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CHAPITRE 1
Léna
Le service de nuit a ceci de particulier : il vous apprend à aimer le silence plutôt que de le craindre.
Je l’ai compris un jeudi matin de mars, vers trois heures, penchée sur un homme de soixante-dix ans qui venait de faire un arrêt cardiaque dans le couloir des urgences parce qu’il avait insisté pour marcher jusqu’aux toilettes seul. Nous l’avons récupéré. Ce genre de nuit-là, on rentre chez soi les mains encore tremblantes et on se dit que c’est pour ça qu’on fait ce métier. Les autres nuits, celles où on ne récupère personne, on ne se dit rien du tout. On rentre, on se douche, on dort quatre heures, et on recommence.
J’ai trente-deux ans et je sais faire ça très bien : recommencer. C’est même, je crois, la seule chose que je sache vraiment faire sans hésiter.
— Castel. Tu comptes les moutons ou tu m’écoutes ?
Claire m’a interpellée alors que nous étions dans la salle de repos, un gobelet de café dans chaque main. Rousse, la chevelure bouclée et indisciplinée, le visage constellé de taches de rousseur, elle avait cette allure du genre à ne jamais dormir et à toujours avoir l’air en forme quand même. Elle m’en a tendu un sans me demander mon avis, comme toujours.
— Je t’écoute.
— Tu mens très mal pour quelqu’un qui ment à ses patients à longueur de journée.
— Je ne mens pas à mes patients.
— Tu leur dis que ça va aller.
— Parfois, ça va aller.
Elle s’est laissée tomber sur la chaise en face de moi, les deux mains autour de son gobelet, avec cet air de fatigue joyeuse qu’elle traînait après chaque garde de nuit sans jamais se plaindre.
— Je disais, a-t-elle repris, que Marc a appelé le service pour savoir si tu avais récupéré ses clés.
— Il peut les jeter.
— C’est ce que je lui ai dit. En plus poli, remarque.
— Tu n’as jamais été polie avec Marc de ta vie.
— Faux. Je suis restée d’une politesse exemplaire pendant trois ans, alors que je pensais très fort que c’était le pire imbécile que tu avais rencontré.
J’ai bu une gorgée de café pour éviter de répondre. Claire n’a jamais eu ce genre de pudeur, elle.
— Tu penses encore à lui ?
— Je pense à ses clés. C’est différent.
— Léna.
— Quoi ?
— Rien. Bois ton café.
J’ai bu mon café. Dehors, le jour se levait sur le parking de l’hôpital avec cette lumière sale des petits matins de mars, et j’ai pensé que ma vie ressemblait beaucoup à ce parking : fonctionnelle, prévisible, et légèrement plus triste qu’elle n’avait besoin de l’être.
Je n’ai jamais su exactement à quel moment j’ai arrêté de vouloir des surprises.
Peut-être que ça remonte à l’enfance, à ces déménagements qui rythmaient les colères de mon père. Un travail qui se terminait du jour au lendemain, un loyer qu’on ne pouvait plus payer, et nous voilà repartis, ma mère avec ce sourire figé qu’elle sortait pour les nouveaux voisins, moi avec mes cartons jamais tout à fait défaits parce qu’à quoi bon, on allait de toute façon repartir. Julien, mon frère, avait pris ça différemment. Il avait décidé très tôt que la seule façon de ne plus jamais revivre ça, c’était l’argent, beaucoup d’argent, et une vie rangée avec des costumes bien coupés et des comptes en banque qui ne mentent jamais. Moi, j’avais choisi le contrôle sous une autre forme. Un métier où je décide, où j’agis, où je sais, même dans l’urgence, surtout dans l’urgence, exactement quel geste poser.
C’est peut-être pour ça que je suis devenue infirmière. Pas par vocation, comme le croient tous les bien-pensants. Par besoin. Parce qu’au milieu du chaos d’un service d’urgences, il y a toujours, quelque part, un protocole. Une réponse. Une chose juste à faire.
Ma vie, en dehors de l’hôpital, n’avait pas de protocole. C’était peut-être pour ça qu’elle était si terne et qu’elle me terrifiait un peu.
J’ai fini ma garde à sept heures, salué l’équipe du matin, et je suis rentrée à pied parce que l’air froid avait ce mérite de me réveiller mieux que la caféine. Mon appartement, un deux-pièces pris en urgence en janvier, meublé du strict minimum comme si une part de moi refusait encore de croire que j’allais effectivement y rester, sentait le carton et la peinture fraîche. Je n’avais toujours pas accroché un seul tableau.
