1 — Lucie, c’était moi
Je vais commencer par une précision qui évitera quelques malentendus.
Lucie, c’était moi.
Pas complètement. Assez.
L’Envol était un roman. Officiellement. Le premier tome l’était un peu moins que les autres. J’avais changé les prénoms, déplacé des événements, supprimé ce que je n’avais aucune envie de raconter et inventé ce qu’il fallait pour que la vie ressemble à une histoire. Ceux qui me connaissaient n’avaient pas besoin d’un organigramme pour comprendre.
Pour le reste, si vous voulez savoir ce qu’il y avait dans L’Envol, lisez-le. Je ne vais pas vous raconter trois tomes ici.
Ce qui m’intéresse commence exactement à l’endroit où ma vie s’arrêtait et où j’avais dû inventer la suite.
Cette suite s’appelait Marc Le Goff.
Benjamin avait été ma vie réelle. Presque trente ans. Quatre enfants. Les habitudes, les disputes, les courses, les vacances, les jours où on s’aime très bien et ceux où on s’aime moins bien mais où on continue quand même à savoir comment l’autre prend son café. Puis la mort avait coupé la phrase.
J’avais continué.
C’est ce qu’on fait.
On remplit des papiers. On répond aux gens. On fait à manger. On va travailler. On dit « ça va » parce qu’il faudrait une heure pour expliquer que non et que la personne en face n’a demandé que par politesse. On élève les enfants qui restent à la maison et on s’inquiète pour ceux qui sont partis. On apprend à être seule dans une pièce où on a longtemps été deux.
Puis j’avais écrit.
Au départ, je m’étais raconté une histoire très raisonnable. J’allais écrire quelques histoires d’amour. Ça semblait à ma portée. Je n’avais pas l’ambition de devenir J. K. Rowling, ni même une championne chez Harlequin. Si ça pouvait mettre un peu de beurre dans les épinards, ce serait déjà bien.
Ça n’avait pas mis de beurre dans les épinards.
Ça avait juste pris toute la place dans ma tête.
Gallimard n’avait pas voulu de L’Envol. Je pourrais prétendre que le refus avait déclenché la suite. Ce serait plus propre narrativement. C’est faux. Avant même la réponse, j’avais déjà recommencé.
Lucie et Marc s’étaient rencontrés une première fois. Puis une deuxième. Puis une troisième.
J’avais changé le décor. Les circonstances. Les obstacles. Le moment de leur vie. Parfois ils se désiraient avant de s’aimer. Parfois ils résistaient. Parfois ils faisaient exactement ce que deux adultes raisonnables ne devraient probablement pas faire.
Une seule chose ne changeait jamais.
Le rire de Lucie.
Marc l’entendait et quelque chose s’accrochait.
Toujours.
C’était mon invariant.
Et quoi qu’il arrive ensuite, Lucie et Marc finissaient amoureux l’un de l’autre.
C’était le postulat.
Je pouvais les mettre à cent kilomètres l’un de l’autre, les faire se tromper, se fuir, se rencontrer trop tôt ou trop tard : je connaissais la fin.
Ils se trouveraient.
Je ne comprenais pas encore pourquoi j’avais besoin de le démontrer huit fois.
Je croyais simplement que je n’arrivais pas à les quitter.
Avec le recul, c’était plus simple.
Tant que Rachel n’avait rencontré personne, Lucie devait continuer à rencontrer Marc.
Elle gardait la porte ouverte pour moi.








