Chapter 1 — Samedi 15 février
11h20. Bon, ben voilà, Louise avait raison : je touche le fond.
J’ai le gras du ventre qui remonte jusqu’au cerveau. Résultat : ça me grignote les neurones et je ne suis plus capable de réfléchir. Cela dit, je suis sûre que c’est le kilo et demi que j’ai pris depuis la semaine dernière qui est à l’origine de ma décrépitude intellectuelle.
Chaque année, je rempile. On appelle ça une malédiction. À l’approche de la Saint-Valentin, l’aiguille de ma balance fait un bond en avant. J’angoisse, je culpabilise, alors je mange.
C’est la période de l’année où je me sens la plus moche, la plus nulle et la plus seule au monde. Le reste du temps, je m’en fiche. Je gloutonne dans la joie, l’esprit relativement serein, en mode « je suis obèse et je t’emmerde».
Pause.
Je m’arrête cinq minutes, je dois aller fumer une cigarette.
11h45. Voilà… Bien.
La vérité, c’est qu’hier soir, au Stone Lounge, j’ai fait n’importe quoi. J’ai honte. Mon Dieu, que j’ai honte.
À commencer par ce type que j’ai embrassé à pleine bouche avant de m’attaquer à son copain. Une vraie nymphomane.
Ensuite, j’ai réussi à hisser mes soixante-seize kilos sur le comptoir du bar. J’avais, paraît-il, la jupe remontée largement au-dessus des genoux et me suis livrée à une danse du ventre aussi torride qu’indécente.
Deux gin tonic plus tard, j’ai voulu séparer un couple qui dansait amoureusement en tirant la fille par les bretelles de sa robe. Dans la foulée, j’ai distribué deux gifles, je ne sais même pas pourquoi et encore moins à qui. Et si je fais un rapide bilan, j’ai cassé une dizaine de verres ( attention, rien d’intentionnel, que par maladresse ! )
D’après Louise, qui n’a pas manqué de me sermonner en me ramenant chez moi, vers une heure du matin, j’ai aussi failli déclencher une grosse bagarre. Rien que ça !
— Oui, tu te rends compte, m’a-t-elle lancé, le patron du bar était à deux doigts de te mettre dehors.
— Et d’ailleurs, j’ignore pourquoi il ne l’a pas fait.
Quelle rabat-joie, celle-ci, quand elle s’y met.
Si je n’avais pas été ivre comme une barrique, je serais rentrée toute seule à pied.
Des fois, je me demande ce qui peut bien nous rapprocher, en dehors de notre problème de poids.
Moi, soixante-seize kilos pour 1m65. Elle, soixante-seize kilos pour 1m54.
Forcément, c’est pas pareil. Pourtant, quand je la regarde, c’est moi que je vois. Ça doit vouloir dire quelque chose en psychologie, ce jeu de miroir déformant. Faudrait que je pense à consulter, n'est-ce pas ? Ben, ouais, mais j'ai pas envie.
Enfin bref, je m’égare.
Je ne démarre pas un bullet journal pour parler de mon embonpoint, que j’ai, du reste, bon espoir de voir disparaître très rapidement.
Le secret ? L’amour. Oui, je dis bien l’amour. Et ça m’est arrivé à moi, Marlène Pinson. Un coup de foudre, plus foudroyant qu'un superbolt.
Ainsi donc, durant cette nuit de folie, tandis qu’un ivrogne aux intentions équivoques m’entraînait vers les toilettes, il a surgi fendant une horde de fêtards.
Waouh ! Le choc. Jamais de ma vie je n’ai vu pareil spécimen. Très grand, bien bâti, il avait l’air de sortir tout droit d’un songe. Je crois que j’ai dessaoulé d’un coup en le voyant. Je suis restée interdite, main dans la main avec le pochtron qui, lui aussi, s’était figé de sidération.
Était-ce un mirage ? L’alcool pouvait-il me jouer ce genre de tour ? Non. Définitivement non. À cet instant, j’étais lucide, et surtout subjuguée.
