1 - Aliens
Lara
J'avais six ans la première fois que je me suis cassé un os.
Saut depuis le toit du garage, un drap noué autour de mes épaules pour voler comme un super-héros. Moins d'un an après je m'en étais cassé cinq autres. En grimpant aux arbres les plus hauts, en roulant dans l'escalier par amour du vertige, sautant de la balançoire à pleine hauteur en visant les graviers....
Pendant que les filles de ma classe jouaient à la marelle et aux poupées, je passais mes récréations à relever les défis de mes camarades masculins. Qui sautait le plus loin, qui grimpait le plus haut, qui osait traverser le préau les yeux fermés.
Je les battais une fois sur deux, et le reste du temps, je réduisais le quotidien de ma mère à me déposer à l'école et venir me récupérer en pleurs aux urgences.
Quand elle avait réalisé qu'elle n'élevait pas une fille mais une sorte de garçon aux cheveux longs, ma mère m'avait raconté l'histoire de la petite mésange qui s'était brisée les jambes à vouloir marcher comme son amie la cigogne.
Une sagesse de son pays, dont j'appris plus tard qu'elle portait une signification plus profonde. Mais ce que la moi de sept ans devait comprendre, c'est qu'une fille n'avait rien à gagner à jouer à faire comme les garçons.
— ET C'EST PARTI POUR LA JEUNE ÉQUIPE DES BLACK OUT ! LIAM, AIDEN ET BRIAN ONT POUR MISSION DE FAIRE TREMBLER LE STADE ET ÇA COMMENCE FORT !
Je m'étais contentée d'hocher la tête quand elle m'avait demandé de promettre que c'était la dernière fois parceque je savais déjà que je recommencerai. Et pas de bol pour ma pauvre mère, l'année d'après, mon oncle m'emmenait voir mon tout premier show de Freestyle Motocross.
Sous mes yeux émerveillés, Jolene Van Vugt s'était élancée à vingt mètres d'altitude sur une moto qui pesait deux fois son poids. Et devant un stade de soixante-mille personne, elle avait réalisé le premier backflip jamais exécuté par une femme.
Ce jour-là, j'avais serré si fort la main de mon oncle, qu'il en avait grimacé.
"Oncle Joon, je veux faire ça moi aussi".
Il avait ri, mais n'avait pas dit qu'on en reparlerait plus tard. Il n'avait pas caressé mes cheveux en me prenant pour une gamine qui disait des bêtises. Il avait juste répondu, comme si c'était la chose la plus évidente au monde pour lui :
"Tu le feras".
Des années après, j'avais collectionné les fractures, les hématomes et les séjours à l'hôpital.
J'avais contraint ma pauvre mère à accepter qu'elle ne dormirait plus jamais que d'une oreille.
J'avais choisi une voie dont l'issue pouvait m'être fatale au quotidien, à la moindre erreur, au moindre caprice du destin.
Mais surtout, j'avais embrassé un monde où les statistiques et ma constitution amenaient les gens à me sous-estimer.
Et à chaque fois que quelqu'un le faisait, je m'arrangeais pour le lui faire regretter.
— ÉNORME EXTENSION DE LIAM SUR CE CLIFFHANGER ! DERRIÈRE LUI AIDEN ENCHAÎNE SUR UN WHIP ! MAGNIFIQUE AMPLITUDE ! MAIS ATTENTION AU ROOKIE BRIAN QUI FAIT SES PREMIERS PAS DANS LA COUR DES GRANDS AUJOURD'HUI !
(Le cliffhanger et le Whip sont des noms de figures)
Nous étions dans les dernières minutes de notre run. Et dans les gradins du NRG Stadium de Houston, quatre vingt-mille personnes assistaient à la vingt-deuxième édition des FMX World Championship. Compétition qui se jouait en équipe de trois, et que tous les riders rêvaient de gagner au moins une fois.
Sur la rampe voisine de la mienne, Aiden prenait de l'élan pour son prochain saut, mais ce n'était pas lui qui m'intéressait. Je vis le corps de Liam se tasser sur sa moto tandis qu'il remontait le kicker (rampe de lancement) . Ses épaules pivotèrent légèrement à gauche et je sus exactement ce qu'il préparait.
