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Pourquoi je suis arrivé de ce train

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16+

Chapitre 1

j’ai écris ce petit récit pour un concours sur Bliblio... Qu’en pensez vous ?

le thème imposé était "le dernier train".

Je ne me souviens pas être monté dans ce train.

C’est la première chose que je remarque, assis sur cette banquette en velours élimé, couleur bordeaux fatigué par des décennies de voyageurs anonymes. Mes mains reposent sur mes genoux. Elles ne tremblent pas. C’est étrange, parce que d’ordinaire, elles tremblent toujours un peu, depuis l’accident. Depuis ce soir de novembre où la pluie tombait si fort que les essuie-glaces n’arrivaient plus à suivre.

Je secoue la tête. Non. Je ne veux pas penser à ça maintenant.

Par la fenêtre, le paysage défile, mais il n’a pas de consistance. Des formes grises, floues, comme un décor qu’on aurait peint à la hâte avant l’arrivée du public. J’essaie de me rappeler la gare, le quai, l’instant où j’ai posé le pied sur le marchepied. Rien. Un trou noir, comme souvent ces derniers mois. Mon médecin appelait ça des « absences dissociatives ». Une jolie manière de dire que mon esprit se barre en vrille dès que le chagrin devient trop lourd à porter.

Le wagon est presque vide. Une odeur de poussière et de vieux cuir flotte dans l’air, mélangée à quelque chose que je n’arrive pas à identifier — un parfum d’ozone, comme avant l’orage. Les néons du plafond clignotent par intermittence, projetant des ombres qui semblent bouger un peu trop lentement, comme si le temps lui-même hésitait à s’écouler normalement ici.

Je me lève. Il faut que je sache où je vais. Il faut que je sache pourquoi.

Le premier passager que je croise est une vieille femme, assise près de la porte du wagon suivant. Elle tricote — ou plutôt, elle fait semblant, parce que je remarque que les aiguilles ne produisent aucun fil, aucune maille. Juste un mouvement mécanique, répété, comme un geste vidé de son sens.

— Excusez-moi, dis-je. Vous savez où va ce train ?

Elle lève les yeux vers moi. Ses iris sont d’un bleu si pâle qu’ils semblent presque blancs, délavés par quelque chose de plus profond que l’âge.

— Là où vont tous les trains, mon garçon. À son terminus.

— Oui, mais... quel terminus ? On est partis d’où ?

Elle sourit, un sourire qui ne monte pas jusqu’aux yeux.

— Vous posez beaucoup de questions pour quelqu’un qui vient à peine d’arriver.

Je fronce les sourcils. Comment sait-elle que je viens d’arriver ? Je ne lui ai rien dit.

— Comment vous appelez-vous ? je demande, pour changer de sujet, pour reprendre pied dans quelque chose de concret.

Elle réfléchit un instant, comme si la question était plus complexe qu’elle n’y paraît.

— Ça fait longtemps qu’on ne me l’a pas demandé. Marthe, je crois. Oui. Marthe.

— Vous croyez ?

— Les noms s’effacent, avec le temps qu’on passe ici. Vous verrez.

Je m’écarte d’elle, mal à l’aise, et continue mon chemin vers l’avant du train. Vers la locomotive. Il y a forcément un conducteur, quelqu’un qui pourra m’expliquer, me dire où je vais, me dire comment redescendre si besoin.

Dans le couloir étroit, je croise mon reflet dans une vitre noircie par la nuit extérieure. Mon visage me semble différent. Plus creusé. Les cernes sous mes yeux ont la profondeur de tranchées. J’ai le teint d’un homme qui n’a pas dormi depuis des semaines — ce qui, techniquement, est vrai. Depuis l’accident, le sommeil m’a abandonné comme tout le reste.

L’accident.

