Chapitre 1 — Celle qui épousait David
Le matin où elle allait épouser un mort, Lucie mit une machine à tourner. Le panier débordait, voilà tout. Elle ne s’était pas réveillée en décidant qu’une lessive était indispensable le jour de son mariage ; elle était passée devant, avait vu les serviettes et les vêtements qui commençaient à s’entasser, et avait lancé la machine. Lucie fonctionnait souvent comme ça : elle voyait quelque chose à faire et elle le faisait. Pour le linge, en tout cas. Pour épouser David, elle avait attendu près de trente ans.
Quand la réponse officielle était arrivée, après des mois de démarches, Lucie avait imprimé presque immédiatement la publication des bans et traversé le couloir de la mairie pour poser la feuille sur le bureau du maire.
— Signe-moi ça.
Il avait levé les yeux de ses dossiers.
— Bonjour, Lucie.
— Bonjour. Signe.
Il connaissait David et savait ce que cette autorisation représentait.
— T’as attendu des mois. Tu peux respirer cinq minutes.
— Je respirerai après.
Il avait signé. Trois semaines plus tard, elle serait mariée.
L’urgence n’avait rien de rationnel. David était mort depuis dix-neuf mois ; aucun marié ne risquait de changer d’avis, aucune salle n’était à réserver, aucun traiteur à relancer. Pourtant, tant que la cérémonie n’avait pas eu lieu, Lucie gardait l’impression qu’un rouage administratif pouvait encore lui reprendre ce qu’elle venait d’obtenir. Elle savait que c’était absurde. Cela ne changeait rien.
David et elle avaient imaginé leur mariage autrement. Ils s’étaient dit qu’ils attendraient que les quatre enfants soient majeurs, qu’ils feraient une fête, qu’il y aurait du bon vin et beaucoup de monde. Ils avaient repoussé parce qu’ils étaient certains de finir par le faire. Ils avaient cru avoir le temps.
Emma avait trouvé les mots.
— C’est une histoire entre papa et toi. Si papa avait été là, bien sûr qu’on serait venus. Mais là… c’est trop triste, maman.
Simon et Augustin ne voulaient pas venir non plus. Romain, lui, avait proposé de l’accompagner. Lucie avait compris qu’il ne voulait pas assister au mariage ; il ne voulait simplement pas que sa mère soit seule.
— Non. Soit vous êtes quatre, soit aucun.
Elle refusait qu’un jour, au détour d’une dispute de fratrie, surgisse un « Toi, tu y étais ». Romain n’aurait pas à porter seul cette place parce qu’il avait voulu la protéger. Lucie avait répété aux enfants qu’elle comprenait leur choix. C’était vrai. Elle aurait aimé les avoir avec elle. C’était vrai aussi, et elle avait gardé cette deuxième vérité pour elle.
En trois semaines, certaines de ses certitudes avaient bougé. Au début, elle ne voulait pas d’alliance ; elle en avait finalement acheté une. Pour le nom, en revanche, le geste était ancien. Depuis qu’elle connaissait David, il lui était arrivé un nombre incalculable de fois de griffonner Rochefort sur un coin de feuille ou au bas d’un brouillon, juste pour voir à quoi ressemblerait sa signature si, un jour, ils se mariaient. Après la cérémonie, elle choisirait de s’appeler Lucie Rochefort Delcourt. Elle garderait Delcourt, mais signerait simplement Rochefort. Cette signature existait depuis longtemps ; le mariage allait enfin la rendre vraie.
Depuis la mort de David, Valérie, Joël, le maire, sa compagne, un adjoint et sa femme avaient cessé d’être seulement des gens de la mairie. Ils avaient été là, sans remplacer sa famille, mais suffisamment pour devenir sa famille ici. Lucie avait d’abord pensé qu’elle préférerait être seule pour la cérémonie. Puis elle avait pensé à David. Lui non plus n’aurait pas voulu une foule, mais il ne méritait pas une salle vide. La veille, elle leur avait demandé de venir.
— Vous êtes ce qui se rapproche le plus d’une famille pour moi, ici.
Prévenus au dernier moment, ils avaient tous réussi à se libérer. Valérie serait le témoin de Lucie. Joël serait celui de David, parce que David lui avait dit lui-même, de son vivant, que s’ils se mariaient un jour, il serait son témoin.
Lucie avait été très claire : pas de fleurs, pas de photos. Valérie avait répondu « oui, oui », ce qui aurait dû l’inquiéter. Le matin du mariage, elle arriva avec un bouquet.
— C’est quoi, ça ?
— Un bouquet de mariée.
— Valérie… le marié est mort.
— Je sais. Mais toi, tu es la mariée.
Lucie regarda les fleurs.
— J’avais dit pas de fleurs.
— Je sais.
— Alors pourquoi t’as acheté des fleurs ?
Valérie haussa les épaules.
— Je trouvais ça triste.
Voilà. Valérie avait trouvé ça triste. Elle n’avait pas élaboré de théorie sur la petite fille cachée derrière Lucie ; elle avait acheté un bouquet parce qu’elle pensait qu’une mariée devait en avoir un. Et elle avait eu raison. Quelqu’un prit aussi quelques photos. Lucie protesta, mais pas longtemps. Peut-être qu’un jour les enfants voudraient voir ce mariage auquel ils n’avaient pas pu assister.
