. Rien de plus. Si la situation dégénère, ils n'interviendront pas pour ne pas griller la couverture. Vous devrez vous démerder.
Un frisson glacé me parcourt l'échine, mais je ne cille pas. Mon entraînement avec Alban m'a au moins appris ça : masquer ma peur.
- Compris, dis-je simplement.
- Bonne chance, Maelis. Devenez leur plus belle illusion.
Je descends de la voiture sans ajouter un mot. Le break civil redémarre en silence, me laissant seule sur le trottoir, face au vent de la nuit. Dans ma main droite, la housse noire me paraît soudain peser une tonne.
Demain, la flic s'efface. Demain, la danse commence.








