CHAPITRE I — SEINE I
La lumière dorée de la fin d’après-midi filtrait doucement à travers les grands rideaux en lin de l’atelier de Clémence. Artiste compositrice et créatrice sonore, Clémence vivait au cœur du XIXᵉ arrondissement de Paris, entourée d’instruments hétéroclites, de synthétiseurs vintage, de violoncelles suspendus et de bandes magnétiques accumulées au fil des années. Sa vie était faite de vibrations, de fréquences et de silences habités.
Ce jour-là, l’air était lourd. Clémence repoussa son casque audio sur ses épaules. Elle travaillait depuis des semaines sur une pièce électroacoustique complexe, mais le motif principal lui échappait obstinément. Un titre de projet issu de sa jeunesse, laissé incomplet sept ans plus tôt — Maryland —, hantait son espace de travail sans qu’elle parvienne à en retrouver la clé.
Besoin d’une pause. Elle descendit les marches en colimaçon de son immeuble pour aller relever son courrier.
Dans le hall sombre qui sentait la cire et le vieux bois, elle inséra la petite clé dans la boîte aux lettres. À l’intérieur reposait un objet insolite : un carnet de format moyen, relié dans un cuir brun usé, aux coins renforcés de laiton patiné. Aucune enveloppe, aucun timbre, aucune adresse d’expéditeur. Sur la tranche usée du cuir, un mot était frappé à chaud en lettres capitales : MARYLAND.
Clémence le prit délicatement. Le cuir était doux et tiède. Elle le feuilleta rapidement en remontant les escaliers. Le carnet ne contenait aucun mot, aucune phrase. Sur chaque page, tracées d’une écriture fine à l’encre de Chine noire, se succédaient des séries ininterrompues de chiffres : 48.846667, 2.362222, 14.02, 1989, 04.12...
Arrivée dans son appartement, elle posa le carnet sur la table de chevet, perplexe et épuisée.
Lorsqu’elle s’endormit cette nuit-là, Clémence fit un rêve d’une clarté singulière. Elle marchait le long de la Seine par un matin brumeux. Debout sur le quai, immobile, se tenait la silhouette d’un homme en long manteau sombre, lui tournant le dos. Alors qu’elle tentait d’avancer vers lui, une voix grave, résonnant comme murmurée à l’intérieur de sa propre tête, égrena ces vers :
SEINE I
Sur la Seine, les remous continuels
Des eaux blanches écument.
La rivière est de brume.
Elle est pleine de sillages perpétuels,
De péniches en service.
L’eau sale est de vice,
Verte et sans saveur,
Se perd dans l’horizon
Qui est sans couleur
Et donne le frisson.
Sur la Seine, mes peines
Arrivent du lointain,
Perdues dans les chemins
Qu’empruntaient les chevaux
Qui halaient les bateaux
En soufflant, en souffrant,
Comme moi maintenant,
En mon malheur traînant
Doucement mon malheur,
Au fil de l’eau, de l’heure.
Sans espoir, tous les soirs,
Je les vois disparaître,
Souvent réapparaître.
Avec l’envie de partir,
Je scrute l’avenir.
En aval, en amont,
Me posant des questions.
Sur la Seine, mes peines
Arrivent du lointain,
Perdues dans les chemins.
Sans espoir, tous les soirs,
Je les vois disparaître,
Toujours réapparaître.
Clémence s’éveilla en sursaut. Le poème résonnait encore dans sa mémoire, mais à cet instant, ce n’était pas seulement le poème qui tenait son esprit en éveil : c’était l’écho persistant d’une suite d’accords au violoncelle. Un motif mélodique très précis, celui-là même que Michel, son ancien compagnon, jouait en boucle dans leur studio commun sept ans plus tôt.








