Chapitre I : Le Chant

Changer les paroles du chant ? Mais qu’est-ce qui ne va pas avec nos paroles ?
L’indignation qui se peignit alors dans les yeux bleus, aussi limpides que tranchants, de l’abbé André Müller dépassait la simple colère. C’était une révolte profonde, gravée dans le roc de ses certitudes. Ses interlocuteurs auraient mille fois préféré essuyer une tempête de fureur passagère — un de ces orages que le temps ou l’obéissance ecclésiastique finissent toujours par dissiper. Mais l’indignation du vieux prêtre ne fléchissait pas. Lorsqu’il prit la parole, sa voix s’éleva, rauque et brisée par cette terrible blessure à la gorge reçue dans la boue des Ardennes en mai 1940. Ce souffle mutilé portait pourtant une autorité morale hors du commun : celle d’un homme qui avait arboré la croix de Lorraine, partageant sa vie entre le réconfort de l’aumônier et l’ombre du conspirateur pour la Libération de Paris.
Dans le bureau du presbytère, le silence se fit si lourd que chacun fixa sa tasse, observant les ronds concentriques que les éclats de sa voix imprimaient à la surface du café.
— André, mon ami, commença Monseigneur Rambier d’un ton qu’il voulait apaisant, mais qui trahissait une immense fatigue. Tu connais les exigences œcuméniques que notre diocèse s’est imposées. Tu sais combien ce dialogue fraternel, patiemment tissé avec nos frères musulmans du département, nous tient à cœur. Nous ne pouvons pas utiliser un appel à la violence, même purement métaphorique, pour guider spirituellement les jeunes du cercle. Les couplets de votre chant traditionnel risquent d’être mal interprétés par des esprits égarés ou hostiles, qui y verraient l’apologie d’une guerre sainte.
L’évêque d’Évry mesurait ses mots avec une diplomatie d’ambassadeur, les yeux rivés sur la petite cuillère en inox que le père Marc de Viry maintenait en équilibre instable sur le rebord de sa soucoupe.
Ce dernier semblait d’ailleurs fasciné par ce fragile compromis physique, s’efforçant d’éviter le regard d’acier de l’ancien résistant. Monseigneur Rambier poursuivit, comme s’il récitait le procès-verbal d’une commission de conciliation :
— Tu n’ignores pas les fractures qui tourmentent notre Église. Les uns nous accusent de brader nos traditions séculaires ; les autres s’alarment des doctrines matérialistes, du libéralisme sauvage ou du communisme qui vident nos bancs. Notre rôle est de tracer une voie médiane. Nous devons adapter intelligemment l’Évangile à une société en pleine déchristianisation, sans jamais altérer la promesse de foi jurée à Notre Seigneur. Nous ne sommes plus au temps de la guerre Sainte.
— Une guerre sainte ? grinça l’abbé Müller, la voix chargée d’une ironie cinglante. Quel imbécile a bien pu dénicher une telle absurdité dans nos strophes ?
— Voyons, André, intervint doucement le Père Marc de Viry-Chatillon en reposant enfin sa cuillère. Relis ce vers : « Sous les bras de la croix qui nous guident, nous voulons suivre le chemin des chevaliers et des grands saints ». De nos jours, cette promesse de suivre les chevaliers évoque plus volontiers les Croisades qu’une cordiale invitation à prendre le thé. Tu sais à quel point l’histoire coloniale enflamme les esprits. On te demande seulement d’y réfléchir.
— Et d’y réfléchir sans tarder, insista Monseigneur Rambier. Pour la veillée de Noël, nous préparons une grande célébration interreligieuse. Si nous restons passifs, les replis identitaires l’emporteront. Il nous faut ériger des remparts de paix contre tous les fanatismes. Modifier ce chant pour la prochaine cérémonie de promesse des jeunes serait un engagement fort, un signal d’ouverture indispensable.
Comme pour clore le débat, la pendule comtoise égrena ses cinq coups graves dans la pièce.
L’abbé André Müller se leva d’un bloc, le visage fermé. Ses adieux à l’évêque et au père de Viry-Chatillon furent froids, presque glaçants, réduits à un salut laconique qui traduisait tout son mépris pour leurs compromissions. Il quitta le presbytère sans un regard en arrière et prit le train en gare de Corbeil-Essonnes, cahotant le long de la Seine vers Juvisy-sur-Orge.
