Le Sang des Dieux
La lune surplombait le sanctuaire d’Oakhaven telle une lame d’argent suspendue au-dessus des cimes millénaires. Les colonnes de marbre blanc, rongées par le lierre et la mousse sombre, se dressaient comme les gardiennes silencieuses d’un monde oublié du reste des hommes. Dans la fraîcheur de la nuit, le silence n’était interrompu que par le crépitement régulier des braseros et le bruissement du vent marin s’engouffrant dans les vallées fertiles. Oakhaven n’était pas une simple citadelle de pierre ; c’était un havre sacré, un bastion érigé à l’aube des temps pour abriter le premier peuple des guerrières Amazones. Ici, la nature et le divin s’entremêlaient dans un équilibre fragile, préservé par la discipline et le sang.
Au centre de la cour d’entraînement principale, Tella ajusta la garde de son glaive incurvé. Ses muscles striés, dorés par le reflet mouvant des torches, se tendirent à chaque respiration lourde et contrôlée. Autour d’elle, le sanctuaire dormait encore d’un sommeil paisible, mais pour la première des reines, le repos était un luxe dispensable. Les dieux n’accordaient jamais la paix aux esprits destinés à porter le poids d’un peuple entier.
Elle fit pivoter sa lance en bronze sacré d’un geste fluide, fendant l’air frais dans un sifflement sec et tranchant. Chaque mouvement, chaque feinte, chaque redressement de posture était l’aboutissement de décennies de rigueur absolue. C’était une danse mortelle où la grâce ancestrale s’alliait à une puissance brute effrayante. Tella n’était pas simplement une combattante d’élite ; elle incarnait le premier rempart de son territoire, la voix de la justice et le bras armé des Amazones originelles.
Elle enchaîna par une fente basse, balayant la poussière de marbre de ses sandales de cuir renforcé, avant de pivoter sur son talon pour parer une menace invisible. Les cuirasses et les protections d’avant-bras qu’elle portait résonnaient doucement à chaque impact simulé. Travailler le métal, la chair et l’esprit jusqu’à la perfection était sa seule façon de maintenir l’ordre au sein du sanctuaire.
Un bruit de pas légers et mesurés sur la pierre polie la fit pivoter instantanément. En une fraction de seconde, l’inertie de sa lance fut redirigée. La pointe de bronze sacré s’arrêta à quelques millimètres seulement de la gorge de la figure qui venait d’émerger de l’ombre des arcades.
— Tes réflexes ne faiblissent jamais, Tella, murmura une voix calme, teintée d’une gravité ancienne.
Tella baissa lentement son arme, reconnaissant aussitôt la haute silhouette de Lyra, la doyenne des Pythies et conseillère spirituelle d’Oakhaven. La vieille femme s’avança dans la lumière vacillante des torches, enveloppée dans son manteau de laine sombre brodé de fil d’argent. Ses yeux, voilés par le poids de l’âge et la fatigue des visions nocturnes, fixaient Tella avec une intensité dérangeante.
— La nuit est bien avancée pour chercher le conseil des armes, Lyra, répondit Tella en essuyant d’un revers de main la sueur qui perlait sur son front. Les patrouilles de la garde sur la falaise n’ont rien signalé de suspect. Les feux de détresses du Nord sont éteints. Pourquoi es-tu éveillée à cette heure ?
— Parce que la terre ne dort pas, Tella. Elle gémit. Et les ombres ne projettent plus la même lumière depuis que le soleil s’est couché, répondit la voyante en s’approchant du grand bassin de purification situé au centre de la cour.
L’eau du bassin, habituellement aussi limpide qu’un miroir, semblait troublée. Elle était agitée de cercles concentriques nerveux, alors même qu’aucune brise ne balayait la surface du sanctuaire. Tella s’approcha pas à pas, plantant le talon de sa lance dans l’orifice du pavé de pierre. Elle se pencha au-dessus de l’eau obscure, intriguée par la réaction de la prêtresse.
— Regarde au-delà de la surface, ordonna doucement Lyra en étendant une main tremblante.
Tella fixa les profondeurs de l’eau. Au lieu d’y trouver son propre reflet — celui d’une guerrière au regard d’acier, la mâchoire serrée, ceinte de cuir et de bronze —, la surface liquide se déforma pour révéler des images chaotiques. L’eau devint le théâtre de visions violentes : des terres calcinées par un feu noirâtre, des bannières déchirées piétinées par de sombres cohortes en armures lourdes, et une colonne de fumée toxique s’élevant au-dessus des montagnes frontalières.
Puis, une vision plus nette et plus effrayante s’imposa avec une clarté limpide : un temple antique brisé sous l’éclat d’une pleine lune sanglante, et une ombre immense, informe mais dotée d’une volonté destructrice, qui s’étendait depuis l’horizon pour venir engloutir le sanctuaire tout entier.
Au même instant, une sensation de brûlure intense traversa le poignet droit de Tella. Là où la marque de naissance des Amazones — une cicatrice dorée en forme de croissant de lune — était gravée dans sa chair, une lumière chaude commença à irradier, pulsant au rythme des vagues de l’eau.
