Chapitre 1 - Eléane
Le ciel est encore noir quand les portes automatiques s’ouvrent à mon arrivée, comme si l’hôpital m’attendait. On a fini par se connaître, lui et moi : il m’avale chaque matin sans même un bonjour, et je me laisse faire.
À peine ai-je franchi les portes que je me fais happer par le flux du personnel qui se dirige vers les vestiaires. À contre-sens, dans une marche digne de l’armée des morts-vivants, les équipes de nuit quittent l’hôpital dans le silence. J’évite de justesse un lit qui traverse le couloir à grande vitesse. Premier objectif de la journée : éviter une collision. Ici, pas de code de la route, pas de panneaux de signalisation, les brancardiers sont les rois des couloirs.
Je préfère donc emprunter les petits passages secondaires pour les éviter. À force, je connais chaque couloir mieux que les rues autour de chez moi. C’est dire si ma vie sociale est florissante. Je me rassure en me disant que c’est simplement mon sens de l’orientation qui est catastrophique. Mais soyons honnêtes : je passe probablement plus de temps ici que chez moi. L’hôpital, c’est un peu comme un petit ami envahissant, bruyant, exigeant, toujours présent et impossible à quitter. Et malgré tout, je crois qu’on s’est habitués l’un à l’autre.
Quand j’arrive enfin devant le distributeur de blouses, une file s’étire déjà devant moi. Je les regarde récupérer chacun leur tour une tenue, dont la couleur change selon le secteur. Franchement, on est loin des silhouettes de Grey’s Anatomy, toujours impeccablement cintrées, dans des couleurs qui donnent presque envie de travailler à l’hôpital. Moi, j’ai l’impression de passer ma vie en pyjama. Et encore, je suis heureuse quand j’ai une tenue à ma taille. Le must du must ? Ne pas avoir de trou. Aujourd’hui, j’ai de la chance.
Je me mords la langue. Non, merde, je vais me porter la poisse. Je cherche fébrilement du bois, le chambranle de porte fera l’affaire, je le touche rapidement pour conjurer le mauvais sort. Je ne suis pas superstitieuse. Mais je préfère mettre toutes les chances de mon côté.
Je récupère ma blouse et file au vestiaire. Alex est déjà à moitié déshabillée.
-Hello ! Prête pour une journée de folie ?
Elle me lance un sourire.
-Évidemment ! On bosse ensemble, ça va déménager !
On rigole en nous changeant.
-T’as vu qui est le médecin superviseur des urgences aujourd’hui ?
Je m’arrête une seconde. Alex grimace.
-Non… Pas Bertrand. Pitié. La dernière fois, c’était l’enfer. Il disparaît pendant des heures ! J’ai failli me faire frapper par un patient.
Elle lève les yeux au ciel.
-Donatos m’a raconté. Apparemment, Bertrand avait été particulièrement désagréable avec le patient et c’est toi qui as ramassé.
-Je te jure, je vais m’inscrire à des cours de Krav Maga.
Elle éclate de rire.
-Je paierais cher pour voir ça. Éléane qui fait des prises de self-défense… Je suis sûre que tu passerais ton temps à t’excuser de mettre ton adversaire à terre.
-Tu exagères !
Elle me regarde. Je soupire.
-Bon… peut-être pas.
On rit encore avant de terminer de nous préparer, puis les rires se calment. C’est lundi, autant dire l’une des pires journées de la semaine aux urgences, juste derrière un dimanche pluvieux.
On rejoint le reste de l’équipe pour récupérer le rapport de nuit. Thérèse, Christine et Giuseppe sont là, café à la main, les traits tirés, mais, miraculeusement, la nuit n’a pas l’air d’avoir été trop catastrophique. Ils nous transmettent les dossiers des quatre patients encore en cours, qu’on se répartit avec Clotilde et Magnus, qui feront la journée avec nous.
À peine avons-nous le temps de vérifier les résultats des prises de sang et les radios que Bertrand débarque dans le bureau. Rien qu’à sa tête, je comprends que la journée va être longue. Et malheureusement, je ne me suis pas trompée.
Toute la journée, il faut lui courir après, pour les prescriptions, les examens, les traitements, les documents de sortie. Tout. Les patients commencent à s’énerver à force d’attendre. Mais dès que monsieur daigne enfin nous honorer de sa noble présence, c’est un défilé de « Merci, docteur ! ». Nous, en revanche, sommes visiblement une bande de feignants incapables d’effectuer correctement notre travail. Sérieusement, l’aura des médecins, c’est quelque chose. C’est comme si notre statut de paramédicaux se mesurait en couches de poussière : nous sommes là à trimer dans l’ombre, eux brillent sous les projecteurs. Et Bertrand, lui, semble avoir pris ça très personnellement.
-Si seulement on avait du personnel compétent, le service fonctionnerait mieux…
Connard. Tout ça parce que je l’ai dérangé pendant qu’il draguait lourdement l’assistante de cardio. Je ravale ma réponse. Enfin, j’essaie, parce que répondre à Bertrand que son principal talent consiste à disparaître pendant les heures où on a besoin de lui n’améliorerait probablement pas son humeur de chien.
Vers 15 heures, un patient amené par les pompiers pour une crise d’agitation nous donne du fil à retordre. Il se débat, hurle des mots sans suite, et il faut s’y mettre à quatre pour le maintenir le temps que Bertrand, quand il daigne enfin apparaître, prescrive de quoi le calmer.
Puis, d’un coup, il s’immobilise.
Son regard change. Il ne bouge plus, ne lutte plus contre nos mains qui le tiennent encore par réflexe. Il me fixe. Moi, précisément.
-Ils arrivent, dit-il, d’une voix parfaitement calme.
Je reste une seconde interdite.
Son regard ne quitte pas le mien.
-Qui ça ?
Il ne répond pas.
-Ils arrivent, répète-t-il.
Puis, aussi brusquement qu’il s’était arrêté, il recommence à se débattre, à hurler, comme si rien ne s’était passé.
Bertrand pousse un soupir agacé et injecte du midazolam. Le patient se détend peu à peu. Les patients en crise disent n’importe quoi, ce n’est pas la première phrase bizarre que j’entends dans ce service, et ce ne sera certainement pas la dernière. Pourtant, lorsque je quitte la pièce quelques minutes plus tard, sa voix me revient encore en tête.








