La première porte
Ma mère vérifie mon passeport pour la quatrième fois alors qu'il est dans ma main.
Elle ne le prend pas. Ce serait trop évident. Elle se contente de le regarder comme s'il risquait de se dématérialiser entre le comptoir d'Air France et le contrôle de sécurité. Ou comme si, avec un peu de concentration, elle pouvait modifier la date, annuler le visa et me ramener à la maison sans provoquer de scène.
— Tu as bien gardé une copie dans ta valise ? demande-t-elle.
— Oui.
— Et sur ton téléphone ?
— Oui.
— Dans le nuage ?
Je baisse les yeux vers mon passeport.
— Je ne crois pas que les douaniers acceptent les documents stockés dans le ciel.
Papa étouffe un rire. Maman, non.
Nous sommes debout au milieu du terminal de Nice, tous les trois serrés autour de mes deux valises comme si nous protégions un petit territoire indépendant. Autour de nous, des familles se séparent avec des embrassades, des hommes en costume téléphonent déjà à des gens qu'ils retrouveront dans une heure, des enfants courent après des bagages à roulettes. Tout le monde semble savoir comment se comporter dans un aéroport. Sauf nous.
Je savais que le départ serait difficile. J'avais seulement imaginé une difficulté plus spectaculaire : des larmes, une déclaration, peut-être Papa qui me prendrait à part pour me dire qu'il était fier de moi. À la place, Maman inspecte la fermeture de mon sac à dos et Papa garde les mains dans les poches.
— Tu peux encore changer d'avis, dit-elle.
Elle prononce la phrase doucement, presque avec tendresse. C'est sa méthode la plus efficace. Quand elle hausse le ton, je peux me braquer. Quand elle murmure, je me sens immédiatement coupable.
— Mon bagage est déjà enregistré.
— Un bagage, ça se récupère.
— J'ai rendu les clés de l'appartement.
— Ta chambre est toujours là.
— J'ai un visa.
— Un visa n'est pas une obligation.
Elle possède une réponse pour chaque preuve de mon départ. Je pourrais lui annoncer que l'avion a déjà décollé avec moi à l'intérieur qu'elle me conseillerait de demander au pilote de faire demi-tour.
Papa sort enfin une main de sa poche et la pose sur mon épaule. Sa paume est lourde et chaude. Je tiens de lui, paraît-il : la même carrure un peu douce, les mêmes cheveux bruns qui refusent de rester en place, la même manière de regarder ailleurs lorsqu'une conversation devient dangereuse.
— Laisse-le respirer, Isa.
Maman se tourne vers lui. Il retire presque sa main, mais la laisse finalement sur mon épaule. C'est peu. Pourtant, aujourd'hui, ce geste ressemble à une prise de position.
— Je le laisse respirer, répond-elle. Je voudrais seulement comprendre pourquoi il doit traverser l'Atlantique pour le faire.
Je pourrais lui expliquer. J'ai essayé pendant des mois. Chaque explication a fini classée dans l'une de ses trois catégories : crise passagère, peur de l'âge adulte ou ingratitude. Alors je regarde le panneau des départs au-dessus d'elle. Montréal. À l'heure.
J'ai vingt-quatre ans, un diplôme d'expertise comptable presque encore chaud et un avenir que tout le monde trouve rassurant. Une place devait s'ouvrir dans un cabinet niçois à la rentrée. Le salaire était correct, les bureaux donnaient sur une cour plantée d'orangers et Maman avait déjà expliqué à ses clientes que son fils allait « enfin commencer sa carrière ».
Le problème, c'est qu'à chaque fois que j'imaginais cette carrière, je voyais un couloir. Propre, lumineux, parfaitement climatisé. Un couloir sans porte.
Le Canada, au contraire, ressemble à une porte dont je ne sais rien. Elle peut donner sur une vie extraordinaire ou sur un mur humide. Mais, pour la première fois, c'est moi qui ai posé la main sur la poignée.
— Il faut que j'y aille.
Maman pince les lèvres. Papa presse mon épaule.
— Appelle-nous quand tu atterris, dit-il.
— Et avant, ajoute Maman. Quand tu arrives à Paris. Puis avant d'embarquer pour Montréal. Et quand tu passes la douane.
— Je vous enverrai un message.
— Un appel, Louis.
— Un appel.
Elle me serre enfin contre elle. Son parfum me ramène à toutes les fois où elle s'est penchée sur moi pour arranger un col, vérifier une fièvre ou corriger un choix. Pendant une seconde, je manque d'air. Pendant la suivante, je n'ai plus envie qu'elle me lâche.