Tella recula brusquement d’un pas, replaçant d’instinct sa main droite sur la garde de son glaive, le souffle court mais le regard enflammé.
— Une menace humaine ? Un empire rival qui cherche à étendre ses frontières ? demanda-t-elle, sa voix grave résonnant contre les murs de marbre.
— Ce serait trop simple s’il ne s’agissait que de mortels guidés par la cupidité, répondit Lyra en secouant la tête. C’est une menace d’une tout autre nature, Tella. Elle se nourrit de ce que nous avons juré de protéger depuis la première heure. Le sang des dieux coule dans tes veines, tu le sais. C’est la raison pour laquelle tu es la Première, la reine désignée pour mener les Amazones. Mais la prophétie oubliée du premier code vient de s’éveiller. Si le bastion du Nord tombe sous les coups de cette force antique, le voile mystique qui protège notre île et notre peuple s’effondrera avec lui.
Tella redressa la tête, fixant l’horizon sombre qui s’étendait au-delà des remparts du sanctuaire. Les vagues de l’océan venaient se briser au bas des falaises avec un bruit sourd et régulier. La peur n’avait aucun ancrage dans l’esprit de Tella ; seule une résolution glaciale et méthodique prenait place. Elle savait depuis le jour où elle avait levé sa première épée que la paix dont jouissait son peuple n’était qu’une trêve fragile dans un monde gouverné par la brutalité des hommes et l’arrogance des entités supérieures.
— Si une armée, un roi ou une divinité oubliée veut tester notre valeur et s’emparer de nos terres, nous les recevrons le fer à la main, déclara Tella. Oakhaven ne tombera pas tant que je respirerai. Dès l’aube, je réunirai la garde originelle dans la grande salle du conseil. Nous renforcerons les garnisons et j’irai moi-même inspecter les frontières du Nord.
— Fais preuve de prudence, Tella, prévint Lyra en saisissant fermement l’avant-bras de la guerrière de sa main ridée. L’ennemi qui s’éveille ne frappe pas seulement avec des lames et des boucliers. Il cherche à empoisonner les esprits et à briser notre héritage de l’intérieur. Ne fie pas aveuglément ta foi à tout ce qui brille au sein même de ton propre conseil. La trahison prend souvent le visage de la loyauté.
Les paroles mystérieuses de la pythie restèrent suspendues dans l’air lourd de la nuit. Sans ajouter un mot, la vieille femme fit un pas en arrière et se retira en silence, disparaissant dans l’ombre portée des colonnades du temple.
Désormais seule dans la cour d’entraînement, Tella tourna son visage vers la lune argentée qui dominait le ciel nocturne. Les mots de Lyra résonnaient dans son esprit, mais son instinct de guerrière reprenait le dessus. Elle attrapa sa lance à deux mains, la dossa contre sa poitrine, puis la replanta d’un coup sec et magistral dans le sol de pierre.
Le métal résonna à travers tout le sanctuaire, un impact vibrant comme un choc de boucliers, avertissement silencieux destiné aux ombres qui s’avançaient dans la nuit : l’ère des Amazones venait de commencer, et leur première reine était prête pour la guerre.
Acte I — Scène 2 : L’Aube des Lances
Le soleil ne s’était pas encore hissé au-dessus de la ligne d’horizon que la cloche de bronze du sanctuaire retentissait déjà, faisant s’envoler les cygnes sauvages qui nichaient sur les berges du lac intérieur. Le son grave et prolongé traversa les dortoirs de pierre et les cours de garde, tirant les guerrières de leur sommeil.
Dans la grande salle du conseil, baignée par la lumière rasante et dorée du petit matin, les dalles de granit résonnaient sous le martèlement des bottes en cuir. Autour de la table centrale — une immense carte du territoire gravée à même le bois d’un chêne séculaire —, les capitaines de la garde originelle s’étaient rassemblées.
Au sommet de la table se tenait Tella. Elle avait quitté sa tenue d’entraînement pour revêtir son armure de commandement : un plastron de bronze sculpté épousant son torse, complété par des épaulières articulées et une cape sombre fixée par deux broches en forme de têtes de lionne. À sa gauche se tenait Orphos, un haut conseiller à la barbe grisonnante et au regard perçant, représentant de l’ancienne faction des sages qui veillait sur l’administration du sanctuaire.
— Les nouvelles apportées par les prêtresse sont inquiétantes, mais nous ne pouvons pas agir sur de simples visions, déclarait Orphos d’une voix grave en posant ses mains plates sur la carte. Tella, mobiliser la garde originelle et dégarnir la citadelle centrale pour envoyer des troupes aux frontières du Nord serait une folie tactique. Si nous montrons des signes d’agitation, nos voisins mortels y verront une faiblesse ou une provocation.