Marie au volant, insistant pour conduire parce que j’avais bu un verre de trop au dîner d’anniversaire de sa sœur. Léa à l’arrière, cinq ans, en train de chanter une comptine sur les hippopotames, sa voix flûtée qui couvrait presque le bruit de la pluie sur le toit. Et puis les phares. Ce camion qui a grillé le stop, cette masse de métal qui a happé notre petite berline comme on écraserait un insecte contre un pare-brise.

Je n’ai rien senti. C’est ce que les médecins m’ont dit, plus tard, à l’hôpital. Choc, traumatisme crânien léger, quelques côtes fêlées. J’ai survécu. Marie et Léa non.

Je secoue à nouveau la tête, violemment cette fois, comme pour déloger ces images de mon crâne. Le couloir tangue légèrement sous mes pieds, et je dois m’appuyer contre la paroi métallique pour ne pas perdre l’équilibre.

Le deuxième wagon est presque identique au premier, si ce n’est qu’il fait plus froid. Un froid humide, qui s’infiltre sous mes vêtements comme une caresse malveillante. Un homme d’une quarantaine d’années est assis là, en costume gris froissé, une mallette posée sur ses genoux qu’il n’ouvre jamais, qu’il ne fait que serrer contre lui comme un talisman.

— Vous allez où ? je lui demande, m’asseyant en face de lui sans y être invité.

Il me regarde comme si ma question était la chose la plus absurde qu’il ait entendue.

— Au bureau, évidemment. J’ai une présentation à neuf heures. Le conseil d’administration m’attend.

Il consulte sa montre — une montre dont les aiguilles, je le remarque avec un frisson, ne bougent absolument pas. Elles sont figées sur une heure que je ne parviens pas à distinguer clairement, comme si mes yeux refusaient de s’y attarder.

— Quel jour sommes-nous ? je demande.

— Mardi, bien sûr. Comme toujours.

Comme toujours. La phrase reste suspendue entre nous, chargée d’un poids que je ne comprends pas encore.

— Vous prenez ce train tous les jours ? je reprends.

— Tous les jours ouvrables. Rennes-Paris, sept heures dix-sept. Je ne suis jamais en retard.

Quelque chose dans sa voix sonne faux, comme un disque rayé qui répéterait indéfiniment la même phrase. Je regarde ses mains, crispées sur la mallette. Ses jointures sont blanches.

— Et vous vous appelez ?

Il ouvre la bouche pour répondre, puis se fige. Un silence gêné s’installe, comme s’il cherchait quelque chose au fond de sa mémoire, quelque chose qui se déroberait à mesure qu’il tente de l’attraper.

— Bernard, dit-il finalement, mais sans grande conviction. Je crois. Oui, Bernard.

Le même hésitation que Marthe. Le même flottement dans l’identité, comme un vêtement trop grand qui ne tient plus sur les épaules.

— Depuis combien de temps prenez-vous ce train, Bernard ?

Il fronce les sourcils, cherche une réponse qui ne vient pas.

— Je ne... je ne sais pas exactement. Ça n’a pas d’importance. Ce qui compte, c’est d’arriver à l’heure.

Je me lève, un malaise grandissant en moi comme une marée qui monte lentement mais sûrement. Quelque chose ne tourne pas rond dans ce train. Les gens ici semblent flotter dans une routine qu’ils répètent sans en comprendre le sens, comme des acteurs qui auraient oublié qu’ils jouaient une pièce.

Je continue d’avancer vers l’avant.

Le troisième wagon me réserve une rencontre plus troublante encore. Une jeune fille, peut-être seize ou dix-sept ans, est assise près de la fenêtre, un livre ouvert sur ses genoux qu’elle ne lit jamais, ses yeux perdus dans le paysage flou qui défile dehors.

Elle porte un uniforme scolaire, une jupe plissée et un chemisier blanc immaculé, comme si elle sortait tout droit d’un lycée des années quatre-vingt.

— Salut, dis-je doucement, ne voulant pas l’effrayer.