Ils furent sept dans la salle : Lucie, le maire, Valérie, Joël, la compagne du maire, l’adjoint et sa femme. Pas d’enfants, pas de parents, pas de musique ni de discours. Le maire ajusta son écharpe tricolore, lut le décret du président de la République, puis demanda à Lucie si elle voulait prendre David pour époux.
— Oui.
Elle répondit sans trembler. C’est lorsqu’elle tourna la tête vers Valérie et vit ses yeux se remplir que la brèche s’ouvrit.
— Ah non, Valérie…
— Désolée.
— Putain, j’allais très bien.
— Moi aussi.
Elles rirent et pleurèrent en même temps pendant que le maire trouvait soudain ses papiers passionnants.
La cérémonie dura cinq minutes. Ils burent ensuite une coupe de champagne dans le bureau.
— Techniquement, j’ai droit à trois jours de congé pour mariage, dit Lucie.
— Tu ne vas pas les prendre.
— Évidemment que non. Mais j’ai droit au cadeau du CNAS.
— Ça, tu vas le prendre ?
— Évidemment.
À quatorze heures, la mairie était fermée au public mais Lucie travaillait. Trois courriels étaient arrivés pendant les cinq minutes où elle s’était mariée : une demande d’urbanisme, un problème de voirie, une question qui aurait parfaitement pu attendre. Le monde avait continué à fonctionner, et cela lui parut à la fois presque obscène et très rassurant.
Vers dix-sept heures, elle écrivit à ses contacts professionnels pour annoncer qu’elle utiliserait désormais le nom de Lucie Rochefort Delcourt et précisa qu’il s’agissait de son mariage posthume avec David Rochefort, le père de ses quatre enfants.
— Tu te justifies, observa Valérie.
— Non, j’explique.
Valérie ne répondit même pas. Lucie savait qu’elle expliquait trop ; c’était une vieille déformation de communicante. Elle supportait mal qu’un message puisse être compris autrement que comme elle l’avait voulu, et celui-là moins que tous les autres.
En rentrant chez elle, à quelques mètres de la maison, Lucie ralentit. Un faucon posé dans le champ s’éleva brusquement à son passage. Elle le suivit des yeux jusqu’à ce qu’il disparaisse au-dessus des arbres. Il avait pris son envol. Lucie sourit sans chercher à savoir pourquoi, puis rentra chez elle. La machine avait terminé.
Emma et Augustin étaient là, leurs affaires de cours étalées devant eux.
— Alors ? demanda Emma.
Lucie tendit sa main gauche.
— Apparemment, je suis mariée.
Augustin regarda l’alliance.
— Ça fait bizarre.
— Merci du compliment.
Il se leva pour l’embrasser, puis Emma fit de même. Lucie ne leur demanda pas s’ils regrettaient de ne pas être venus. Elle n’avait aucune envie de leur fabriquer un regret pour soulager le sien. Dans le salon, Pierre, le père de David, regardait BFM.
— Ça y est ?
— Ça y est.
— Bon.
Il retourna aux informations.
Plus tard, dans son lit, Lucie regarda longtemps l’alliance à son doigt. Elle ne regrettait rien. Ce mariage ne réparait pas la mort de David et ne changeait rien à son absence ; il donnait simplement une existence officielle à quelque chose qui, pour elle, avait été vrai pendant près de trente ans. Pour faire du bruit, elle lança sur son téléphone une de ces petites séries chinoises aux épisodes d’une minute qu’elle regardait beaucoup trop tard. Un milliardaire cachait sa fortune à sa femme depuis un nombre absurde d’épisodes.
— Mais dis-lui, abruti.
Sissi, le teckel roulé au pied du lit, leva la tête.
— C’est pas à toi que je parle.
Lucie regarda encore quelques épisodes avant d’éteindre. Le silence revint dans la chambre et, avec lui, une pensée si incongrue ce soir-là qu’elle faillit en rire : elle voulait un homme.
— Putain, David…
Elle venait de l’épouser. Quelques heures à peine, et voilà qu’elle pensait déjà à un vivant. Pourtant, en y réfléchissant, ce n’était même pas exactement un homme qu’elle réclamait. Elle voulait être regardée à nouveau, sentir qu’elle pouvait plaire, attendre un message avec cette petite impatience ridicule qu’elle croyait avoir laissée derrière elle. Elle voulait compter pour quelqu’un qui ne soit ni son enfant, ni son parent, ni quelqu’un dont elle devait s’occuper.
Elle commença mentalement à expliquer à David que cela ne changeait rien à leur histoire, puis s’arrêta. À qui était-elle en train de se justifier ?
— Personne ne t’a rien demandé, ma fille.
Elle eut un petit rire. Lucie savait vivre seule. Elle savait travailler, payer les factures, élever ses enfants, gérer Pierre, sortir, conduire, dormir dans un grand lit et se réveiller sans personne. Elle savait être capable. Elle n’avait simplement aucune envie de passer le reste de sa vie à n’être que ça.