Nous nous étions mis d'accord sur l'ordre et la répartition des figures.
Le Superman Seat grab était sa chasse gardée, sa figure trophée pour cette première phase de la compétition. Celle qu'il avait saignée durant des mois d'entraînement pour impressionner les juges et s'assurer un ticket pour les X Games.
Sauf que je m'en fichais royalement.
Je mis les gaz et mes pneus quittèrent la surface pour décoller une fraction de secondes avant lui. Suspendus à plus de vingt mètres au-dessus du sol, nous n'avions que trois secondes. Trois secondes de vol entre le lancement et la réception en pente.
Dans ce laps de temps, un sourire gagna mes lèvres quand je croisai le regard de Liam dans les airs. Lorsqu'il comprit que je ne comptais pas faire ce qui était prévu, mes mains avaient déjà lâché le guidon. Elles tenaient fermement la moto par les poignées de la selle tandis que mes jambes furent projetées à l'arrière, parallèlement à la carrosserie.
Le regard de mon coéquipier passa de la surprise à la fureur. Ses mains tremblèrent sur le guidon lorsqu'il fut forcé de changer sa figure à la dernière seconde, le règlement nous interdisant de réaliser la même à ce stade de la compétition.
Liam réalisa le tsunami basique que j'étais censée exécuter tandis que je hissais mon corps vers l'avant pour rattraper le guidon et me repositionner sur la selle.
Le mouvement m'arracha une grimace quand la douleur se répandit des muscles de mes bras à ceux de mes épaules. Épaules que je me serais probablement luxées si je n'avais pas passé des mois à m'entraîner en cachette pour réaliser cette figure.
Le plus pénible fut la réception maladroite qui secoua mes pneus, remontant ma colonne vertébrale et faisant claquer mes dents à l'atterrissage.
Chacun des muscles de mon corps était en feu mais il n'y avait pas eu le moindre dégât. J'avais tenu bon.
Le stade explosa en un seul grondement. L'animateur hurla mon nom qui raisonna dans les haut-parleurs du stade et je dus résister à l'envie de retirer mon casque pour savourer cet instant de gloire.
Cette victoire là,
Ce moment où je pourrais dévoiler mon identité sans craintes,
Ce jour où Brian pourrait redevenir Lara...
Je me contentais de l'espérer pour un futur prochain.
Mes coéquipiers me rejoignirent au centre de l'arène, Aiden se rangeant à ma droite et Liam à ma gauche.
Sous les lumières des projecteurs, je pouvais ressentir la tension qui imprégnait l'air entre nous trois.
Une caméra montée sur une grue glissa lentement sur nos visages, retransmettant nos moindres expressions sur les écrans géants du stade. Il fallait faire bonne figure, vendre du rêve, jouer les coéquipiers parfaits pour les sponsors et le public.
Mais je vis le tremblement de la mâchoire de Liam quand son visage fut retransmis sur l'écran. S'il n'y avait pas des millions de téléspectateurs en direct, il m'aurait déjà sauté à la gorge.
Aiden, comme à son habitude, ne laissait rien transparaître.
Quant à moi je restai imperturbable. Mon sourire n'avait pas quitté mes lèvres, bien à l'abri sous ma visière teintée. Et il s'élargit davantage lorsque notre score et le détail des notes s'affichèrent à l'écran. Nous occupions la troisième place, et vu que nous étions l'avant dernière équipe à passer, il n'y avait plus le moindre doute que nous soyions qualifiés pour la deuxième phase.
Mon équipe quitta donc l'arène et nous roulions dans le tunnel des coulisses jusqu'à notre box. À peine sa bécane calée sur sa béquille, Liam jeta son casque sur le sol d'un geste rageur et fonça sur moi.
— Tu te fous de moi ?! hurla-t-il au moment où Aiden s'empressa de s'interposer. Tu me voles mon trick en plein run ? Pour qui tu te prends, sale p...