Papa m'embrasse à son tour. Il ne dit toujours pas qu'il est fier. Il murmure seulement :
— Va voir.
Deux mots. C'est peu, là encore. Mais je les emporte.
Je passe le contrôle sans me retourner tout de suite. Je compte jusqu'à dix, comme si une distance de dix pas pouvait me rendre plus courageux. Quand je finis par regarder derrière moi, Maman agite la main avec un sourire trop large. Papa reste immobile à côté d'elle.
Je lève mon passeport.
Puis je franchis la première porte.
Le voyage dure assez longtemps pour me permettre de regretter ma décision dans plusieurs fuseaux horaires.
À Paris, je bois un café au prix d'un repas et j'appelle mes parents depuis une rangée de sièges métalliques. Maman me demande si j'ai mangé. Papa veut savoir si j'ai trouvé la bonne porte d'embarquement. Je leur réponds avec une patience admirable, si l'on ignore le fait que je serre mon téléphone assez fort pour en blanchir mes jointures.
Dans l'avion pour Montréal, je suis assis entre le hublot et un homme qui s'endort avant le décollage avec la sérénité de quelqu'un qui n'a jamais douté de sa place dans le monde. Moi, je vérifie douze fois la pochette contenant mes documents. La turbulence la plus légère me semble être un avertissement administratif.
Je tente de dormir. Je regarde deux films sans en comprendre l'intrigue. Je remplis le formulaire d'arrivée avec l'application d'un candidat à un examen. À la question sur le motif de mon séjour, j'ai envie d'écrire : éviter de devenir quelqu'un que je n'ai pas choisi.
Je coche travail et tourisme.
Lorsque l'avion descend enfin sous les nuages, Montréal apparaît par fragments : de l'eau, des routes immenses, des quartiers quadrillés, des arbres encore verts avec, par endroits, une première rouille d'automne. Rien ne ressemble aux images que j'ai utilisées pour convaincre tout le monde, moi compris, que ce projet était raisonnable.
Mon cœur se met à battre plus vite.
Cette fois, ce n'est pas seulement de la peur.
À la sortie de l'aéroport, l'air est plus lourd que prévu. Je m'étais préparé au froid canadien avec deux manteaux, trois pulls et une paire de bottes capables de survivre à une expédition polaire. Personne ne m'avait averti que septembre pouvait avoir le souffle chaud.
Je reste planté sur le trottoir avec mes valises pendant que des voitures s'arrêtent et repartent autour de moi. Un chauffeur me demande si j'attends quelqu'un.
— Oui, je réponds par réflexe.
Il regarde derrière moi.
Moi aussi.
Évidemment, personne ne vient.
— Enfin non. J'attends de comprendre où je vais.
Il sourit comme si cette phrase résumait parfaitement les nouveaux arrivants, puis me montre l'arrêt de l'autobus.
Le trajet vers la ville me donne le temps de découvrir trois choses. Premièrement, ma grande valise possède une roue défectueuse. Deuxièmement, le réseau de mon téléphone disparaît précisément lorsque j'ai besoin de l'itinéraire. Troisièmement, Montréal est beaucoup plus vaste que dans ma tête.
Je colle mon front à la vitre. Les panneaux alternent entre des mots familiers et des formulations qui semblent avoir été inventées pour me rappeler que je suis ailleurs. Les voitures sont plus grandes. Les rues aussi. Au loin, la silhouette de la ville se découpe dans une lumière dorée. J'aperçois une murale immense, des escaliers extérieurs qui grimpent le long des façades, des terrasses encore pleines. Tout me paraît à la fois proche et légèrement décalé, comme un rêve fabriqué avec des éléments connus placés dans le mauvais ordre.
Mon téléphone retrouve du réseau et affiche dix-sept messages.
Maman : Tu es arrivé ?
Maman : Louis ?
Maman : Ton avion a atterri il y a quarante-deux minutes.
Papa : Ta mère s'inquiète.
Papa, deux minutes plus tard : Moi aussi un peu.
Je prends une photo floue de la ville à travers la vitre et l'envoie avec trois mots : Bien arrivé. Vivant.
Maman répond aussitôt : Appelle.
Je retourne mon téléphone sur ma cuisse.
