Chapitre 1 : Emilie Buscaret
— Emilie ! Emilie ! Arrête de rêvasser !
La louve blanche releva la tête d’un coup, les yeux encore embrumés, les babines humides d’ennuis, et un pied sur la commande du tapis roulant qu’elle s’empressa de relever. Devant elle, mi énervée mi attristée, se tenait Mme Lefort, une tatoue austère vêtue d’un tablier maculé par des années de labeur.
— Je me suis encore endormie ?
— Oui. La troisième fois aujourd’hui et la centième fois cette année ! Tu es la pire hôtesse de caisse que cette épicerie n’ait jamais connue. Cette ville ne fera qu’une bouchée de mon enseigne si tu continues à lui donner une mauvaise image. Ressaisis-toi, bon-sang !
Emilie baissa la tête. Elle n’était pas fière d’elle-même et s’en voulait beaucoup.
— Désolée. Ça ne se reproduira plus.
Mme Lefort serra les dents.
— Tu m’as déjà dit ça hier, et avant hier et avant-avant hier. Tu me dis ça presque tous les jours à vrai dire. Et ne met pas ta dette de sommeil sur le compte de ton... truc dans la poitrine.
— Mon stimulateur cardiaque ?
— Oui. Je suis sûre qu’il n’est pas la cause de tes petites siestes improvisées. Je me trompe ?
Emilie ne répondit rien. Elle n’en avait plus le courage et en était morte de honte. La simple évocation de son stimulateur cardiaque la rabaissait au plus haut point. Cela lui rappelait que son existence ne tenait que grâce à un petit appareil aussi insignifiant que vital, logé en elle juste sous sa clavicule gauche. Une cicatrice sous la fourrure en révélait la présence.
Sans s’en rendre compte, Emilie avait porté sa main droite contre son cœur.
— Bon. Il est 20h, fit Mme Lefort. Rentre chez toi. Ne reviens plus.
La louve blanche ouvrit les yeux en grand.
— Vous... me virez ?
— Je ne peux pas me permettre de garder une employée qui préfère baver sur son scanner plutôt que de servir les clients. Rends-moi ton tablier.
Emilie retira son tablier et le lui rendit à contre cœur. Une fois entièrement relevée de ses fonctions, la louve blanche sortit de l’épicerie, les oreilles plates, la queue courbe, sans se retourner.
A l’extérieur, l’air était froid, tandis que quelques gouttes de pluie commençaient à moucheter le sol pavé de béton. L’épicerie donnait sur une grande rue marchande où quelques cafés et restaurants accueillaient encore les derniers clients de la journée. Le tout était éclairé par quelques lampadaires à intervalle régulière qui plongeaient les lieux dans un beau halo orangé. Emilie marchait nonchalamment au milieu des passants en direction de chez elle. Elle n’habitait toutefois pas loin, la route allait être rapide. Lorsqu’elle atteint le palier de l’immeuble où elle habitait, elle sortit un trousseau de clé d’une de ses poches et l’inséra bruyamment dans la serrure de la grande porte en bois. Puis à l’intérieur, gardant le trousseau dans sa main, elle commença l’ascension du grand escalier en colimaçon jusqu’à la porte de son appartement. Lorsqu’enfin, elle se tint devant sa porte, haletante de fatigue, elle la déverrouilla et entra.
— Je suis là, dit-elle sans pour autant attendre de réponse.
L’appartement était petit ; un salon qui faisait aussi cuisine, une chambre à part et une salle de bain. Pas une villa mais suffisant pour vivre à deux. Tout n’était pas en ordre mais c’était chez elle, son cocon pour ainsi dire. Ce soir-là, la lumière était tamisée. Une bonne odeur de vanille hantait le salon
Cette dernière, inhabituelle, provenait en réalité de nombreuses bougies parfumées, disposées ça-et-là. Emilie avait un sourire au coin des babines.
Un grand loup gris se tenait face au plan de travail de la petite cuisine. Il surveillait la cuisson de haricots vert dans une casserole ainsi qu’une poêle où mijotaient deux beaux rhizomes d’une plante aux propriétés alimentaire très proches de la viande de proie ; rare, interdite, mais très recherchée.
