Le premier accord
Chères lectrices, chers lecteurs,
On me demande souvent d’où naissent les histoires. Celle que vous tenez entre vos mains est née d’une question toute simple : qu’est-ce que signifie réellement réussir sa vie ?
Dans un monde qui mesure souvent la réussite à l’éclat des projecteurs, au nombre de personnes qui nous applaudissent ou à la vitesse à laquelle nous gravissons les échelons, j’ai voulu prendre le temps d’observer une autre forme de grandeur. Une grandeur plus discrète, plus intime, mais infiniment plus durable.
Ce livre raconte la rencontre entre deux solitudes : Julien, un jeune musicien qui cherche sa voix à travers les six cordes de sa guitare, et Éléonore, une poétesse qui cherche le courage de donner vie à ses mots. Ensemble, ils vont composer une chanson, bâtir un foyer, traverser les saisons et faire face aux épreuves inévitables que le temps impose aux corps et aux certitudes.
En écrivant ce récit, mon souhait était de rendre hommage à ces amours capables d’évoluer sans jamais se briser. À ces unions où l’on apprend que soutenir l’autre ne consiste pas à empêcher le temps de changer les choses, mais à changer avec elles, main dans la main.
Je vous invite à vous installer confortablement, à écouter la pluie tomber sur les vitres du bar Le Lanterne, et à laisser les notes et les mots de Julien et d’Éléonore résonner en vous.
Bonne lecture,
Stéphane Fortin
La pluie d’octobre cinglait doucement les vitres du Lanterne, un petit bar de quartier niché au bout d’une ruelle pavée. À l’intérieur, l’atmosphère était tiède. Ça sentait le café moulu, la bière ambrée et le parquet ciré par les années. La lumière tamisée des suspensions en cuivre découpait des ombres chaleureuses sur les tables en chêne. C’était un refuge pour les étudiants attardés et les habitués du soir.
Au fond de la salle, assise sur une banquette en velours élimé, Éléonore repoussait machinalement une mèche de cheveux sombres derrière son oreille. Devant elle, son café avait refroidi. Son attention était toute entière absorbée par le cahier à couverture de cuir posé entre ses mains. Ses doigts serraient le stylo plume avec une tension presque douloureuse. Elle raturait, effaçait, puis réécrivait le même vers pour la cinquième fois.
Éléonore avait vingt-deux ans. Elle aimait observer et écrire. Pour elle, chaque détail du quotidien recelait une histoire : le crissement d’un manteau trempé, le balancement rythmé des gouttières, le murmure distant des conversations. Pourtant, ce soir-là, les mots ne venaient pas. Elle soupira doucement, frotta ses tempes fatiguées et contempla la page blanche.
Un grésillement discret s’échappa des enceintes accrochées au plafond, suivi du son métallique d’un micro qu’on ajuste.
— Bonsoir à tous, déclara une voix chaleureuse et légèrement éraillée.
Éléonore leva les yeux. Sur la petite scène de bois au centre du bar, un jeune homme venait de s’installer sur un tabouret haut. Il portait une veste en jean usée sur un t-shirt sombre et tenait une guitare acoustique fatiguée par la route. C’était Julien.
Il régla la hauteur du pied de micro, salua le barman d’un signe de tête, puis posa la paume de sa main sur le bois de son instrument. Le silence se fit peu à peu dans la salle. Les rires du comptoir s’apaisèrent.
Julien ferma les yeux un instant. Il prit une inspiration profonde, puis ses doigts s’agitèrent sur les cordes.
Le premier accord résonna. Il était clair, vibrant dans l’air chaud du bar. Une suite de notes simples, mélancoliques et habilement enchaînées. Éléonore resta immobile, son stylo suspendu au-dessus du papier. Quelque chose dans cette vibration venait de la toucher directement.
Julien commença à chantar. Il avait une voix douce et légèrement rauque. Il chantait la nuit qui tombe sur la ville, la solitude des trottoirs mouillés et l’attente d’une lueur dans l’ombre. Chaque mot était posé sans artifice.
