Chapitre 1 — La rentrée
— Vous cherchez quelqu’un ?
Florence se retourna.
La jeune fille devait avoir vingt ans. Vingt-deux, peut-être. Un sac en toile sur l’épaule, un ordinateur sous le bras et cette façon parfaitement naturelle de se tenir au milieu du couloir comme si elle était exactement là où elle devait être.
Contrairement à Florence.
— Pardon ?
— Vous cherchez quelqu’un ?
Florence regarda la porte de l’amphithéâtre. Puis la jeune fille.
— Oui.
Elle inspira.
— Moi.
La jeune fille fronça les sourcils.
Florence sourit.
— Je suis étudiante.
— Oh ! Pardon !
Évidemment.
Oh ! Pardon !
Florence avait cinquante-deux ans. Elle savait exactement ce que la jeune fille avait pensé.
Une mère. Une enseignante. Une secrétaire. Éventuellement une dame perdue qui cherchait les toilettes.
Tout sauf une étudiante.
— Il n’y a pas de mal.
— Vous êtes en master ?
— Oui.
Le visage de la jeune fille s’éclaira.
— Moi aussi ! Vous êtes dans quel parcours ?
Florence lui répondit et, pendant quelques secondes, elles parlèrent normalement.
Deux étudiantes le jour de la rentrée.
Puis la jeune fille consulta son téléphone.
— Faut que j’y aille. Bon courage !
— Merci. Vous aussi.
Florence la regarda disparaître dans le couloir.
Bon courage.
Elle allait en avoir besoin.
Elle posa la main sur la poignée. À travers la porte, elle entendait des dizaines de voix.
Elle aurait pu repartir.
Personne ne l’avait obligée à venir.
Personne ne savait même qu’elle se trouvait là à cet instant précis.
Enfin si.
Ses enfants.
Aude avait envoyé trois cœurs et ajouté : « Fonce, maman. Et achète-toi un sac. Ton truc fait vraiment dame qui va au travail. »
Florence avait gardé son sac.
Par principe.
Xavier, lui, avait marqué un silence lorsqu’elle lui avait annoncé son inscription.
« Tu vas vraiment reprendre des études maintenant ? »
Elle avait répondu oui.
« Pour quoi faire ? »
La question l’avait blessée davantage qu’elle ne voulait l’admettre.
« Pour aller au bout, cette fois. »
Il n’avait pas essayé de l’en empêcher. Il n’avait pas non plus dit qu’il trouvait l’idée formidable.
« Si c’est ce que tu veux… »
C’était tout.
Florence avait compris qu’à trente ans passés, son fils n’avait toujours vu de sa mère que la femme qui n’avait jamais eu besoin de travailler.
Didier, lui, ne savait rien.
Cette pensée suffit à lui faire ouvrir la porte.
⁂
Elle choisit une place au fond.
Erreur.
Tous ceux qui arrivaient ensuite devaient passer devant elle et Florence eut l’impression que chacun la regardait.
Personne ne la regardait.
Elle le savait.
À vingt ans, on ne consacrait pas beaucoup de temps à observer une femme de cinquante-deux ans assise dans un amphithéâtre.
Cette pensée n’était pas particulièrement réconfortante.
Elle sortit un cahier.
Un vrai.
En papier.
Autour d’elle, les ordinateurs s’ouvrirent les uns après les autres.
Florence regarda son cahier. Puis les écrans.
Très bien.
Elle était officiellement un fossile.
— Vous avez raison.
Florence tourna la tête.
Un homme venait de s’asseoir deux places plus loin.
La cinquantaine. Peut-être un peu plus. Chemise claire, veste sombre, lunettes qu’il venait de retirer pour les nettoyer.
Enfin quelqu’un de son âge.
Elle ressentit un soulagement presque indécent.
— Pardon ?
Il désigna son cahier.
— Le papier. Ça tombe moins souvent en panne.
— Vous êtes étudiant ?
Il la regarda.
— Ça vous étonnerait ?
Florence sentit ses joues chauffer.
— Non. Enfin… je…
Il sourit.
— Je plaisante.
Puis il se leva.
— Et non.
Il descendit les marches de l’amphithéâtre.
Florence le suivit des yeux.
L’homme posa quelques dossiers sur le bureau, brancha son ordinateur et se retourna vers les étudiants.
Merde.
Prof.
Elle venait de demander à un professeur s’il était étudiant.
