ACTE I — LA DISPARITION
Il y a toujours une dernière fois.
La dernière cigarette fumée avec quelqu’un qu’on aimait.
Le dernier message auquel on ne répond pas.
Le dernier « à demain » prononcé sans savoir qu’il n’y aura jamais de demain.
Le problème, c’est qu’on ne sait jamais que c’est la dernière fois.
Sinon, je suppose qu’on ferait les choses différemment.
On resterait quelques minutes de plus.
On serrerait cette personne un peu plus fort.
On poserait les questions qu’on avait peur de poser.
On prononcerait les mots qu’on gardait pour plus tard.
Sarah, elle, n’a rien fait de tout ça.
Elle a simplement souri.
C’est probablement ce qui me hante le plus.
La soirée avait commencé comme toutes les autres.
Une maison trop grande pour quatre personnes, de la musique beaucoup trop forte et des bouteilles abandonnées partout où quelqu’un avait trouvé de la place.
Il devait être presque minuit lorsque Sarah est sortie sur la terrasse.
Je l’ai suivie quelques secondes plus tard.
Je me souviens de tout.
C’est ça, le pire.
Je me souviens de la lumière jaune qui venait du salon.
Du froid.
Du bruit étouffé derrière la baie vitrée.
De ses cheveux attachés à la va-vite.
Et de cette petite cicatrice au-dessus de son sourcil gauche que je connaissais depuis des années.
Sarah était appuyée contre la rambarde, une cigarette entre les doigts.
— Tu fumes maintenant ?
Elle s’est retournée vers moi.
— Seulement quand j’ai envie de faire semblant d’être intéressante.
J’ai ri.
— Ça marche pas.
— Je sais.
Elle a tiré sur sa cigarette et a regardé la rue.
Pendant quelques secondes, aucun de nous n’a parlé.
Puis elle a dit :
— Tu crois qu’on peut vraiment connaître quelqu’un ?
La question m’a surpris.
— Ça dépend.
— De quoi ?
— De la personne.
Elle a souri.
Mais ce n’était pas son vrai sourire.
Je le savais parce que je connaissais Sarah.
Enfin...
Je pensais la connaître.
— Tu sais ce que je trouve drôle ? a-t-elle murmuré.
— Quoi ?
Elle a écrasé sa cigarette.
— Tout le monde pense me connaître.
J’ai attendu.
Elle ne disait rien.
— Et toi ?
Elle m’a regardé.
Cette fois, elle ne souriait plus.
— Toi, je pense que tu me connais mieux que je ne voudrais.
J’aurais dû lui demander ce qu’elle voulait dire.
Je ne l’ai pas fait.
À la place, j’ai regardé derrière elle.
Une voiture venait de passer dans la rue.
Lentement.
Trop lentement.
Les phares ont éclairé son visage pendant une seconde avant de disparaître au coin de la rue.
Sarah l’a regardée partir.
Puis elle s’est tournée vers moi.
— Tu l’as vue ?
— La voiture ?
Elle a hoché la tête.
— Oui.
— Et ?
Elle a hésité.
— Rien.
C’était la première fois qu’elle me mentait ce soir-là.
Mais certainement pas la dernière.
À 00 h 41, Sarah a reçu un message.
Je l’ai vu parce que son téléphone était posé entre nous.
Un seul mot.
Viens.
Elle a regardé l’écran pendant plusieurs secondes.
— Qui c’est ?
— Personne.
Encore ce mot.
Personne.
Elle a pris son téléphone.
— Sarah.
— Quoi ?
— Tu vas où ?
Elle s’est levée.
— Je reviens.
— Maintenant ?
— Dans dix minutes.
— Pourquoi ?
Elle m’a regardé.
Et pendant une fraction de seconde, j’ai vu quelque chose dans ses yeux.
De la peur.
Pas une petite peur.
Pas celle qu’on ressent quand on entend un bruit bizarre dans une maison.
Une vraie peur.
Celle qui vous fait comprendre que quelque chose est déjà arrivé, même si vous ne savez pas encore quoi.
— Sarah ?
Elle a secoué la tête.
— Ne me suis pas.
Puis elle est partie.
Je suis resté là.
J’aurais pu la suivre.
J’aurais dû.
Mais je ne l’ai pas fait.
À 01 h 06, je lui ai envoyé un message.
Tu fais quoi ?
Pas de réponse.
01 h 18.
T’es où ?
Toujours rien.
01 h 31.
Sarah ?
Rien.
À 01 h 47, j’ai commencé à appeler.
Une fois.
Deux fois.
Trois fois.
La quatrième fois, son téléphone était éteint.
Je me suis dit qu’elle avait probablement oublié de charger sa batterie.
Je me suis dit qu’elle avait peut-être besoin d’être seule.
Je me suis dit beaucoup de choses cette nuit-là.
Toutes étaient fausses.
