L'Accrochage
Le crissement strident des pneus sur l’asphalte mouillé retentit encore dans la tête de Magali alors qu’elle coupait le contact de sa voiture. Devant elle, le pare-chocs arrière d’une berline noire rutilante, d’une valeur équivalente à plusieurs années de son salaire, arborait une marque très visible de leur collision.
Elle resta un instant les mains crispées sur le volant, le cœur battant encore la chamade. Dix minutes. Elle avait dix minutes de retard pour l’entretien qui devait changer sa vie, le poste de coordination chez Delorme & Associés, celui qu’elle guettait depuis des mois, celui qui lui permettrait enfin de sortir de l’appartement trop petit qu’elle partageait avec sa sœur et de payer les dettes laissées par leur père. Et maintenant ça : un accrochage, sur une avenue qu’elle empruntait pourtant tous les jours, avec une voiture qui coûtait probablement plus cher que tout ce qu’elle possédait.
Elle prit une profonde inspiration, ravalant la vague de panique qui menaçait de la submerger, et ouvrit sa portière.
L’homme qui sortit du véhicule noir semblait tout droit descendu d’une couverture de magazine de finance. Grand, le costume impeccablement coupé, il inspecta les dégâts avec une lenteur calculée, comme s’il cherchait moins à évaluer les dommages qu’à laisser le silence peser sur elle. Quand il releva enfin les yeux, son regard s’arrêta sur elle avec une froideur qui ne semblait pas feinte.
— Vous ne regardiez pas la route, constata-t-il d’une voix grave, sans la moindre trace d’émotion.
— C’est vous qui avez freiné brusquement sans mettre votre clignotant ! répliqua Magali, redressant le menton pour ne pas se laisser intimider par sa présence imposante.
Un sourcil se leva à peine, la seule fissure dans son masque d’impassibilité.
— Intéressant. La plupart des gens commencent par s’excuser.
— La plupart des gens n’ont pas raison, rétorqua-t-elle, surprise elle-même par l’aplomb de sa propre voix.
Il l’observa un moment de plus, comme s’il révisait une estimation. Puis il sortit une carte d’affaires en verre dépoli de sa veste et la lui tendit entre deux doigts impeccables.
— Mon nom est Stéphane Fortin. Et cet « accrochage », mademoiselle, risque de vous coûter bien plus cher que ce que votre assurance peut couvrir.
Le nom lui parvint comme un coup sourd. Fortin. Le Fortin. Celui dont on parlait dans les journaux économiques qu’elle ne lisait jamais mais que sa collègue laissait traîner sur son bureau, le PDG de Fortin Capital, réputé pour racheter des entreprises en difficulté et pour ne jamais, au grand jamais, perdre une négociation.
Elle regarda sa montre. Six minutes. Il lui restait six minutes, et un inconnu richissime qui bloquait sa voiture au milieu de la rue.
— Écoutez, dit-elle, la gorge sèche, je suis vraiment désolée pour votre pare-chocs, mais j’ai un rendez-vous dans exactement six minutes qui compte plus que tout ce que vous pourriez me dire là maintenant. Appelez mon assurance, envoyez-moi la facture, faites ce que vous voulez, mais je dois y aller.
Elle s’attendait à de la colère. Ou au moins à de la surprise. Elle n’obtint ni l’une ni l’autre, seulement un léger mouvement au coin de ses lèvres, presque un sourire, vite ravalé.
— Un rendez-vous important, répéta-t-il, comme s’il soupesait chaque mot. Où ça ?
— Ça ne vous regarde pas.
— Delorme & Associés, dit-il alors, et l’assurance dans sa voix la fit vaciller. J’ai reconnu le dossier sur votre siège passager. Le logo est difficile à manquer.
Elle jeta un regard vers l’intérieur de sa voiture, où la chemise cartonnée dépassait effectivement de son sac. Bien sûr. Évidemment.