— Raphaël. Ça sent bon, dit-elle en s’approchant de lui par derrière.
Elle l’enlaça au niveau du ventre et posa sa tête sur son épaule droite.
— Regarde ce que je nous ai dégoté. Ce soir est spécial.
Emilie ferma les yeux et inspira les effluves d’épices, d’huile, de crème, celles des haricots, et des fameux rhizomes.
— Je connais ce que tu cuisines. C’est illégal, s’étonna-t-elle en rouvrant les yeux pour fixer la poêle du regard.
— Je les ai eus à un bon prix, et puis ça ne va pas nous faire de mal...
— Tes contacts sont discutables. Tu le sais ça ? Cette plante est aussi protégée qu’un complexe militaire, tu l’as oublié ?
— Mieux que quiconque. Mais rien n’est trop beau pour un minois tel que le tient.
— J’espère qu’on sera dans la même geôle quand on se fera arrêter, dit-elle en tentant de plaisanter.
Emilie recula avec un petit rire qu’elle seule arrivait à produire.
— Alors c’est quoi la suite ? s’enquit-elle. On mange une espèce en voie d’extinction, on s’embrasse et on passe direct au lit ? D’ailleurs, pour l’étape lit... je sais que c’est nos deux ans de rencontre, mais avec l’accident que j’ai eu l’an dernier, mon cœur n’est plus aussi endurant qu’avant...
Raphaël se retourna doucement pour lui faire face. Emilie prenait ça à la rigolade, elle avait appris à toujours relativiser.
— Je sais. Je sais... Excuse-moi, je ne pensais pas à mal. C’est juste que... c’est un jour important. Et avec ou sans appareil, tu restes ma louve adorée.
— Si mon stimulateur cardiaque n’était pas limité à soixante battements par minutes, j’adorerais partager un moment... serieux, avec toi. Vivre normalement. Crois-moi. Je t’aime aussi. Et ça me fait mal de ne pas pouvoir te dire je t’aime autrement.
Raphaël s’approcha d’elle et l’enlaça à son tour. Posant à son tour sa tête contre elle.
Emilie et Raphaël s’installèrent alors l’un à côté de l’autre sur leur canapé, prêts à diner. Dû à la petitesse de la table basse, leurs deux assiettes fumantes se touchaient presque et se battaient chacune en duel avec deux bougies.
— Ecoute, Raphaël. Je tenais à te dire quelque chose, annonça-t-elle en posant son verre sur la table.
— Qu’est-ce qu’il se passe ? Rien de grave au moins ? s’enquit-il la bouche pleine.
— J’ai... J’ai été virée. De l’épicerie.
Raphaël ricana puis déglutit.
— Lefort ne te portait déjà pas dans son cœur. Qu’est-ce que tu as fait qui puisse l’énerver à ce point ?
Emilie se laissa tomber en arrière dans le canapé et souffla d’agacement.
— Je me suis encore endormie.
— Rien d’inhabituel pourtant. On dirait bien que c’était la fois de trop. C’est cause de tes médocs, tes antiarythmiques, je me trompe ?
— Ouais. Ce qui me maintient en vie est aussi en train de me la bousiller. Tu te rends comptes ? J’ai vingt ans et je suis déjà sur la sellette. Qu’est-ce que je vais faire de ma vie ? Rester hôtesse de caisse ad vitam aeternam ? Je suis électromécanicienne à la base, je vie dans l’action industrielle, le bruit, la chaleur des machines. Pas derrière une caisse enregistreuse à sourire artificiellement à des inconnus.
La louve blanche croisa les bras. Elle en avait presque perdu l’appétit. Après tout, à quoi bon rester en vie si cette dernière ne valait pas la peine d’être vécue. La seule chose qui la faisait tenir était Raphaël. Il était le seul qui la comprenait réellement et à qui elle arrivait à se confier, à faire confiance.