Elle se tourne vers moi, et je remarque immédiatement ses yeux — ils portent une tristesse ancienne, une lassitude qui ne devrait jamais habiter le regard d’une adolescente.

— Vous aussi, vous cherchez la sortie ? demande-t-elle, sans même me laisser le temps de me présenter.

— Je... je cherche le conducteur. Je veux savoir où va ce train.

Elle rit, un rire sec, sans joie.

— Il n’y a pas de sortie. J’ai essayé, vous savez. Au début. J’ai essayé d’ouvrir les portes entre les wagons, de tirer le signal d’alarme, de casser les vitres même. Rien ne marche jamais.

— Depuis quand êtes-vous ici ?

Elle hausse les épaules, un geste étrangement désinvolte pour quelqu’un qui vient d’admettre une prison sans issue.

— Le temps n’a plus vraiment de sens, dans ce train. Je pensais que ça faisait quelques jours. Mais Marthe, la dame là-bas avec son tricot invisible, elle m’a dit qu’elle m’avait déjà vue passer plusieurs fois. Que je repasse dans les mêmes wagons, encore et encore, sans m’en rendre compte.

Un frisson glacé remonte le long de ma colonne vertébrale.

— Comment vous appelez-vous ?

Elle réfléchit, la même hésitation que les autres, ce même flottement dans l’identité.

— Camille, je crois. Ou peut-être Chloé. Les lettres se mélangent parfois dans ma tête, comme si elles s’effaçaient au fur et à mesure.

— Et vous vous souvenez d’où vous venez ? De ce qui s’est passé avant de monter dans ce train ?

Son visage se ferme instantanément, une porte qui claque.

— Je ne veux pas en parler. C’est... c’est trop douloureux.

Je n’insiste pas, mais une question me brûle les lèvres, une question que je n’ose pas encore formuler clairement, même dans mon propre esprit. Et moi ? Est-ce que moi aussi, j’oublie ? Est-ce que moi aussi, je répète les mêmes wagons, encore et encore ?

Je repense à mon reflet dans la vitre, ce visage creusé, ces cernes profonds. Je repense à ce trou noir dans ma mémoire, cet instant où j’aurais dû monter dans ce train et dont je ne garde aucun souvenir.

— Je dois continuer, dis-je à la jeune fille, presque pour moi-même.

— Vers l’avant ? Vers la locomotive ?

— Oui.

Son regard se voile d’une inquiétude soudaine.

— Personne n’y arrive jamais. J’ai essayé, moi aussi. Les wagons... ils s’allongent. Plus on avance, plus il semble en rester. Comme si le train s’étirait pour nous garder à l’intérieur.

Je hoche la tête, sans vraiment l’écouter, déterminé à poursuivre mon chemin. Il doit y avoir une explication rationnelle à tout ceci. Un conducteur. Une réponse.

Je marche encore longtemps — ou peut-être pas si longtemps, le temps devenant de plus en plus élastique, insaisissable, comme de l’eau qui coule entre mes doigts. Les wagons se succèdent, tous similaires, tous peuplés de quelques passagers qui semblent figés dans une routine sans fin, une boucle qu’ils rejouent sans même s’en apercevoir.

Je croise un vieil homme qui répète inlassablement qu’il doit descendre à la prochaine station pour retrouver sa femme qui l’attend sur le quai avec un bouquet de tulipes. Je croise une femme enceinte qui caresse son ventre en murmurant des berceuses à un enfant qui, je le devine avec un frisson d’horreur, ne naîtra jamais. Je croise un enfant seul, peut-être huit ans, qui joue avec un train miniature sur la banquette, faisant avancer le petit jouet le long d’une voie imaginaire, encore et encore, sans jamais se lasser.

Chacun d’eux, quand je leur parle, hésite sur son propre nom. Chacun d’eux semble prisonnier d’un instant figé, d’une routine répétée à l’infini, comme des disques rayés tournant sur eux-mêmes.