— J’ai un ami qui siège à leur conseil, poursuivit-il d’un ton neutre, presque désintéressé. Je pourrais passer un appel. Leur dire que le retard n’était pas de votre fait.
— Je n’ai pas besoin de faveurs, dit-elle, plus sèchement qu’elle ne l’aurait voulu.
— Ce n’était pas une offre gratuite.
Voilà. C’était donc ça. Elle aurait dû s’en douter, les hommes comme lui ne faisaient jamais rien sans en attendre quelque chose en retour.
— Alors qu’est-ce que vous voulez ?
Il ne répondit pas tout de suite. Il regarda la rue, la voiture cabossée, puis elle, comme s’il rassemblait les pièces d’un calcul qu’il menait depuis le début de la conversation.
— Pas ici, dit-il enfin. Vous avez un entretien à passer. Allez-y. Nous reparlerons de l’accident, et du reste, plus tard.
— Le reste ?
— Ma carte a mon numéro direct. Appelez-moi ce soir, dit-il en se dirigeant déjà vers sa portière. Dix-neuf heures. Ne soyez pas en retard, cette fois.
Il remonta dans sa voiture sans un regard en arrière, la laissant plantée sur le trottoir, la carte de verre dépoli entre les doigts, le cœur battant pour une tout autre raison que celle de l’accrochage.
L’entretien, par miracle, se déroula bien, assez bien pour qu’elle en oublie presque, pendant une heure, l’échange glacial du matin. Mais en sortant de l’immeuble de Delorme & Associés, la carte toujours au fond de sa poche lui rappela son poids, comme une dette qu’elle n’avait pas encore mesurée.
Dix-neuf heures arriva trop vite.
Elle composa le numéro les mains tremblantes, plus par curiosité que par obligation, se disant qu’elle pourrait toujours raccrocher si la conversation tournait mal.
— Mademoiselle Aubry, dit-il en guise de salutation, elle n’avait pourtant jamais donné son nom de famille. J’espérais que vous appelleriez à l’heure.
— Comment connaissez-vous mon nom ?
— Je connais beaucoup de choses, répondit-il, sans une once d’excuse dans la voix. C’est mon métier de tout savoir avant tout le monde.
— C’est flippant, en fait.
Un silence, puis, presque malgré lui : — C’est ce qu’on me dit souvent.
Elle s’assit sur le bord de son lit, la fatigue de la journée pesant soudain sur ses épaules. — Bon. Vous vouliez me parler du « reste ». J’écoute.
— Les réparations de ma berline s’élèvent à un peu plus de douze mille dollars, commença-t-il d’un ton d’homme d’affaires qui énonce un chiffre sans y attacher d’émotion. Votre assurance, avec votre historique, ne couvrira probablement pas la totalité. Ce qui vous laisserait une dette que je devine considérable, vu votre situation.
— Vous avez enquêté sur ma situation financière en une journée ?
— J’ai des gens pour ça, dit-il, comme si c’était la chose la plus normale du monde. Mais ce n’est pas pour ça que je vous appelle.
— Alors pourquoi ?
Un temps. Elle l’entendit presque sourire, à des kilomètres de distance.
— J’ai un problème, mademoiselle Aubry. Un problème que votre présence, curieusement, pourrait résoudre. Et j’ai pour principe de transformer chaque problème en négociation.
Elle serra le téléphone plus fort.
— Quel genre de négociation ?
— Le genre, dit Stéphane Fortin, la voix soudain plus basse, plus posée, qui efface une dette de douze mille dollars en échange d’un contrat. Rien d’illégal, rien d’indécent. Simplement... une relation, disons, arrangée. Pour une durée à déterminer.
Le silence qui suivit dura plusieurs secondes, le temps pour Magali de se demander si elle avait bien entendu, et pour une part d’elle-même, plus troublante encore, de se demander pourquoi elle n’avait pas déjà raccroché.








