Chapitre 1 : Page six
NORA
Il restait une coquille à la page six, et il était sept heures cinquante-deux.
« Les délégués se réunirons » : un s de trop, au milieu de mon enquête sur le budget des clubs. Trois relectures ne l’avaient pas vu. La quatrième, si. Je corrigeai la version numérique, celle qui devait être mise en ligne à midi, en me promettant de ne jamais le dire à personne. Pour la version papier, il était trop tard : quatre cents exemplaires attendaient à la loge du gardien depuis sept heures et demie, sous film plastique.
— Nora, respire. Tu vas finir par hyperventiler sur ton écran.
Julie, notre responsable de la mise en page, me regardait depuis son tabouret, un crayon à papier planté dans son chignon. Sur sa tasse, on pouvait lire : « Ne me parlez pas avant dix heures ».
— Je n’hyperventile pas. Je vérifie. La direction attend le moindre faux pas pour réduire nos subventions.
— C’est un journal lycéen, pas le New York Times. Personne ne va nous couper les vivres pour un s.
— C’est une question de principe.
Julie leva les yeux au ciel. Elle était ma meilleure amie depuis la sixième, la seule personne capable de supporter mes listes, mes horaires et mes silences de relecture. C’était elle qui dessinait nos maquettes, choisissait les photos, trouvait le mot drôle qui manquait à mes titres. Sur le coin de son bureau attendait une pile de tirages en noir et blanc : des mains de boulangers, des vitres de bus embuées, des visages saisis au marché.
— Au fait, dit-elle en tapotant la pile, tu n’oublies pas mon vernissage ? Samedi en quinze, dix-sept heures, à la médiathèque. Ma première vraie exposition. Si tu n’es pas là, je te raye de mon testament.
— Samedi en quinze, dix-sept heures, répétai-je en le notant dans mon carnet, souligné deux fois. Je n’oublie jamais rien.
Elle sourit, pas tout à fait convaincue.
Le local du Météore n’avait rien d’un palace : une pièce minuscule sous l’escalier du bâtiment B, avec une fenêtre si haute qu’on n’y voyait passer que des chevilles. Deux bureaux récupérés au CDI. Une étagère qui ployait sous trois ans d’archives classées par date. Au-dessus de la porte, la première une que j’avais signée comme rédactrice en chef, l’an dernier, déjà un peu jaunie. Et juste en dessous, recopiée sur une fiche bristol, la phrase d’Albert Londres que j’avais choisie comme devise en Seconde : « Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie. »
Pour les autres, c’était un placard. Pour moi, c’était le seul endroit du lycée où les choses étaient à leur place.
À la maison, elles étaient à la bonne place, ce qui n’est pas la même chose. Ce matin encore, ma mère avait laissé un mot à côté de mon bol : « As-tu relu ta lettre de motivation pour Henri-IV ? » En face de moi, la chaise de ma sœur Camille était restée poussée contre le mur, comme tous les matins depuis dix-huit mois. Chez nous, on ne parlait plus de Camille. On parlait de mon dossier.
Personne ne m’avait jamais demandé si j’avais envie d’aller en prépa. La nuit, je lisais des reportages de guerre et des enquêtes au long cours. Mais ça, je ne l’avais écrit nulle part. Pas même dans mes listes.
Ce numéro de rentrée, Julie et moi l’avions préparé tout l’été. Huit pages, une analyse des options de Terminale, et surtout mon enquête : trois semaines à éplucher le bilan financier du lycée, ligne par ligne, pour démontrer une chose simple. Cette année encore, l’équipement sportif avait absorbé l’essentiel des crédits, pendant que le journal, la bibliothèque et le club de théâtre se partageaient des miettes.
J’enregistrai la correction. Au même moment, le téléphone de Julie vibra.
— Tiens, c’est bizarre. Une note de la direction sur l’ENT. « Pour des raisons de conformité électrique, les salles d’étude C-101, C-102 et C-103 sont fermées jusqu’à nouvel ordre. »
— Les trois salles du bâtiment C ? Ce sont les seules salles calmes du lycée.
— On dirait que les Terminales vont réviser dans les couloirs.
Je notai l’information dans la marge de mon carnet. Une fermeture sans date, un lundi de rentrée, par une note de deux lignes. Quelque chose ne collait pas. Je n’eus pas le temps d’y réfléchir.
La porte s’ouvrit à la volée et fit tomber la pile de vieux numéros posée contre le mur. Inès, notre trésorière, entra hors d’haleine, les boucles échappées de son bandeau, un exemplaire froissé du Météore contre la poitrine.
— Nora… Julie… Venez voir. Tout de suite.
— L’imprimeur s’est trompé de maquette ?
— Non. C’est l’administration. Je suis passée à la loge pour la distribution. Il n’y a plus rien. Le gardien m’a dit que Vaneau avait fait monter tous les paquets dans son bureau à huit heures moins le quart. Il ne restait que celui-là, tombé derrière le comptoir.
J’eus froid d’un coup.
— Il n’a pas le droit de confisquer un journal lycéen sans motif.
— Attends. Ce n’est pas le pire. Il y a aussi la radio.
Elle lança sur son téléphone le replay de la matinale diffusée à huit heures dans le hall. Une voix que j’aurais reconnue entre mille emplit le local. Une voix chaude, désinvolte, qui avait toujours l’air de rire de sa propre intelligence.
« … et avant le classement des meilleurs croque-monsieur de la cantine, petite revue de presse, les amis. Le Météore est de retour ! Enfin, il était de retour, parce qu’on me dit que les exemplaires ont mystérieusement disparu. J’ai quand même pu lire l’édito de notre chère rédactrice en chef avant l’évaporation. Trois pages sur la répartition des budgets. Trois. Pages. Je vous résume : les sportifs sont des méchants qui volent l’argent des gentils lecteurs. Si vous avez du mal à dormir ce soir, je vous le conseille vivement. Mathis Mercier, votre serviteur, et on enchaîne avec un classique du rap des années 90, piqué dans la playlist du camion de mon père, pour se réveiller ! »
Julie posa sa tasse. Inès me regardait comme on regarde un volcan.
Mathis Mercier. Capitaine de l’équipe de baseball, animateur autoproclamé de la radio, sourire de publicité pour dentifrice, et incapable depuis la Seconde d’aligner deux phrases sérieuses. L’an dernier, c’était lui qui avait obtenu pour la radio la salle que nous demandions depuis des mois. Lui qui avait fait passer le Météore pour un bulletin paroissial à la journée portes ouvertes. Et c’était lui, ce matin, qui transformait trois semaines de travail en blague de comptoir pendant que mon journal dormait dans le bureau du proviseur.
— Nora ? risqua Julie. Tu respires ?
— Parfaitement.
Je refermai mon ordinateur. On frappa deux coups à la porte restée ouverte. Mme Da Costa, la secrétaire de direction, se tenait sur le seuil avec un post-it jaune et un air désolé.
— Mademoiselle Vauquer ? Monsieur le proviseur souhaite vous voir à dix heures. Avec monsieur Mercier. Il a précisé que ce n’était pas facultatif.
Elle colla le post-it sur la poignée et disparut dans l’escalier. À travers le plafond, j’entendais encore la voix de Mathis s’échapper des haut-parleurs du hall.
Je rangeai mon carnet, lissai le col de ma chemise et remontai mes lunettes.
Si la guerre devait commencer ce matin, j’avais au moins l’avantage d’être arrivée la mieux préparée.