Et à chaque fois, cette même question me hante : Et moi ? Suis-je comme eux ?

Je repense à Marie. À Léa. Je ferme les yeux et j’essaie de convoquer leurs visages avec précision — la façon dont Marie plissait le nez quand elle riait, la façon dont Léa mordillait sa lèvre inférieure quand elle était concentrée sur un dessin. Les souvenirs sont là, encore vivaces, encore douloureusement présents. Ça me rassure, un peu. Je ne suis pas comme eux. Je me souviens.

Mais alors, une pensée s’immisce, insidieuse, glaciale : Et si c’était pire ? Et si me souvenir n’était pas une preuve que je suis différent, mais simplement une torture que les autres ont fini par oublier ?

Dans le septième ou huitième wagon — j’ai perdu le compte, honnêtement — je tombe enfin sur quelqu’un de différent. Un homme d’âge mûr, cheveux gris coupés courts, assis bien droit, un carnet à la main dans lequel il écrit avec application. Il ne porte pas cet air absent, cette routine figée que j’ai vue chez les autres. Ses yeux, quand ils se posent sur moi, sont vifs, curieux, presque amusés.

— Ah, dit-il en refermant son carnet. Un nouveau. Ça faisait un moment.

Je m’assois face à lui, soulagé de trouver enfin quelqu’un de lucide.

— Vous savez où va ce train ? Vous savez ce qui se passe ici ?

Il sourit, un sourire triste mais sincère, dénué de la fausseté que j’ai perçue chez Bernard ou Marthe.

— Je m’appelle Antoine. Et pour répondre à votre question... je crois que je commence à comprendre, oui. Ça m’a pris du temps. Beaucoup de temps.

— Alors expliquez-moi. S’il vous plaît. Je deviens fou, à errer dans ces wagons sans réponse.

Antoine referme son carnet et le pose sur ses genoux, croisant les mains par-dessus.

— Dites-moi d’abord : vous souvenez-vous de comment vous êtes monté dans ce train ?

Je secoue la tête, la gorge soudain serrée.

— Non. C’est un trou noir. Je me souviens d’avant, de ma vie, de... de ce qui s’est passé. Mais le moment précis où je suis monté à bord, il m’échappe complètement.

Antoine hoche la tête, comme s’il s’attendait à cette réponse.

— C’est la même chose pour tout le monde ici. Personne ne se souvient d’être monté. Parce que personne, en réalité, n’est monté volontairement.

— Je ne comprends pas.

— Ce train, dit-il lentement, en choisissant ses mots avec soin, n’est pas un train ordinaire. Il ne roule pas sur des rails que vous pourriez trouver sur une carte. Il roule entre deux états. Deux mondes, si vous préférez.

Un frisson glacé remonte le long de mon échine.

— Quels mondes ?

— Celui que vous avez quitté. Et celui qui vous attend, à l’autre bout.

— Vous voulez dire... la mort ?

Antoine hausse les épaules, un geste presque désolé.

— Je n’aime pas ce mot. Il est trop définitif, trop simple pour ce qui se passe réellement ici. Disons plutôt que ce train est un lieu de transition. Un sas. Un endroit où l’esprit, encore accroché à ce qu’il a perdu, refuse d’avancer.

Je sens mon cœur battre plus vite, une panique sourde qui commence à poindre.

— Mais moi, je suis vivant. Je le sais, je le sens. Je respire, je marche, je...

— Vous croyez respirer, m’interrompt-il doucement. Vous croyez marcher. Mais dites-moi, avez-vous eu faim, depuis que vous êtes ici ? Soif ? Avez-vous eu besoin de dormir ?

Je m’arrête, la bouche entrouverte, cherchant une réponse qui ne vient pas. Non. Je n’ai rien ressenti de tout ça. Pas une seule fois depuis que je suis monté dans ce train — depuis cet instant que je ne me rappelle même pas.