(Dans le jargon, les figures sont également appelés des tricks)
Aiden coupa mon assaillant en calant un bras contre son torse, canalisant les quatre les quatre-vingts kilos de muscles en feu de ce dernier tout en se tournant vers moi. Je sentis les yeux de glace du rouquin me dévisager avec la même évaluation froide habituelle tandis que je prenais mon temps.
Savourant chaque seconde de leur crise de nerfs, je détachai la jugulaire de mon casque pour le retirer. Mes boucles brunes furent libérées et secouées de droite à gauche avec une grace exagérée. Geste de pur provocation pour leur montrer à quel point leur colère me glissait dessus.
— Qu'est-ce qui t'a pris de faire ça ? me demanda Aiden d'une voix plus maîtrisée que son collègue. On avait calé l'ordre des figures avec le coach. À cause de ton numéro, on aurait pu se faire disqualifier.
Je tirai sur la fermeture éclair de ma combinaison jusqu'à mes hanches et nouai les manches autour de ma taille. Je pris le temps d'apprécier l'air frais qui s'infiltrait à travers le tissu de mon débardeur tandis que Liam m'observait, au bord de l'implosion.
Une veine pulsait contre sa tempe, sa poitrine se soulevait au rythme de la tension qu'il contenait, et le tout associé aux mèches rouges qui parsemaient ses cheveux bruns, lui donnait l'apparence d'un animal enragé.
Je calai un bras sous ma poitrine, l'autre allant chercher les plaques qui pendaient autour de mon cou. Les morceaux de métal froid roulèrent dans ma paume alors qu'un sourire faussement innocent étirait mes lèvres.
— C'était un choix purement tactique. On courait le risque d'être éliminés si on ne faisait pas mieux que l'équipe précédente.
Je lâchai le rouquin des yeux pour planter mon regard dans celui de Liam.
— Tu as deux ans d'expérience en compétition et je trouvais inquiétant que le mieux que tu puisses faire soit cette figure dépassée, balancé-je avec désinvolture. Désolée de te l'apprendre mais vu ton gabarit et ton expérience, ça n'aurait pas tant impressionné les juges. Par contre, un rookie qui s'y colle, c'est autre chose. Le jury a tendance à valoriser la prise de risque des débutants.
Je fus moi même surprise de la cohérence de mon mensonge. Il n'avait jamais été question d'une quelconque tactique. Je voulais leur donner une leçon à tous les deux.
— Tactique mon cul ! cracha le principal concerné. Rookie veut dire que t'es là pour faire ce qu'on te dit. T'es là pour faire le nombre et nous servir de faire-valoir, pas pour jouer les putains d'héroïnes !
Je fis un pas vers lui, défiant la tempête qui faisait rage dans ses yeux bruns. D'un mouvement du menton, je désignai l'écran plat suspendu au mur du box, où le détail des notes de notre run clignotait encore.
— On dirait pourtant que la rookie a sauvé vos fesses, je répliquai d'une voix douce. À moins que mes yeux ne me jouent des tours... la note de mon run est supérieure à la tienne, non ?
J'inclinai légèrement la tête, et ma voix se fit plus basse tout près de son visage.
— ça fait quoi de se prendre ça dans les couilles ?
Ce fut l'étincelle de trop.
Liam dégagea violemment le bras d'Aiden, le balayant hors de son passage pour se ruer sur moi.
Je fus projetée contre le mur, ma tête heurtant la surface tandis que ses mains encore gantées s'abattirent sur mes bras. La pression qu'il exerça sur mon corps raviva la douleur de mes muscles encore traumatisés par la violence de ma réception.
— Tu te crois spéciale ? lâcha-t-il, son visage si près du mien que son souffle me parvint comme de la braise. Tu te crois meilleure que moi ?
Ses doigts s'enfoncèrent dans ma chair et cette fois, le gémissement de douleur que je m'efforçais de contenir m'échappa. Un sourire sadique gagna les lèvres de mon coéquipier lorsque mon corps se mit à trembler sous sa poigne.
— Ça fait mal, hein ? m'interrogea t-il, venimeux. Tu t'es entraînée mais ça change rien, c'est toujours aussi douloureux.