— Ce ne sont pas les empires mortels qui m’inquiètent, Orphos, répliqua Tella en plantant son dague sur la région bordant les montagnes du Nord. La source sacrée qui alimente la protection d’Oakhaven faiblit. Les visions de Lyra ont été confirmées par les incendies observés cette nuit par nos guetteuses sur les hauteurs. Quelque chose a franchi les marches du territoire.
Une jeune capitaine, Kaelia, s’avança, la main posée sur le pommeau de son glaive.
— Reine Tella a raison, intervint Kaelia. La patrouille de l’aube n’est pas revenue de son tour de garde à la passe des Murmures. C’est la première fois en dix ans qu’un relais ne donne aucun signe de vie à l’heure dite.
Un silence lourd s’installa dans la salle du conseil. Les capitaines échangèrent des regards inquiets. La passe des Murmures était un étroit défilé rocheux qui constituait l’unique accès terrestre vers le sanctuaire. Si cette position venait à tomber, l’isolement d’Oakhaven prenait fin.
— Une patrouille retardée ne signifie pas une invasion, insista Orphos, les sourcils froncés. Nous devons faire preuve de retenue. Envoyez une éclaireuse, rien de plus. Le conseil n’autorisera pas un déploiement massif sans preuves tangibles.
Tella se redressa de toute sa hauteur, dominant le conseiller de sa carrure impressionnante. L’autorité de son sang divin vibra dans sa voix, faisant taire les murmures d’hésitation dans la pièce.
— Le conseil conseille, Orphos, mais c’est moi qui mène nos guerrières au combat, tranchat-elle d’un ton sans réplique. Je n’attendrai pas que l’ennemi frappe à nos portes pour dresser nos boucliers. Kaelia, prépare deux escadrons de la garde originelle. Armures légères, lances et arcs longs. Nous partons pour la passe des Murmures dans une heure.
Orphos s’inclina légèrement, mais Tella nota le durcissement imperceptible de son regard et la crispation de ses mâchoires. Les paroles de Lyra résonnèrent une fois de plus dans sa mémoire : Ne fie pas ta foi à tout ce qui brille au sein de ton propre conseil.
Acte I — Scène 3 : La Marche vers l’Inconnu
La troupe de Tella s’ébranla au galop à travers les plaines boisées qui s’étendaient au pied du sanctuaire. Tella chevauchait en tête, son grand manteau battant le vent, sa lance fixée au flanc de sa monture. Derrière elle, vingt des meilleures guerrières d’Oakhaven chevauchaient en formation serrée, leurs casques de bronze brillant sous le soleil matinal.
À mesure qu’elles approchaient des montagnes du Nord, le paysage verdoyant cédait la place à des rochers escarpés et une végétation desséchée. Une odeur acre de soufre et de bois brûlé commença à flotter dans l’air, portée par des rafales de vent froid.
Arrivées à l’entrée de la passe des Murmures, Tella leva le bras pour ordonner l’arrêt. Le silence qui régnait sur le défilé était anormal. D’ordinaire, les oiseaux de proie survolaient les pics rocheux et le vent sifflait entre les parois de pierre. Aujourd’hui, la montagne semblait morte.
— Restez en alerte, chuchota Tella en mettant pied à terre. Inspectez les rochers.
Accompagnée de Kaelia, Tella s’avança à pied dans le défilé, le glaive tiré du fourreau. Au détour d’un virage serré, le spectacle qui s’offrit à elles confirma leurs pires craintes.
Le poste de garde en bois et en pierre était réduits en cendres encore fumantes. Les corps des quatre guerrières de la patrouille gisaient sur le sol rocailleux. Mais ce ne fut pas la mort de ses sœurs qui glaça le sang de Tella ; ce fut la nature des blessures. Leurs armures de bronze avaient été tordues et partiellement fondues par une chaleur extrême, et d’étranges entailles noirâtres marquaient la pierre tout autour du campement.
— Aucun acier humain ne peut causer de tels dégâts, murmura Kaelia, horrifiée, en s’agenouillant près d’un bouclier déformé.
Tella s’approcha du centre du camp détruit. Au sol, gravé profondément dans la roche calcinée, se trouvait un symbole complexe : un cercle brisé traversé par une rune ancienne, le signe des armées déchues qui avaient affronté les dieux lors de la Première Ère.
En touchant le bord de la gravure, la marque dorée sur le poignet de Tella se mit à brûler intensément, projetant une brève lueur dans l’ombre du défilé. Une présence sombre, lourde et ancienne observait cet endroit.
— Ce n’est pas une simple attaque de brigands ou une armée rivale, dit Tella en se redressant, le regard fixé sur la piste qui s’enfonçait plus loin vers les terres maudites du Nord. La menace que nous redoutions est déjà là. L’ombre est en marche, et elle sait exactement où nous frapper.
Tella se tourna vers Kaelia, le visage durci par une détermination renouvelée.
— Fais rapatrier nos mortes au sanctuaire. Dis à Orphos d’ordonner le verrouillage immédiat des portes de la citadelle et de faire armer les remparts. La guerre pour l’avenir des Amazones vient de commencer.
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