C’est là, dans ma boîte aux lettres, coincée entre une facture d’électricité et un prospectus pour un livreur de pizza, que j’ai trouvé la lettre.
Papier épais. Enveloppe crème, cachet d’un cabinet que je ne connaissais pas, Donovan & Associés, avec une adresse en Irlande que j’ai dû lire deux fois pour être sûre de ne pas confondre avec du courrier publicitaire mal ciblé.
Je l’ai ouverte debout, encore en manteau, parce que je n’avais pas la patience d’attendre d’être assise pour lire un courrier aussi manifestement officiel.
Madame,
J’ai le regret de vous informer du décès de Monsieur Éamon Castel, survenu le 14 mars dernier.
En ma qualité d’avocat chargé du règlement de sa succession, je suis amené à prendre attache avec vous afin de vous informer qu’aux termes des dispositions testamentaires laissées par le défunt, vous avez été désignée légataire de l’intégralité de son patrimoine.
Cette succession comprend notamment la propriété familiale ainsi que l’ensemble des terres et dépendances qui y sont attachées, situées dans le comté de Limerick.
Je vous invite, en conséquence, à bien vouloir prendre contact avec mon cabinet dans les meilleurs délais afin de convenir d’un rendez-vous et d’engager les formalités nécessaires au règlement de la succession et à la transmission des biens concernés.
Je vous prie d’accepter, Madame, l’expression de mes sincères condoléances et vous prie d’agréer l’assurance de ma considération distinguée.
Me Seán Donovan
J’ai relu trois fois le nom. Éamon Castel. Mon grand-père.
L’homme que j’avais vu peut-être quatre fois dans ma vie, dont les dernières nouvelles remontaient à mes douze ans. Un souvenir flou d’un homme grand aux mains larges qui m’avait regardée comme si j’étais une énigme qu’il n’avait pas le temps de résoudre. Après ça, plus rien. Pas de cartes de vœux, pas d’appels, rien qu’un silence poli que ma famille entretenait avec la discipline de ceux qui ont depuis longtemps arrêté de se poser des questions sur le pourquoi des choses.
Je me suis assise, le manteau encore sur les épaules, la lettre dans une main, mon téléphone dans l’autre, et j’ai fait la seule chose sensée que je savais faire dans ce genre de situation.
J’ai appelé Julien.
Il a décroché à la troisième sonnerie, la voix pressée, en fond sonore le bruit distinctif d’un open space, quelqu’un qui parlait fort de chiffres et de trimestre.
— Léna ? Je suis en réunion dans deux minutes, ça peut attendre ?
— Grand-père est mort.
Le silence, à l’autre bout, a duré trois secondes. J’ai compté.
— D’accord, a-t-il dit enfin, d’une voix qui avait perdu toute trace de pression professionnelle. Quand ?
— Le 14. J’ai reçu une lettre de l’avocat ce matin.
— Une lettre de l’avocat pour toi ?
— Oui.
— Pas pour papa ?
— Non. Pour moi directement. Je suis l’unique héritière.
— C’est étrange, non ? a-t-il dit, et j’ai entendu, dans cette phrase, exactement ce que je redoutais : la surprise, presque l’offense, d’apprendre que ce n’était pas à lui, l’aîné, celui qui avait toujours pris les choses en main dans la famille, que le courrier avait été adressé.
— Je te lis exactement ce qu’elle dit, si tu veux.
— Non, c’est bon. Léna, il faut qu’on en parle. Pas maintenant, je dois filer, mais sérieusement, il faut qu’on en parle. Papa n’a jamais voulu qu’on parle de lui, mais moi je pense qu’il y a pas mal de choses à régler.
— On peut avoir cette conversation dans quelques jours ? Il vient de mourir, Julien.
Un silence, plus long cette fois.
— Ouais. Pardon. C’est juste que je... on n’était pas proches, lui et moi, mais ça me fait quelque chose quand même. Tu comprends ?
— Je comprends.
— On se rappelle ce soir ?
— Ça marche. À ce soir.
Il a raccroché avant que j’aie eu le temps de dire autre chose, happé de nouveau par sa réunion, par tout ce qui, dans sa vie, avait un sens immédiat et mesurable.