Je m'efforcai de paralyser mon corps, serrant les dents à m'en fêler les mâchoires pour garder le menton levé.
— C'est exactement pour ça qu'on appelle cette figure un Superman Seat Grab, Brian.
Les mots me renvoyèrent cruellement à ma condition. Il avait intentionnellement appuyé sur mon pseudonyme pour me mettre en face de ma propre supercherie.
Et le pire, c'était que mon silence lui donnait raison. Je ne pouvais pas réfuter son attaque, parce que les statistiques étaient contre moi. Le nombre de femmes dans le milieu du FMX se comptait sur les doigts d'une seule main. Et celles qui avaient réussi à se hisser au rang de leurs confrères masculins étaient encore plus rares.
Malgré tout, je n'avais pas choisi une identité d'homme parceque je n'assumais pas d'être une femme dans ce milieu. Mais ça ne servirait à rien de le leur expliquer, ils ne comprendraient pas.
Mon regard se posa sur celui du rouquin qui observait la scène sans bouger d'un pouce, et je m'entendis jurer contre moi même pour avoir une seconde pensé qu'il interviendrait.
Des deux, j'avais toujours pensé qu'il était le pire.
Liam était un chien enragé prévisible.
Aiden, lui, dissimulait son venin derrière des expressions de marbre et des sourires factices quand le coach et les représentants des sponsors étaient dans les parages. Mais tous les deux avaient toujours pensé pareil. Ils m'avaient eu en horreur depuis la seconde où moi, une fille, avait été sélectionnée pour rejoindre l'équipe au détriment d'un jeune autre rookie.
Dans un sursaut de rage, j'arrachai violemment mes bras de la prise de mon assaillant. Ma jambe rencontra son ventre et le repoussa en arrière, et je maudis Aiden qui choisit le moment où ma paume allait s'abattre sur le visage de Liam pour intervenir.
— Je pense qu'on a surtout eu de la chance. Ce run n'avait rien d'un run de team, et les juges le verront au revisionnage. S'ils le voient, les sponsors le verront aussi, et bye-bye les X Games. Alors je propose qu'on mette nos individualités de côté et qu'on reste une équipe.
— Une équipe ? je crachai, les dents serrés. On ne sera jamais une équipe. Vous ne m'avez jamais considérée comme une co-équipière.
— Parce que t'as rien à faire ici ! fulmina Liam. T'es là uniquement parce que notre coach veut satisfaire les caprices de sa nièce. C'est une affaire de famille, et nous, on se retrouve coincés avec toi ! Putain, si Joon était pas un des meilleurs pilotes de sa génération, j'aurais jamais accepté de faire partie de cette grosse blague !
— Ça suffit !
La voix tempêta depuis l'entrée du box avant que je puisse répliquer. Un silence de plomb porté par l'autorité du coach s'abattit instantanément.
À quarante ans passés, mon oncle Namjoon possédait encore cette stature qui faisait trembler ses concurrents sur le circuit. Ses cheveux bruns coupés courts encadraient un visage aux traits nobles et virils, dotés d'un regard presque noir qui devenait intimidant lorsqu'il était en colère.
Et il était en colère.
Je le vis à la contraction de sa mâchoire qui révélait le creux de ses fossettes. Les mêmes que ma mère, et l'une des seules caractéristiques physiques que j'avais hérité d'eux deux à la fois.
— Vous deux, aux contrôles techniques, tout de suite. Lara, tu restes ici.
Liam lâcha un dernier soupir rageur, mais ne discuta pas. Il ramassa son casque et quitta le box, suivi de près par son second.
Dès qu'ils disparurent dans le couloir, la colère de mon oncle éclata.
— Tu as sapé mon autorité, tu n'as pas respecté tes coéquipiers, et tu as brisé l'unité de la présentation de l'équipe. Cette première manche reposait entièrement sur l'impression collective et toi tu en as fait une affaire personnelle !
Je gardai la tête haute, le menton levé, tout en étant incapable de soutenir son regard.
— Ça a tout de même payé, bougonné-je. Les juges ont adoré, et on est qualifiés.
— Quand est-ce que tu as appris cette figure ?