— Chacun des passagers que vous avez croisés, continue Antoine, est resté accroché à un instant précis de sa vie. Marthe attend son fils, mort à la guerre, en tricotant éternellement la même écharpe qu’elle n’a jamais pu terminer à temps. Bernard revit sans cesse le jour de sa crise cardiaque, persuadé qu’il doit encore aller travailler, incapable d’admettre que son cœur a lâché dans ce même train, il y a bien longtemps. La jeune fille, Camille, s’est suicidée à seize ans et refuse d’accepter ce geste, alors elle erre, cherchant une sortie qui n’existe pas.

Chaque nom, chaque histoire, résonne en moi comme un écho glaçant.

— Et vous ? je demande, la voix tremblante. Votre histoire, à vous ?

Antoine baisse les yeux vers son carnet, une ombre de douleur traversant son visage buriné.

— Moi, j’ai compris. Il y a longtemps, je crois — même si le temps, ici, n’a plus vraiment de sens, comme vous l’avez sûrement remarqué. J’ai compris que ce train n’existait que parce que je refusais de lâcher prise. Alors j’écris. J’écris tout ce qui me passe par la tête, en attendant. En attendant de trouver le courage.

— Le courage de quoi ?

— D’accepter. D’avancer vers la locomotive, malgré tout. Malgré la peur de ce qui m’attend au terminus.

Je le regarde, cherchant dans ses yeux une trace de mensonge, une preuve que tout ceci n’est qu’un délire, une hallucination née de mon propre traumatisme. Mais je n’y trouve que de la sincérité, une tristesse résignée, presque paisible.

— Et moi, alors ? Pourquoi je ne me souviens de rien ? Pourquoi mon esprit refuse-t-il de me montrer ce qui s’est passé ?

Antoine me regarde longuement, avec une compassion qui me serre la gorge.

— Parce que ce que vous refusez d’accepter est probablement la chose la plus difficile à admettre. Réfléchissez, monsieur. Réfléchissez vraiment. Que faisiez-vous, juste avant de monter dans ce train ?

Je ferme les yeux. Je laisse les images remonter, une à une, comme des bulles crevant à la surface d’une eau stagnante.

L’accident. La pluie. Les phares du camion. Le fracas du métal.

Et puis... l’hôpital. Les néons blancs du plafond. Le bip incessant des machines. Les visages graves des médecins penchés sur moi, leurs voix étouffées, comme entendues à travers l’eau.

« Il a survécu au choc initial, mais les blessures internes sont sévères... »

« Sa femme et sa fille sont décédées sur le coup, mais lui... »

Je rouvre les yeux, le souffle coupé, comme si on venait de me frapper en pleine poitrine.

— Je... je suis à l’hôpital, dis-je, la voix à peine audible. Je suis dans le coma. C’est ça ?

Antoine hoche la tête lentement, ses yeux emplis d’une tristesse infinie.

— Vous avez survécu à l’accident, physiquement. Mais votre esprit, lui, refuse d’accepter la réalité. Refuse d’accepter que Marie et Léa sont parties. Alors il vous a construit ce refuge, ce train, cet espace entre la vie et la mort où vous pouvez encore espérer, encore fuir la vérité insupportable.

— Non, dis-je, secouant la tête violemment. Non, c’est impossible. Je les ai vues. Je me souviens d’elles, de leurs visages, de leurs voix...

— Bien sûr que vous vous en souvenez. C’est justement pour ça que vous êtes ici. Parce que vous n’arrivez pas à les oublier, à accepter qu’elles ne sont plus là. Votre esprit a créé ce train comme un purgatoire, un espace où le temps s’étire indéfiniment, où vous pouvez repousser encore et encore le moment de faire face à la vérité.

Des larmes brûlantes me montent aux yeux, la première véritable émotion que je ressens depuis mon arrivée dans ce train infernal.