Ce matin, malgré la fatigue et ce léger brouillard dans ma tête, son image reste étonnamment précise. Et pourtant, difficile de décrire cet homme sans trahir cette impression de force, ce magnétisme qui m’ont clouée sur place.
Difficile, en effet. Entre la bête et le gentleman, sa nature semblait osciller sans jamais trancher. Disons que son élégance vestimentaire contrastait vivement avec une virilité brute, presque instinctive. Oui, voilà, une virilité animale.
La scène n’a pas duré plus de trois minutes.
Se dirigeant droit vers nous, il m’a tirée par le bras et, plantant ses yeux dans les miens, m’a dit, d’une voix claire, très posée :
— Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée. Vous devriez rentrer chez vous.
Puis, se tournant vers le pochtron qui me tenait par l’autre bras, sa voix changea de ton et claqua comme un avertissement.
— Quant à toi, tu ferais mieux d’aller rejoindre tes copains avant que je me charge de te mettre dehors.
Le pochtron a hoché la tête bêtement et m’a lâchée à regret. Après quoi, dans un mouvement qui m’a semblé incroyablement lent, il a pivoté sur lui-même pour déguerpir en titubant.
Je me suis donc retrouvée seule face à cette incarnation vivante, mais en mille fois mieux, de ma dernière «imaginationship», ce genre de trip où les grandes rêveuses comme moi se laissent porter pendant des heures par de doux fantasmes.
Nous nous sommes longuement regardés avant qu’il fasse le premier pas, moi le second. Mus par le même désir, on s’est carrément rapprochés. Il a collé son corps contre le mien, m’a prise par la taille et nous nous sommes embrassés, scellant ainsi notre amour pour l’éternité.
Non ! je rigole. J’aurais bien aimé que les choses se passent comme ça. En fait, il s’est contenté de m’adresser un petit sourire, et il est parti.
Fin de l’histoire.
Sur le chemin du retour, je me souviens très bien d’avoir annoncé à Louise, la voix hoquetante :
— Ce 14 février marque le début de la fin de mon célibat. Je me déclare officiellement amoureuse.
Ce à quoi elle a répondu de ce ton narquois qui m’exaspère :
— Tu vas un peu vite en besogne. Es-tu bien sûre que l’heureux élu partage ton engouement ?
— En l’état, c’est peu probable, mais je vais y remédier.
— Et comment tu comptes t’y prendre ?
— Premièrement, je maigris. Deuxièmement, je modifie toute ma garde-robe. Troisièmement, je le séduis. Quatrièmement, il craque et voilà !
— Super. Permets-moi juste de te faire remarquer une petite chose. Oh, un détail insignifiant.
— Vas-y, je t’écoute.
— Ce mec, sur lequel tu as jeté ton dévolu, il est fort probable que tu ne le revois jamais.
Évidemment, ça calme. Impact net, immédiat. Mon cœur s’est vidangé d’un seul coup de tout l’amour que j’étais prête à donner à mon crush.
Louise a raison. Elle a toujours raison.
12h30. Rien mangé. Pas faim. Un peu mal au crâne. J’ai avalé un doliprane. Je vais m’allonger en attendant que ça passe.
Mémorandum : penser à vider la litière du chat. Remplir sa gamelle. Et m’assurer qu’il est toujours vivant. Ne l’ai pas vu depuis deux jours.
13h15. Sieste avortée. Ma voisine, la vieille Madame Bordoulet, est venue, en panique, toquer à ma porte. Soi-disant que son téléphone ne fonctionnait plus et qu’il fallait absolument qu’elle appelle son Bernard. Bien sûr, le fiston s’est avéré injoignable.
Résultat : je me suis retrouvée à lui faire la conversation pendant près d’une demi-heure. Galère. J'ai eu droit au récit interminable de ses dernières mésaventures médicales, dont celui très détaillé de sa récente visite chez son gynécologue.
Sérieux : à plus de quatre-vingt ans, on y va encore ?