— Je me suis entraînée, balancé-je avec un haussement d'épaule.
Sa voix monta encore d'un cran.
— Tu t'es entraînée dans mon dos, sans la moindre supervision ! Est-ce que tu as la moindre idée de...
— Oui, j'ai pris un risque, et ça a payé ! le coupé-je en serrant les poings. Prendre des risques, c'est tout ce qui fait ce sport. Alors je ne comprends pas pourquoi tu me hurles dessus !
— J'ai promis à ta mère de te garder en un seul morceau ! Et je t'interdis de me faire manquer à cette promesse. Si je dis que tu n'as pas encore le niveau pour une figure, tu ne la fais pas. Et tu ne t'entraînes pas à la faire dans mon dos. Est-ce que c'est clair ?
Je ne lui offris aucune réponse. Fixant le mur derrière lui, je libérai les manches nouées autour de ma taille pour les réenfiler sur mes épaules dans un geste de pure défiance.
Mon oncle lâcha un lourd soupir et passa une main lasse sur son visage. Puis il désigna l'écran posé sur un petit meuble.
— Prends la tablette. On va revoir ta réception. Peut-être que là, tu comprendras enfin de quoi je parle.
Mon corps ne bougea pas d'un pouce. Je n'avais aucune envie de lui donner raison car je savais déjà ce que l'écran allait révéler. Si ma réception tremblante avait échappé à l'œil des juges, elle n'avait certainement pas échappé à mon oncle qui avait passé des années à pratiquer puis à enseigner ce sport.
Je savais déjà quelle leçon il allait me répéter et je n'étais pas d'humeur à l'entendre une nouvelle fois. Je la connaissais déjà par cœur.
Premièrement, une moto de cross pesait environs cent kilogrammes. La manipuler en plein vol, la projeter dans une rotation, la rattraper dans le vide, demandait une force pure dans les bras, les épaules et le tronc.
Les femmes étant en moyenne plus légères et moins musclées en haut du corps, certaines figures comme le Superman seat grab, qui nécessitaient d'envoyer la moto loin de soi puis de la rattraper, étaient à limite du possible pour beaucoup de morphologies féminines.
Deuxièmement, il y avait la résistance aux impacts. Il fallait en en avoir dans les jambes et meme dans tout le corps pour encaisser l'aterissage des figures les plus folles. Une seule erreur au moment où les pneus touchaient la rampe de réception et on pouvait se briser les genoux, la colonne vertébrale, ou se faire écraser de l'intérieur.
Dans tout ça, je pesais soixante kilos pour un mètre soixante neuf. J'avais les épaules fines, une carrure peu impressionnante mais les bras, le corps et les abdominaux solidifiés par les années d'entraînement.
La leçon de mon oncle n'était pas que mon rêve était impossible mais que ma constitution nécessitait un entraînement différent. Un entraînement qui exigeait plus de temps.
Mais la patience était loin d'être une de mes qualités.
— Pas maintenant, décliné-je en tirant mes boucles vers l'arrière pour les attacher en un chignon serré. Ça va être au tour des Spoons. Je veux les voir.
Le visage fermé, je fixais obstinément le mur blanc derrière lui pendant qu'il m'observait. Son regard ne me lâcha qu'au moment où il capitula en poussant un soupir de résignation.
— Vas-y.
Sans attendre, je m'emparai de mon casque que j'enfilai avant de quitter le box. Les pas encore lourds des sermons que je venais de me prendre, je pris la direction de la passerelle latérale qui surplombait l'arène. C'était le lieu ou tous les pilotes du circuit se regroupaient pour observer, décortiquer et juger les performances de leurs concurrents.
Pourtant, au moment où j'aperçus la vingtaine de silhouettes déjà massées là, mon corps se braqua. Leurs voix graves et leurs rires gras me parvinrent lorsque je reculai d'un pas pour coller mon dos contre le mur près de l'entrée. Pour dégager le poids qui venait de s'abattre sur ma poitrine, je forçai un soupir.
J'avais besoin d'un instant. Juste un instant pour respirer avant d'y aller.
