Chapter 1
Quand je reviens à moi, mes mâchoires sont déjà en mouvement.
Je mâchonne un avant-bras qui se débat faiblement, dans une tentative dérisoire de fuite. Les tendons cèdent sous mes dents avec un claquement humide. Quand la compréhension me traverse enfin, je relâche ma prise dans un sursaut. La chair glisse au fond de ma gorge. J’avale la chair en déglutissant difficilement, malgré le goût exquis qui persiste dans ma bouche.
Je regarde le bras tomber et traîner sur le sol. Un frisson me parcourt l’échine, comme un souvenir de vie qui remonterait trop tard. Le bras appartient encore à quelqu’un. Enfin… à quelque chose. L’être rampe devant moi, Il n’a plus de jambes. Là où elles devraient être, il n’y a que de la chair déchirée et des os blanchâtres. L’avant-bras que je mordais est à nu, rongé jusqu’à l’os. La moitié de son crâne est ouverte, scalpée, laissant apparaître une masse grisâtre luisante. L’autre moitié est coiffée de cheveux filasse, sales, épars, collés par le sang séché.Je ne ressens rien pour lui. Pas de pitié. Pas de dégoût.Je lève mes mains devant mes yeux.Elles ne sont pas les miennes.La peau est gris-vert, marbrée, tendue comme trop longtemps oubliée à l’air libre. Pas un vert maladif — non — la couleur précise de la mort qui travaille. Le bout de mes doigts est noir, nécrosé. Quand je tente de les bouger, ils répondent avec retard, comme s’ils appartenaient à quelqu’un d’autre. À chaque mouvement, une raideur douloureuse grince dans mes articulations.Quelque chose en moi observe. Froidement. Avec une curiosité clinique.La créature rampante se dirige vers un rayon de lumière filtrant par l’embrasure d’une grande porte. Attirée. Moi aussi. Je relève la tête et détaille les lieux : un vaste entrepôt désaffecté, aux murs fissurés, au sol couvert de gravats et de poussière. L’air est stagnant, saturé d’odeurs de rouille, de moisissure et de chair.Je me lève.Le geste est laborieux. Mes os protestent. Mes articulations craquent comme si elles allaient céder. Je dépasse l’être rampant sans même le regarder et atteins la porte. Quand je tire dessus, le grincement métallique résonne dans tout l’entrepôt, brutal, agressif. Puis vient le silence. Un silence si dense qu’il m’écrase, plus violent encore que la lumière qui m’aveugle.Je plisse les yeux.Quand je les rouvre, le monde est mort.Partout où mon regard se pose, il n’y a que ruine et abandon. Les immeubles éventrés se dressent comme des carcasses béantes. Certaines façades se sont effondrées, laissant apparaître des entrailles de béton et de fer. Les voitures sont figées là où leurs occupants les ont abandonnées, portières ouvertes, vitres explosées. La nature s’infiltre déjà entre les fissures. Au loin, une silhouette passe — un chevreuil, peut-être — rapide, nerveux, vivant. Un contraste presque insultant.Mais c’est le silence qui me frappe le plus.Un silence lourd, oppressant, seulement rompu par le croassement d’un corbeau qui me survole. Son cri résonne comme une moquerie.Je marche.Mes pas me guident vers ce qui ressemble à une galerie commerciale. Les éclats de verre crissent sous mes pieds. La vitrine est fracassée. À l’intérieur, les rayons sont vides, renversés, éventrés. Tout a été pillé, saccagé. Un grognement sourd s’élève quelque part.Sans peur, sans hésitation, je m’en approche.Au fond d’un large couloir menant probablement aux toilettes, une barricade de fortune s’est effondrée. Je passe au travers et m’arrête net.Ils sont là.Plusieurs zombies sont penchés sur le corps d’une jeune fille. Ils déchirent, mâchent, s’acharnent. Le sang poisseux macule le sol. Des lambeaux de chair pendent à leurs bouches. Je les observe, immobile.Je ne ressens rien.Ni horreur. Ni répulsion. Ni désir.Seulement une curiosité distante, presque scientifique, comme si je regardais une scène de film mal jouée.Je m’approche et pose ma main sur l’épaule de l’un d’eux. Je le secoue.Aucune réaction.Juste un grognement différent, plus grave, sans qu’il ne cesse de mâcher.Je tombe à genoux près du corps de la fille, à quelques centimètres d’un zombie occupé à se nourrir. Il grogne plus fort, territorial, comme si je menaçais de lui voler son repas. Pourtant, l’odeur qui se dégage du cadavre me déçoit. Elle est fade. Terne. Rien à voir avec la promesse que mon corps semble attendre.Le sang encore chaud ne m’attire pas.Alors une autre odeur me frappe.La sueur.Vivante.Ma nuque se contracte violemment. Un spasme brutal tord ma tête sur le côté. Autour de moi, les zombies se figent, réagissant exactement de la même façon. Puis un halètement affolé résonne derrière la barricade.Un homme apparaît.Il recule précipitamment, tombant en arrière, s’appuyant sur ses mains, ses pieds glissant sur le carrelage dans sa panique.:” Cynthia… “souffle-t-il.Il se relève et s’enfuit.Aussitôt, les zombies se redressent. Leurs corps désarticulés se mettent en mouvement, lents mais déterminés. Ils le suivent, traînant leurs membres raides.Moi, je reste.Toujours agenouillée.Je me penche sur la plaie béante au mollet de la fille. Je renifle longuement. L’odeur n’est pas appétissante… mais intrigante. Alors je mords.La chair cède sous mes dents.La texture est d’abord élastique, presque caoutchouteuse. Puis le goût s’installe. Viande crue. Sang. Fer.Ce n’est pas écœurant.Mais ce n’est pas suffisant.Quelque chose manque.