15h15. J’arrête pas de cogiter. Je sens que ça va pas… je tourne en rond. Et puis ce mec du Stone Lounge m’obsède. Infernal. Il faut que j’agisse, qu’il se passe un truc.
18h45. Rébellion. Motivation. Libération. Régime.
Certes, je sais qu'il y a des hommes pour aimer des femmes comme moi, toutes en rondeurs. Mais celui que je vise, j'en doute.
Du coup, je viens de terminer de ranger la cuisine. Placards, frigo, j’ai tout vidé. Adieu sodas, pâté Hénaff, chocolat et biscuits en tout genre.
Ne reste plus dans mon sanctuaire que des aliments pauvres en calories… et ma bouteille de gin que je garde planquée dans le placard à torchons. Mais ça, c’est mon secret, mon péché mignon. Chut !
À noter : je ne pensais pas que le fait de me débarrasser de toutes les cochonneries que j’ai l’habitude de consommer me ferait autant de bien au moral. C’est comme si je me débarrassais en même temps de mes kilos. Un vrai nettoyage en profondeur.
À recommencer sans hésiter si les biscuits et le chocolat retrouvent un jour le chemin de la maison.
À suivre : douche, repas léger, et soirée avec mon roman préféré : Angélique, marquise des anges. J’adore.
23h58. Mince alors, cette Angélique, quelle cochonne ! Elle aura couché avec tout le monde. Évidemment elle a le physique qui va bien. Les hanches dans l’alignement des épaules, une taille de guêpe et des cuisses fuselées comme celles d’une gazelle. Un canon, quoi.
Et moi ?
Est-ce que les hommes ont envie de me sauter dessus quand ils me voient ? Non…
À moins d’être bourrés.
De toute ma vie, aucun mâle digne de ce nom n’a jamais tenté l’impossible pour m’avoir dans son lit. Quelle misère. J’ai trente-quatre ans et je suis toujours vierge. Sujet douloureux. Stop. Je ne préfère pas m'étendre.
Je suis pourtant assez gentille, assez sociable, assez dévouée. Enfin, je veux dire qu’en dehors de ma plastique, j’ai des qualités nombreuses, qui ne demandent qu’à s’exprimer.
Qu’on ne me dise pas qu’il n’existe aucun mec sur cette terre que je ne pourrais intéresser ?
Quoique, maintenant, si ce mec existe, c’est trop tard : mon cœur n’est plus à prendre depuis hier soir.
Ben ouais, fallait pas traîner !
3h00. Je n’arrivais pas à dormir. Je suis allée fumer une cigarette dans la cuisine. Je me serais bien fait un petit café, mais je me suis dit :
« Quand même, je ne vais pas attaquer ma journée du dimanche à cette heure-ci du matin, c’est beaucoup trop tôt ».
Alors, je me suis mise à lorgner le placard à torchons. J’ai bien failli me laisser tenter. Mais avec la cuite mémorable de vendredi soir, j’ai pensé qu’il valait mieux, pour mon foie, laisser la bouteille de gin à sa place.
Et là, l’idée m’est venue d’enfiler rapidos mon manteau et d’aller récupérer quelques paquets de biscuits dans le sac poubelle que j’avais jeté plus tôt dans la benne.
J’ai résisté.
Je suis trop fière de moi !
Bon, allez, il faut que je dorme, sinon, demain au réveil, j’aurai le teint tout gris, le regard hagard, et la peau toute fripée.
Comme on est en semaine paire, c’est à mon tour de recevoir Louise pour le déjeuner. Et je ne veux surtout pas lui donner matière à critiquer mon hygiène de vie.
Mémorandum : penser à planquer le bouquin de Nadège Leportin (« Petit manuel de séduction à l’attention des femmes en surpoids »).
Ce n'est pas la peine d’aller exciter Louise avec ça. Elle est capable d’en faire un sujet.
Optionnel : ramasser la table à repasser dans le salon, nettoyer le lavabo de la salle de bain, mettre un coup de pschitt dans les toilettes et passer la serpillière dans l’entrée.