Mes débuts dans ce milieu, les premières interactions sur les circuits régionaux, les premiers camps d'entraînement, je ne les souhaiterais même pas à mon pire ennemi. Les commentaires auxquels j'avais eu droit n'avaient jamais concerné ma façon de rider ou ma technique mais plutôt ma prétendue faiblesse biologique.
On s'était moqué de moi, j'avais eu droit à des sifflements, des aboiements qui saluaient mon passage, des remarques crasses qui détaillaient mon anatomie, me réduisant constamment à un simple bout de viande égaré dans leur espace. Certains avaient essayé d'aller plus loin. Coucher avec moi était devenu une sorte de défi qu'ils se lançaient à voix basse en me regardant passer.
Et même si je n'avais jamais eu ma langue dans ma poche, et que j'en avais fait bégayer plus d'un avec ma répartie affûtée, quand ils s'y mettaient à plusieurs, c'était autre chose.
Les voix se superposaient, les rires se nourrissaient les uns des autres, et j'avais l'impression qu'ils formaient un dôme au-dessus de moi. Un dôme dont je ne pouvais m'échapper et qui m'asphyxiait.
Je n'avais pas choisi d'être Brian par complexe. Brian, c'était tout simplement ma seule façon de respirer. La seule façon de les obliger à regarder le pilote et non la fille derrière le casque.
La visière teintée de mon casque fut rabattue. Je vérifiais ensuite qu'aucune de mes boucles ne dépassait puis inspirai un bon coup avant de rejoindre la passerelle.
Quelques têtes se retournèrent et m'évaluèrent furtivement, puis m'adressèrent un signe de tête. Je compris que c'était un compliment pour ma performance à laquelle ils avaient sûrement assisté d'ici.
Brian recevait toujours ce genre de reconnaissance. Lara n'obtenait jamais que des sourires crasses et des regards qui la rabaissaient.
Un strict hochement de tête fut la seule réponse que j'offris avant de compléter la rangée accoudée sur la rambarde.
Au même moment, l'éclairage du stade baissa en luminosité. Et le son électro qui pulsait dans les enceintes fut coupé et remplacé par une basse sourde et métronomique.
Autour de moi, le brouhaha des conversations s'éteignit. L'ensemble des pilotes massés sur le perchoir s'enferma dans un silence religieux.
Nous étions tous là pour la même raison. Nous étions tous là pour regarder les tenants du titre.
Lorsque l'animateur appela enfin leur nom, sa voix, bien que portée par les géants haut parleurs du stade, fut instantanément engloutie par les clameurs d'un public en transe.
Quatre-vingt mille personnes scandaient le même hymne.
SPOONS, SPOONS, SPOONS !
Les projecteurs se braquèrent sur l'entrée de l'arène et la pyrotechnie s'embrasa. Trois silhouettes fendirent la fumée des fumigènes juchées sur des bécanes dont les moteurs rugissaient à l'unisson. Comme s'ils approuvaient le délire de la foule.
Le béton sous mes pieds trembla si fort que je sentis les vibrations se répercuter jusque dans ma cage thoracique.
Ou c'était peut-être mon cœur qui battait trop vite.
Si dans ce monde, j'étais réellement la petite mésange aux pattes trop courtes, les cigognes comme qui je voulais marcher, c'étaient ces gars-là.
C'était la première fois que je les voyais en chair et en os, après avoir saigné des centaines de vidéos de leurs runs. Et je savais déjà que le spectacle serait au-delà de mes attentes.
Le premier à s'élancer sur le kicker fut Jeon Jungkook. Cadet du trio, chouchou du public, et spécialiste des figures les plus délirantes.
Dans les airs, Jungkook ne pilotait pas, il s'amusait. Comme un gamin dans sa propre cour de récré, il enchaînait les tricks les plus imprévisibles avec une agilité déconcertait tout ceux qui le regardaient faire.
Ses figures étaient d'une créativité si brute qu'on avait l'impression qu'il les inventait sur le moment. Qu'il n'avait pas besoin d'essayer, qu'il avait juste à les exécuter comme elles lui venaient et transformer ses runs en un véritable show.