À 02 h 12, je suis rentré chez moi.
À 02 h 26, je me suis couché.
À 02 h 43, Sarah est morte.
Je ne le savais pas encore.
Personne ne le savait.
Pas même celui qui l’avait tuée, peut-être.
À 06 h 51, mon téléphone a commencé à vibrer.
Une notification.
Puis deux.
Puis une dizaine.
Le groupe de discussion était devenu complètement fou.
Vous avez vu ?
Sarah a disparu.
Quelqu’un sait où elle est ?
Appelez la police.
Je me suis redressé dans mon lit.
Mon cœur s’est mis à battre beaucoup trop vite.
J’ai ouvert le groupe.
Puis j’ai appelé son numéro.
Une sonnerie.
Deux.
Trois.
Puis quelqu’un a décroché.
Je n’ai rien dit.
Au bout du fil, il n’y avait aucun bruit.
Puis une voix.
Un homme.
Calme.
Presque indifférente.
— Tu aurais dû la suivre.
La ligne a coupé.
Je suis resté immobile.
J’ai regardé mon téléphone.
Puis l’écran s’est rallumé.
Une nouvelle notification venait d’arriver.
Un message provenant du numéro de Sarah.
Je l’ai ouvert.
Il n’y avait que quatre mots.
JE SAIS CE QUE TU AS FAIT.
Je n’avais aucune idée de ce dont il parlait.
Pas encore.
Et c’est probablement à cet instant précis que ma vie a commencé à se terminer.
Parce que lorsque la police est arrivée, trois heures plus tard, ils n’ont pas seulement retrouvé le téléphone de Sarah.
Ils ont retrouvé une voiture.
À l’intérieur, il y avait du sang.
Beaucoup de sang.
Mais pas de corps.
Et sur le siège passager, posé soigneusement contre la vitre, se trouvait un vieux carnet noir.
Sur la première page, quelqu’un avait écrit sept noms.
Le premier était celui d’un garçon mort depuis trois ans.
Le deuxième était celui de Sarah.
Et le troisième...
C’était le mien.
2 — 3 h 17
Il existe des heures qu’on oublie.
6 h 42.
11 h 09.
15 h 26.
Des chiffres sans importance, qui apparaissent sur un écran et disparaissent quelques secondes plus tard.
Et puis il y a les heures qu’on n’oublie jamais.
3 h 17 en faisait partie.
Je ne savais pas encore pourquoi.
Mais je savais que cette heure allait me poursuivre.
La police était arrivée à 8 h 06.
Deux voitures.
Trois policiers.
Une ambulance qui n’avait finalement servi à rien.
La rue entière était devenue un spectacle.
Les voisins regardaient derrière leurs fenêtres.
Une femme en peignoir tenait son téléphone à la main en faisant semblant de chercher quelque chose sur l’écran.
Un gamin filmait la voiture avec son portable jusqu’à ce que sa mère lui arrache le téléphone des mains.
Tout le monde voulait savoir.
Personne ne voulait être celui qui savait vraiment.
Moi, j’étais assis sur le trottoir d’en face.
Je n’avais pas dormi.
Je n’avais pas mangé.
Et je n’arrêtais pas de regarder cette voiture.
La portière passager était ouverte.
Le sang avait séché sur le siège.
Un policier avait recouvert une partie de l’intérieur avec une bâche.
Mais pas le carnet.
Le carnet était toujours là.
Noir.
Petit.
Abîmé sur les coins.
Et surtout, complètement déplacé dans cette histoire.
Un policier s’est approché de moi.
— Tu es son ami ?
J’ai levé les yeux.
— Oui.
Il s’est assis à côté de moi.
— Comment tu t’appelles ?
J’ai hésité.
Comme si mon prénom pouvait soudain devenir une preuve.
— Noah.
Il a écrit quelque chose sur son carnet.
— Noah quoi ?
Je lui ai donné mon nom.
Il a continué à écrire.
— Tu étais avec Sarah hier soir ?
— Oui.
— Jusqu’à quelle heure ?
J’ai regardé la voiture.
— Minuit quarante.
Il a relevé la tête.
— Tu es sûr ?
— Oui.
Mensonge.
Je n’étais pas avec elle à minuit quarante.
J’étais avec elle quelques minutes avant.
Mais cette différence allait devenir importante.
Je le sentais.
— Vous vous êtes disputés ?
— Non.
— Elle avait l’air inquiète ?
J’ai pensé à la terrasse.
À la voiture.
À son regard.
— Non.
Deuxième mensonge.
Le policier a refermé son carnet.
— Noah.
J’ai levé les yeux.
— Si tu sais quelque chose, c’est maintenant qu’il faut le dire.
J’ai failli lui parler du message.
Viens.
Puis de l’appel.
Tu aurais dû la suivre.
Puis du message envoyé depuis le téléphone de Sarah.