Assis sur la banquette en skaï usée d’une vieille rame de la ligne D, alors que l’on murmurait que le mur de Berlin allait bientôt s’effondrer à l’Est, redessinant la carte du monde dans un grand vent d’optimisme naïf, le vieux prêtre sentait ses pensées se bousculer.
Était-ce donc cela, l’avenir des grandes religions ?
Des institutions recroquevillées sur leur propre survie, terrifiées à l’idée d’offenser, prêtes à édulcorer leur mémoire et leurs symboles au nom d’un vivre-ensemble aseptisé ?
Tandis que l’Europe changeait de visage, les Églises, embourbées dans leurs querelles de bureaucrates et leurs peurs diplomatiques, semblaient totalement incapables de porter une parole prophétique pour les décennies à venir.
Avaient-elles seulement encore la force de relever le flambeau face au vertige technologique, au matérialisme triomphant et à la solitude de masse, ou n’étaient-elles plus que des musées poussiéreux ?
Le train stoppa net dans le vacarme des grincements de freins.
Arrivé sur les quais de la gare de Juvisy, noyé dans le flux des travailleurs rentrant chez eux en cette fin de journée automnale, une silhouette familière vint le sortir de sa mélancolie.
C’était Thomas. L’un de ses « anciens jeunes », aujourd’hui un homme solide de près de trente ans, marié, père de deux enfants, et l’un des adultes qui l’assistaient activement dans l’association « Le Cercle ».
Elle rassemblait chaque année un peu plus de trois cents jeunes catholiques de la ville de 14 à 18 ans, garçons et filles séparés jusqu’à grande section, ceux qui à l’aurore de la majorité allaient se confronter aux dures réalités d’un monde qu’il savait sans pitié.
Des adolescents parfois turbulents, dont l’abbé n’était d’ailleurs pas toujours certain qu’ils possédaient une foi profonde et inébranlable... mais enfin, ils étaient là.
— Tiens, bonsoir, Abbé ! Vous avez l’air bien soucieux, souffla Thomas en s’approchant avec une familiarité respectueuse.
André le regarda, touché par cette fidélité têtue. Sans transition, il lui posa la question qui lui brûlait les lèvres :
— Dis-moi, Thomas... Toi qui es sur le terrain avec les jeunes du Cercle, qu’est-ce que tu penses du chant du cercle ? Si on nous demandait de modifier les paroles de notre chant pour ne pas froisser les sensibilités du moment, tu verrais ça comment ? Par exemple enlever les « chevaliers » ?
Thomas marqua un temps d’arrêt, visiblement pris au dépourvu par cette interpellation brute.
Sa réponse fut hésitante, embarrassée :
— Oh vous savez, Abbé... Les jeunes d’aujourd’hui, ils ont d’autres préoccupations. Ils écoutent du rock, ils pensent à s’intégrer, à trouver du boulot... Pour eux, un chant de patronage, c’est d’abord une tradition, un truc qu’on chante en chœur sans trop analyser. Les paroles un peu guerrières ou historiques, ils n’y font pas vraiment attention... Mais bon, si ça évite des vagues ou si ça peut aider à apaiser les tensions, est-ce que c’est si grave de changer deux ou trois mots ? Après tout, l’essentiel est qu’on reste unis, non ?
L’abbé Müller baissa les yeux, abasourdi par tant de pragmatisme mou. Même parmi les siens, la transmission semblait se dissoudre dans l’indifférence polie d’une époque qui s’endormait.
Pourtant, par la fenêtre entrouverte de la gare, s’élevait l’écho lointain d’une mélodie rebelle et idéaliste, un morceau de Jacques Higelin. C’était le refrain parlant d’une autre jeunesse, celle qui refusait de transiger avec ses propres promesses d’absolu, sourde aux diplomates, pendant que dehors le monde brûlait d’autres faims et se préparait à d’autres conquêtes.
« Je te vois
Dans la nuit des temps
Visionnaire occidental
Bâtir à l’ombre
Des cathédrales
L’empire d’un Dieu tout-puissant… »