La caméra du drone le suivait au plus près. Et comme d'habitude il s'amusait avec elle comme avec un vieux copain, déchaînant les cris de la foule à chaque fois qu'il leur faisait signe dans les airs. En plein milieu d'un Body varial, le corps pivotant sur lui-même, au-dessus de la moto, Jungkook adressa un clin d'œil à l'objectif.
L'action fut retransmise au ralenti et en gros plan sur les écrans géants du stade. Dans les tribunes, les rires s'élevèrent et les filles hurlèrent à en perdre la tête.
A côté de moi, deux riders se mirent à souffler.
— Gros frimeur, marmonna l'un d'eux.
Un sourire étira mes lèvres. Frimeur peut-être, mais c'était impossible de ne pas aimer ce mec.
Les projecteurs pivotèrent et les écrans basculèrent sur son voisin de rampe.
Kim Taehyung, c'était la force brute. Sa moto, il la dominait, la pliait à sa volonté comme si elle était une extension de son propre corps. Entre ses mains, la bécane semblait avoir le poids d'une plume. Par la seule force de ses bras et de ses cuisses, il traçait des courbes dans les airs avec sa monture comme l'aurait fait un artiste armé d'un crayon sur une feuille de papier.
Ce mec avait une telle puissance musculaire, que lorsqu'il planait au dessus de l'arène, il laissait une folle impression. Celle que la gravité n'affectait sa moto que lorsqu'il le décidait.
Dans les airs, Taehyung fit pivoter sa moto à 360 degrés comme si elle n'était qu'un accessoire. Les commentateurs avaient nommé cette figure le bike flip. Et personne d'autre n'avait encore réussi à la réaliser.
— Six fois tenants du titre, grommela un rider avec un fort accent allemand. Il serait peut-être temps de laisser la place à d'autres non ? Au niveau où ils en sont, ils viennent juste pour s'amuser qu'autre chose. J'aimerai bien qu'on nous dise comment on est censés faire mieux que ces aliens.
— Avec de bons sponsors, l'argent et l'influence de papa, répond son coéquipier dans un rire.
Des rires complices s'élevèrent puis se propagèrent parmi le groupe tandis que sous mon casque, je levai les yeux au ciel.
— Non mais sérieusement, reprit l'homme. Je ne trouve rien de glorieux au succès de ces trois-là. C'est facile d'atteindre des sommets quand on a toujours eu toutes les chances de notre côté.
Le débat fut lancé et l'ensemble des pilotes s'y engouffra. Je ne les écoutais que d'une oreille parce que je savais que la frustration guidait leur raisonnement.
Quand le trio avait débuté, le surnom Silver Spoons avait été lancé contre eux comme un crachat. Trois fils de légendes absolues du FMX qui n'avaient eu qu'à tendre la main pour avoir une place sur le circuit, là où les riders lambdas devaient s'user les os pour convaincre un seul sponsor de financer leur carrière.
Après que leurs performances aient été si stratosphériques que personne ne pouvait plus contester leur légitimité, le trio avait revendiqué ce surnom, l'assumant fièrement, l'officialisant comme pour se moquer à leur tour de leurs détracteurs.
L'audace en avait frustré plus d'un. Et même après six ans de domination incontestable, cette condescendance déplacée à l'égard de leur succès subsistait toujours.
Pour ma part, je trouvais un peu facile de blâmer les privilèges d'autrui plutôt que d'admettre qu'on avait tout simplement pas le niveau.
— Remballez votre mauvaise foi, vous faites pitié.
Les conversations s'éteignirent et je me retournai d'un même mouvement que les autres pilotes pour identifier celui qui venait de parler. Cheveux blonds rasés à ras, yeux verts perçants, tatouage sombre recouvrant l'entièreté de son cou. Je reconnus le pilote russe dont l'équipe avait disputé la finale contre les Spoons la saison précédente.
Disputer une finale contre ces trois-là forçait le respect. Personne n'osa donc lui répondre.
L'homme décrocha ses mains de la barrière, croisa ses bras massifs sur son plastron, puis désigna la piste du menton.
— Vous croyez vraiment que ça s'achète, ça ?