— Alors qu’est-ce que je dois faire ? Comment... comment je sors d’ici ?

Antoine se lève, rangeant son carnet dans la poche intérieure de sa veste.

— Vous devez continuer. Vers l’avant. Vers la locomotive. C’est là que se trouve la réponse — la vraie réponse, celle que votre esprit refuse encore de voir.

— Et si je n’y arrive pas ? Si, comme la jeune fille, les wagons continuent de s’allonger indéfiniment ?

— Alors vous resterez ici, comme tous les autres. Prisonnier de votre chagrin, pour l’éternité — ou du moins, jusqu’à ce que votre corps, à l’hôpital, cesse définitivement de lutter.

Un silence pesant s’installe entre nous, seulement brisé par le bruit monotone des roues sur les rails invisibles.

— Merci, dis-je finalement, la gorge nouée. Merci de m’avoir dit la vérité.

Antoine hoche la tête, un sourire mélancolique aux lèvres.

— Allez-y. Avant qu’il ne soit trop tard.

Je me remets en marche, le cœur battant à tout rompre, les jambes tremblantes sous le poids de cette vérité insupportable. Les wagons défilent, toujours les mêmes visages hagards, les mêmes routines figées, mais je ne m’arrête plus pour leur parler. Je n’ai plus le temps. Il faut que j’avance.

Le paysage par la fenêtre change progressivement. Le gris flou se teinte peu à peu de nuances plus sombres, presque menaçantes, comme si nous approchions d’un orage invisible. Les néons du plafond clignotent de plus en plus violemment, et le bruit des roues sur les rails devient assourdissant, presque douloureux.

Je pousse une porte, puis une autre, traversant wagon après wagon, ignorant les regards vides des passagers que je croise, ignorant leurs murmures incompréhensibles. Mon seul objectif est la locomotive, cette réponse ultime qu’Antoine m’a promise.

Enfin, après ce qui me semble une éternité — mais qu’est-ce que l’éternité, dans un lieu où le temps n’a plus de sens ? — j’atteins une porte différente des autres. Plus petite, plus ancienne, marquée d’une inscription à moitié effacée : « Accès conducteur — Interdit au public. »

Je pousse la porte sans hésiter.

Ce que je découvre de l’autre côté n’est pas une cabine de conduite, ni un mécanisme complexe de leviers et de cadrans. C’est une pièce presque vide, baignée d’une lumière blanche et douce, semblable à celle d’un matin de printemps. Au centre, deux silhouettes m’attendent, immobiles, tournées vers moi.

Marie. Léa.

Mon cœur s’arrête littéralement dans ma poitrine — ou du moins, c’est l’impression que j’ai, cette sensation viscérale d’un organe qui cesse de battre sous le choc de l’émotion. Marie porte la même robe bleue qu’elle avait ce soir-là, ses cheveux bruns tombant en cascade sur ses épaules. Léa tient sa poupée en chiffon préférée contre sa poitrine, ses yeux noisette pétillants comme toujours.

— Papa, dit Léa d’une petite voix, tu as mis du temps à venir.

Je m’effondre à genoux, incapable de retenir mes sanglots plus longtemps, des mois de chagrin refoulé explosant enfin à la surface.

— Vous êtes... vous êtes réelles ? Ou est-ce encore une illusion, comme les autres ?

Marie s’avance, s’agenouille face à moi, et pose une main sur ma joue. Sa peau est douce, chaude, tellement réelle que ça me brise le cœur encore davantage.

— Nous sommes ce que ton esprit a besoin de voir, pour accepter enfin la vérité, dit-elle doucement, sa voix empreinte d’une tendresse infinie. Nous t’aimons, mon amour. Mais tu ne peux pas rester ici avec nous. Pas encore.

— Je ne veux pas vous perdre à nouveau, dis-je, la voix brisée par les larmes. Je ne veux pas vous laisser partir une seconde fois.