Mon studio se trouve au troisième étage d'un immeuble en briques, au bout d'un escalier extérieur que ma valise à trois roues considère comme une attaque personnelle. L'annonce promettait un logement « chaleureux, authentique et idéal pour une première expérience montréalaise ». À Nice, j'avais traduit cela par charmant. Devant la porte, essoufflé et trempé de sueur, je commence à soupçonner une autre traduction.
La clé m'attend dans une petite boîte sécurisée. Le propriétaire m'a envoyé le code ainsi qu'une phrase enthousiaste : Bienvenue chez vous !
J'ouvre.
Chez moi mesure peut-être dix-huit mètres carrés si l'on compte l'épaisseur des murs.
Le lit touche presque la table. La table touche presque l'évier. L'évier pourrait probablement servir de table de nuit si je dors dans le bon sens. Une fenêtre donne sur le mur de l'immeuble voisin, si proche que je pourrais demander du sucre sans quitter la pièce. Le réfrigérateur émet un bruit grave, régulier, qui rappelle un animal mécontent.
Je pose mon sac.
Le silence tombe autour de moi.
Jusque-là, mon départ était une suite d'actions : remplir des formulaires, fermer des cartons, peser des valises, montrer des documents. Même la tristesse de mes parents occupait de la place. Ici, il n'y a plus rien à accomplir immédiatement. Personne à rassurer dans la pièce. Personne pour me dire ce que je devrais faire ensuite.
Je devrais me sentir libre.
Je me sens surtout seul.
Je m'assieds sur le lit. Le sommier grince avec une franchise presque québécoise. Je regarde mes deux valises, mon sac à dos et les murs blancs. Toute ma vie visible tient dans trois contenants cabossés.
Mon téléphone sonne.
Maman.
Je laisse vibrer une fois. Deux fois. Trois fois.
Puis je décroche.
— Enfin !
— Je montais les escaliers.
— Pendant une heure ?
— Ils sont très hauts.
Elle exige une visite vidéo. Je lui montre la kitchenette en évitant soigneusement le joint noir autour de l'évier. Je cadre la fenêtre sans révéler qu'elle donne sur un mur. Papa apparaît derrière son épaule, encore en chemise malgré l'heure tardive en France.
— C'est petit, dit Maman.
— C'est temporaire.
— Comme le reste, répond-elle.
La phrase me touche plus fort qu'elle ne le devrait. Je pourrais protester. Lui dire que j'ai traversé un océan, que j'ai trouvé ce logement seul, que lundi je commence à la librairieet que je n'ai besoin de la permission de personne.
À la place, je souris.
— Je suis fatigué. On se parle demain ?
Elle accepte après m'avoir rappelé de verrouiller la porte, de ne pas sortir trop tard et de vérifier le détecteur de fumée. Papa se penche vers l'écran au moment où elle cherche encore un dernier conseil.
— Tu as vu, dit-il simplement.
Je comprends qu'il parle de ses deux mots à l'aéroport.
Va voir.
Je regarde autour de moi : le studio minuscule, les valises fermées, la lumière inconnue qui glisse entre les immeubles.
— Oui.
Après l'appel, je déballe seulement mes chaussures de course et les pose près de la porte. Geste absurde, peut-être, mais rassurant. Demain matin, je courrai. Je suivrai une rue jusqu'à une autre, puis une autre encore. Je finirai bien par comprendre où je suis.
La nuit tombe pendant que je mange un sandwich acheté à l'aéroport. Des voix montent de la rue. Quelqu'un rit sur un balcon. Une sirène passe au loin. Le réfrigérateur continue de grogner.
Je vais jusqu'à la fenêtre et l'ouvre malgré la vue. L'air de Montréal entre dans la pièce avec des odeurs de pluie, de cuisine et de ville chaude. Sur une bande de ciel coincée entre les toits, la lumière devient violette.
Je pense au cabinet de Nice, à sa cour plantée d'orangers, à la chemise que Maman m'avait offerte pour mon premier jour. Je pense à mon ancienne chambre qui m'attend comme si je n'étais parti que pour le week-end.
J'ai peur de rentrer trop vite.
J'ai peur de ne jamais vouloir rentrer.
Pour une fois, aucune de ces peurs ne décide à ma place.
Je ferme la fenêtre, vérifie la serrure une seule fois — deux, si l'on veut être précis — puis j'éteins la lumière.
Dans le noir, le studio semble presque grand.
Et pour la première fois de ma vie, l'inconnu ne ressemble pas à un problème qu'il faut résoudre.
Il ressemble à une porte que je viens d'ouvrir.