Je fixai à nouveau l'arène alors que la tête du trio s'élançait sur la rampe.
Park Jimin c'était l'alliance improbable entre le risque et la perfection au millimètre près.
Plus une figure était dangereuse, plus le corps du rider trahissait ce doute qui créait des approximations visuelles. Un mouvement brusque, un ajustement de dernière minute, des imperfections invisibles à l'œil nu mais que les ralentis révélaient sans pitié.
Chez lui, il n'y avait jamais rien. Même dans le danger, cet homme avait un contrôle absolu de son corps, l'assurance et la précision d'un automate.
Si Park Jimin était le chouchou des juges, c'est parce qu'il était le seul à les mettre tous d'accord. C'était le seul qui leur ait jamais autant facilité la tâche.
Au sommet de la rampe, le blond lança une figure qui retint le souffle de tout le stade. Ma main serra la rambarde et ma salive glissa difficilement dans ma gorge.
Première rotation.
Deuxième rotation.
Troisième rotation.
Réception.
En trois secondes, Jimin réalisa ce qu'aucun autre n'arriverait jamais à reproduire avec autant de propreté. Le triple backflip était longtemps resté une légende dans le milieu. Souvent évoqué mais jamais réalisée. Après le double saut périlleux, la majorité des experts considérait l'étape supérieure comme une prouesse purement suicidaire.
Jusqu'à ce que Park Jimin ne la dompte pour la première fois aux X Games.
En l'exécutant aujourd'hui avec une telle aisance, il venait de rappeler à tout le monde pourquoi il était le meilleur pilote du monde.
Sans surprise, le stade explosa. Mais sur la passerelle un silence total régnait.
Si le mien n'était que pure admiration, celui des hommes autour de moi vibrait d'orgueils écrasés. Ce à quoi nous venions d'assister se passait de commentaires et de critiques. Et se conforter dans le silence était plus facile que de l'avouer à voix haute.
En bas, sur la piste, les trois hommes quittèrent leurs montures pour se positionner à l'attente des résultats. Jungkook et Taehyung saluaient encore le public en délire, mais Jimin n'eut pas un seul regard pour les tribunes. Le rider retira son casque et l'envoya derrière lui de lui en croisant les bras dans son dos.
La caméra fit un gros plan sur lui.
Son visage apparut sur les écrans, la tête légèrement inclinée vers l'arrière tandis que ses lèvres pleines et entrouvertes exhalaient un souffle.
Je remarquai alors qu'il avait laissé pousser ses cheveux. Les mèches dorées frôlaient désormais ses épaules, quelques-unes collées à son front par la sueur de son run.
Quand ses yeux sombres croisèrent la caméra, ma main se referma sur les plaques de métal autour de mon cou, sans que je la contrôle.
— Vous le voyez cet air de prince blasé ? lâcha amèrement l'allemand. Ça se voit à des kilomètres qu'il se croit mieux que tout le monde.
— Il s'ennuie, répondit la voix grave du russe. Je suppose que les compétitions n'ont plus la même saveur pour lui depuis que Jung Hoseok s'est crashé sur sa dernière figure.
Toute l'assemblée se braqua. Cet homme avait décidément un don pour jeter un froid à chaque fois qu'il ouvrait la bouche.
Le nom qu'il venait de prononcer était un fantôme qui hantait encore les esprits dans le milieu. La mort de ce rider avait été si violente que toutes les vidéos de l'accident avaient été rendues inaccessibles par la fédération.
Le colosse se détacha de la rambarde et tourna les talons pour s'éloigner, jetant une dernière phrase avant de disparaître dans le couloir.
— Si l'un d'entre nous est assez con pour retenter le Seok Spin un jour, peut-être qu'il s'ennuierait moins.
À ces mots, je sentis l'électricité affluer de la plante de mes pieds jusqu'au bout de mes doigts. L'excitation du défi fit naître un sourire sur mes lèvres mais je m'efforçais de le contenir.
Non.
Non, Lara tu ne vas pas faire ça.
Oncle Joon te tuerait bien avant que cette figure ne le fasse.