Léa s’approche à son tour, posant sa petite main sur mon genou.

— Tu ne nous perds pas, papa. On sera toujours avec toi. Mais tu dois retourner. Tu dois vivre.

— Comment... comment je fais pour vivre sans vous ?

Marie sourit, un sourire empli de douleur et d’amour mêlés.

— Tu trouveras un chemin. Comme tu as toujours trouvé un chemin, pour nous, pour notre famille. Mais ce chemin, désormais, tu dois le tracer seul.

Un grondement sourd résonne autour de nous, comme si le train lui-même protestait contre cette vérité qu’il tentait désespérément de dissimuler. La lumière blanche vacille, les contours de Marie et Léa commencent à s’estomper, comme une photographie qui se décolore sous l’effet du soleil.

— Attendez, non, pas encore, je vous en supplie...

— Nous t’aimons, papa, murmure Léa, sa voix déjà lointaine, comme portée par un vent invisible.

— Réveille-toi, mon amour, ajoute Marie, ses traits se dissolvant dans la lumière aveuglante. Réveille-toi, et vis pour nous trois.

Un bip strident. Puis un autre. Une odeur âcre de désinfectant qui me pique les narines. Une lumière blanche, aveuglante, mais différente cette fois — plus froide, plus clinique.

J’ouvre les yeux.

Le plafond d’une chambre d’hôpital se dessine peu à peu devant moi, les néons familiers, le bruit régulier des machines qui surveillent mon rythme cardiaque. Une infirmière se penche au-dessus de moi, ses yeux s’écarquillant de surprise.

— Docteur ! Il se réveille ! Venez vite !

Des pas précipités résonnent dans le couloir. Un médecin fait irruption, vérifiant frénétiquement mes constantes, m’éclairant les yeux d’une petite lampe de poche.

— Monsieur, vous m’entendez ? Vous êtes à l’hôpital. Vous avez eu un accident de voiture il y a... (il consulte rapidement un dossier) trois semaines. Vous étiez dans le coma.

Trois semaines. Le dernier train m’a semblé durer une éternité, et pourtant, dans ce monde-ci, ce n’était que trois semaines.

— Ma femme, dis-je d’une voix rauque, à peine reconnaissable. Ma fille.

Le visage du médecin se ferme, une expression que je reconnais immédiatement — celle qu’on adopte pour annoncer une mauvaise nouvelle qu’on a déjà dû annoncer une première fois, il y a bien longtemps.

— Je suis vraiment désolé, monsieur. Elles n’ont pas survécu à l’accident. Vous... vous étiez déjà au courant, avant votre coma. Vous vous en souvenez ?

Je ferme les yeux, laissant les larmes couler librement sur mes joues, mais cette fois, ce ne sont pas des larmes de déni ou de refus. Ce sont des larmes d’acceptation, amères et douloureuses, mais réelles.

— Oui, dis-je doucement. Je m’en souviens, maintenant.

Le médecin hoche la tête, respectueux de mon silence, et quitte la pièce après avoir vérifié une dernière fois mes constantes.

Seul dans cette chambre d’hôpital, je regarde par la fenêtre. Le ciel commence à peine à s’éclaircir, les premières lueurs de l’aube perçant à travers les nuages gris. Un nouveau jour se lève, le premier d’une longue série de jours que je devrai désormais affronter sans Marie, sans Léa.

Mais je me souviens de leurs derniers mots. Vis pour nous trois.

Alors, doucement, péniblement, je commence à me redresser dans mon lit d’hôpital. Le chemin sera long, semé de rechutes et de moments de désespoir, je le sais déjà. Mais pour la première fois depuis l’accident, je sens une infime lueur d’espoir s’allumer au fond de moi, fragile mais bien réelle.

Le dernier train m’a ramené à la vie. Et cette fois, je suis bien décidé à ne plus jamais le manquer.

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