JE SAIS CE QUE TU AS FAIT.
Mais quelque chose m’en a empêché.
Peut-être la peur.
Peut-être la honte.
Ou peut-être parce qu’une petite partie de moi savait déjà que quelqu’un voulait que je parle.
Et je ne savais pas encore pourquoi.
— Je ne sais rien.
Le policier m’a fixé quelques secondes.
Puis il s’est relevé.
— Si quelque chose te revient, appelle-moi.
Il m’a tendu une carte.
J’ai regardé son nom.
Inspecteur Morel.
Puis il est reparti.
Je suis resté seul.
Enfin...
Pas vraiment.
À quelques mètres, quelqu’un me regardait.
Maya.
La meilleure amie de Sarah.
Elle avait les bras croisés et les yeux rouges.
Elle s’est approchée.
— Tu lui as parlé ?
— À qui ?
— À l’inspecteur.
— Oui.
Elle s’est assise à côté de moi.
Pendant quelques secondes, elle n’a rien dit.
Puis :
— Tu lui as dit ?
J’ai immédiatement compris.
— Dit quoi ?
Elle m’a regardé.
— Ne fais pas ça.
— Faire quoi ?
— Me mentir.
J’ai détourné les yeux.
Maya connaissait Sarah depuis plus longtemps que moi.
Elle savait quand Sarah mentait.
Et apparemment, elle savait aussi quand moi je mentais.
— Elle t’a parlé hier soir, non ?
Je n’ai pas répondu.
— Noah.
— Elle m’a dit qu’elle reviendrait.
Maya a baissé les yeux.
— Elle m’a envoyé un message à 2 h 58.
Mon cœur s’est arrêté.
— Quoi ?
Elle a sorti son téléphone.
Elle me l’a tendu.
Un message.
« Je suis désolée. »
Envoyé à 2 h 58.
— C’est tout ?
— Oui.
— Tu lui as répondu ?
— Bien sûr.
— Et ?
Maya a déverrouillé son téléphone.
— Rien.
Puis elle a fait défiler la conversation.
Je me suis rapproché.
Le message de Sarah était toujours là.
Mais quelque chose n’allait pas.
— Attends.
Maya s’est arrêtée.
— Quoi ?
J’ai pris son téléphone.
— Regarde l’heure.
— 2 h 58.
— Non.
J’ai montré l’écran.
— Regarde le message précédent.
Il avait été envoyé à 3 h 17.
Maya est devenue blanche.
« Ne rentre surtout pas chez toi. »
Puis, quarante minutes plus tard :
« Je suis désolée. »
Je l’ai regardée.
— Pourquoi tu ne m’as pas montré ça ?
— Parce que je pensais que c’était un autre message.
— Un autre message ?
— Sarah m’envoyait parfois des trucs à des heures impossibles. Je pensais...
Elle s’est interrompue.
Je n’écoutais déjà plus.
3 h 17.
Cette heure.
Encore.
Toujours.
J’ai regardé la voiture.
Puis le carnet.
Puis le téléphone de Maya.
Quelque chose ne collait pas.
— Elle était où à 3 h 17 ?
Maya a secoué la tête.
— Je ne sais pas.
— Tu connais quelqu’un qui pourrait savoir ?
Elle a réfléchi.
— Peut-être Lucas.
J’ai senti mon ventre se nouer.
Lucas.
Évidemment.
Le garçon que Sarah avait quitté deux semaines auparavant.
Celui avec qui elle s’était disputée devant tout le monde.
Celui qui avait disparu de la soirée avant minuit.
Et surtout...
Celui qui était absent depuis ce matin.
À 10 h 32, nous étions devant chez lui.
Personne n’a répondu.
Maya a frappé encore.
— Lucas ?
Rien.
J’ai essayé la poignée.
La porte s’est ouverte.
— Noah...
— Elle était pas verrouillée.
Nous sommes entrés.
L’appartement était silencieux.
Trop silencieux.
Sur la table, il y avait une tasse de café encore chaude.
Un ordinateur ouvert.
Et une veste noire posée sur une chaise.
Maya s’est avancée.
— Lucas ?
Je me suis dirigé vers le salon.
Puis je me suis arrêté.
Une photo était posée sur le meuble.
Sarah.
Lucas.
Et un troisième garçon.
Je ne le connaissais pas.
J’ai pris la photo.
Au dos, quelqu’un avait écrit une date.
17 octobre 2023.
Et juste en dessous :
« La première fois que nous avons compris qu’il fallait se taire. »
— Noah...
La voix de Maya tremblait.
Je me suis retourné.
Elle tenait quelque chose dans ses mains.
Un carnet.
Noir.
Exactement comme celui retrouvé dans la voiture.
— Où tu l’as trouvé ?
Elle a regardé vers la chambre.
— Là-bas.
J’ai pris le carn