Autour d’Éléonore, le décor s’effaça. Le bruit des verres et la pluie contre les carreaux devenaient de simples bruits de fond. Elle fixa le musicien. Elle remarqua sa concentration, la ligne tendue de sa mâchoire et ses yeux mi-clos sur les notes les plus intenses. Il ne faisait pas que jouer de la guitare ; il habitait ce qu’il chantait.
Au milieu du deuxième couplet, alors qu’il laissait filer une note, Julien rouvrit les yeux et balaya la salle.
Son regard croisa celui d’Éléonore.
Pendant une seconde, le temps s’arrêta. Ce ne fut pas un simple échange distrait. Julien ne détourna pas les yeux ; il tint le regard de la jeune femme tout en continuant de chanter, comme si ses paroles s’adressaient soudainement à elle seule.
Éléonore sentit une onde de chaleur lui traverser la poitrine. Son souffle se bloqua. Elle oublia le carnet, la plume, le café froid. Il n’y avait plus que ce regard sombre et attentif posé sur elle.
Julien termina sa chanson sur un murmure, laissant vibrer la dernière corde. La salle resta silencieuse un instant avant que des applaudissements enthousiastes ne s’élèvent.
Le jeune homme salua de la tête, un sourire timide éclairant enfin son visage. Il rangea sa guitare, prit une rapide gorgée d’eau, puis descendit les trois marches de la scène.
Éléonore baissa les yeux vers son carnet, le cœur battant trop vite. Elle reprit son stylo pour se donner une contenance, mais n’écrivit rien. Des pas s’approchaient sur le parquet.
— Excusez-moi...
La voix de Julien résonna juste à côté d’elle. Éléonore leva la tête. Il était là, sa guitare à la main.
— Je ne voulais pas vous interrompre, continua-t-il avec une pointe de timidité. Mais j’ai remarqué que vous écriviez pendant que je jouais. Et... j’ai eu l’impression que vous m’écoutiez vraiment. Pas seulement comme une musique d’ambiance.
Éléonore esquissa un faible sourire.
— C’est vrai, avoua-t-elle doucement. Votre chanson était magnifique. Elle avait une vraie sensibilité.
Les yeux de Julien s’illuminèrent.
— Merci. Ça me touche beaucoup. Je m’appelle Julien.
— Éléonore, répondit-elle en lui tendant la main.
Il serra sa main avec douceur. Sa peau était chaude, marquée par la cale des cordes au bout des doigts.
— Je peux m’asseoir une minute ?na-t-il en désignant la chaise libre.
— Je vous en prie.
Julien posa délicatement son étui à guitare et s’assit. Il jeta un coup d’œil au cahier ouvert.
— Vous écrivez des histoires ?
— Des fragments, des poèmes, répondit Éléonore en refermant doucement le carnet. J’essaie de mettre des mots sur ce que je ressens. Ce soir, je bloquais un peu... jusqu’à ce que vous montiez sur scène.
— Les mots et la musique cherchent souvent la même chose, dit Julien en s’appuyant contre le dossier. On essaie juste de traduire ce qu’on a à l’intérieur.
Éléonore le regarda, surprise par la simplicité exacte de sa remarque. C’était précisément cela.
Le barman apporta une consommation pour Julien et un nouveau café chaud pour Éléonore. La pluie continuait de battre les carreaux au-dehors. Pendant deux heures, Julien et Éléonore parlèrent. Ils évoquèrent leurs doutes, la peur de ne pas être à la hauteur, et la joie brute de créer une mélodie ou d’aligner deux beaux vers. La gêne du début s’évanouit très vite.
Quand le serveur annonça la fermeture et éteignit la moitié des lumières, ils réalisèrent que la nuit était déjà bien avancée.
Sur le pas de la porte du Lanterne, sous le petit auvent qui les abritait de la bruine, ils s’arrêtèrent côte à côte. L’air était frais.
— Je joue encore ici vendredi soir, dit Julien en enfonçant ses mains dans les poches de sa veste. Est-ce que tu viendras ?
Éléonore sourit.
— Je serai là. Avec mon carnet.
Julien hocha la tête, un éclat brillant dans le regard. Ce soir-là, sous le ciel sombre d’octobre, Éléonore ne le savait pas encore, mais elle venait d’écrire la première page d’une histoire qu’elle n’oublierait jamais.


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