Premier jour.
Onze minutes.
Un record.
— Bonjour à toutes et à tous. Antoine Delmas. Nous allons passer une partie de ce semestre ensemble.
Florence baissa les yeux vers son cahier.
Elle écrivit la date.
Puis :
Antoine Delmas.
Elle barra immédiatement le nom.
Pourquoi avait-elle écrit son nom ?
Il venait de le dire.
Voilà pourquoi.
Absolument aucune autre raison.
Elle écrivit dessous :
Séminaire — méthodologie.
Beaucoup mieux.
Elle avait cinquante-deux ans.
Elle venait de divorcer.
Elle n’était pas retournée à l’université pour regarder un professeur enlever ses lunettes.
Elle était venue récupérer quelque chose.
Quelque chose qu’elle avait laissé là trente ans plus tôt.
Elle-même.
⁂
À la fin du cours, Florence resta assise quelques secondes de trop.
— Madame ?
Elle sursauta.
Antoine Delmas la regardait.
L’amphithéâtre était presque vide.
— Tout va bien ?
— Oui. Je réfléchissais.
— C’est plutôt bon signe dans une université.
Elle leva les yeux.
Il souriait.
— Vous êtes toujours aussi drôle avec vos étudiants ?
— Seulement avec ceux qui me demandent si je suis étudiant.
Florence ferma les yeux.
— Vous allez vraiment garder ça contre moi ?
— Probablement tout le semestre.
Elle se leva.
— Dans ce cas, je peux encore abandonner.
La phrase était sortie toute seule.
Antoine cessa de sourire.
— Vous comptez le faire ?
Florence resta immobile.
Il ne pouvait pas savoir.
L’Angleterre. Didier. Xavier. Aude. Ses études interrompues. Les trente années qui avaient suivi.
— Non.
Cette fois, elle n’hésita pas.
— Pas cette fois.
Il hocha la tête.
— Alors à la semaine prochaine.
Elle était presque arrivée à la porte lorsqu’il l’appela.
— Madame…
Il consulta la feuille devant lui.
— Florence ?
Entendre son prénom dans sa bouche lui fit un effet parfaitement disproportionné.
— Oui ?
— Gardez le cahier.
— Pourquoi ?
— Ça vous va bien.
Elle sortit avec un sourire qu’elle trouva absolument stupide.
Elle n’était pas revenue à l’université pour un homme.
Il aurait été prudent de s’en souvenir.
* * *
Le cours d’Antoine fut le dernier de la journée.
À dix-sept heures trente, Florence avait déjà décidé trois fois qu’elle le trouvait séduisant et quatre fois que cela n’avait aucune importance.
Il circulait entre les rangées lorsqu’il posa une question sur le texte distribué.
Personne ne répondit.
Florence relut le passage.
— Le problème, dit-elle finalement, c’est que vous posez la question comme si le personnage avait choisi.
Antoine s’arrêta.
— Vous pensez qu’il n’a pas choisi ?
— Je pense qu’on peut appeler « choix » beaucoup de choses après coup pour rendre une histoire plus élégante.
Quelques têtes se tournèrent.
Antoine aussi.
— Et vous n’aimez pas les histoires élégantes ?
— Si. Quand elles ne mentent pas.
Un sourire passa sur son visage.
— Votre nom ?
— Florence.
Il attendit.
— Florence… ?
Elle donna son nom.
Il le répéta avant de reprendre le cours.
À côté d’elle, Léa écrivit quelque chose sur son téléphone.
Florence se pencha.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Rien.
— Tu souris.
— J’ai le droit.
À peine sortie de l’amphithéâtre, Florence sentit son téléphone vibrer.
Léa venait de l’ajouter au groupe « Master anglais – M1 ».
Premier message de Mehdi :
« Delmas connaît déjà le prénom de Florence. Je pose ça là. »
Florence leva les yeux.
— Sérieusement ?
Léa prit un air innocent.
— Bienvenue à l’université.
Florence aurait dû quitter le groupe.
Elle répondit :
« Delmas connaît aussi le vôtre. C’est son métier. »
Trois secondes plus tard :
« ELLE RÉPOND. »
Florence éclata de rire au milieu du couloir.
Ce fut peut-être à cet instant, plus encore qu’en entrant dans l’amphithéâtre, qu’elle comprit qu’elle avait vraiment recommencé quelque chose.








