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Territoire - Zone 0

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Summary

L'humanité n'a pas été détruite. Elle a été organisée. En 3100, les États ont disparu et sept Corporates ont pris leur place. Elles nourrissent, soignent, protègent et administrent un monde que les siècles précédents avaient presque rendu invivable. Au-dessus d'elles, MSVIA ne juge ni leurs intentions ni leurs promesses : tous les dix ans, lors du Décennal, elle confronte leurs modèles à leurs résultats, et celle qui garantit la meilleure viabilité obtient davantage de pouvoir pour façonner le monde. Le système fonctionne suffisamment bien pour que peu de gens souhaitent réellement en sortir. Sahir le sait mieux que personne. Directeur des Opérations Spéciales de KHEM, sniper lorsqu'il le faut et connard professionnel le reste du temps, il a surtout appris à devenir assez indispensable pour que ses méthodes restent tolérables et certaines questions soigneusement évitées. Lorsqu'on lui confie la disparition de vingt-sept femmes sous contrat avec VANTA, la mission semble simple : les retrouver, identifier le réseau qui les dissimule et neutraliser ceux qui l'exploitent. Jusqu'à ce qu'une possibilité beaucoup plus gênante apparaisse : certaines n'ont peut-être pas été enlevées. Certaines sont peut-être simplement parties. L'affaire cesse alors d'être criminelle pour devenir politique. Car si des citoyens peuvent quitter leur Corporate et survivre ailleurs, une autre question devient inévitable à quelques mois du Décennal : que se passerait-il si MSVIA concluait qu'un autre modèle fonctionne mieux ? Ce modèle porte déjà un nom. Zone 0. TERRITOIRE n'est pas l'histoire d'un système qu'il suffirait de détruire. C'est celle de ceux qui y appartiennent, de ceux qui veulent en sortir, et de tout ce qu'ils sont prêts à sacrifier pour décider eux-mêmes de ce qu'ils deviennent.

Genre
Mystery,Scifi
Author
Kzer
Status
14h ago
Chapters
2
Rating
n/a
Age Rating
18+

Prologue : Ce que le monde avait oublié

L’écran s’ouvrait toujours sur une image de la Terre prise à une distance telle que rien de ce que les hommes lui avaient fait ne soit encore visible, immense sphère bleue suspendue dans le noir, silencieuse et presque indécente de beauté, tandis qu’une voix d’homme, grave sans devenir solennelle et travaillée avec cette précision particulière aux grandes productions de Vanta, commençait à raconter une histoire dont plus personne vivant en 3100 ne pouvait réellement se souvenir.

Personne n’avait jamais réussi à déterminer le jour exact où l’ancien monde avait commencé à mourir, car il n’existait ni explosion inaugurale, ni déclaration officielle, ni frontière assez nette pour permettre aux historiens de placer un avant d’un côté et un après de l’autre. Pendant plusieurs décennies, les changements avaient été progressifs au point de continuer à ressembler à des anomalies temporaires : quelques étés plus longs, des incendies plus vastes, des sécheresses que l’on qualifiait encore d’exceptionnelles alors qu’elles revenaient avec une régularité croissante, des pluies capables de reprendre en quelques heures des quartiers que plusieurs générations avaient mis des décennies à construire, puis des hivers devenus imprévisibles au point que certaines régions alternaient dans une même année entre le gel brutal et des températures autrefois réservées au printemps.

Les premières images d’archives apparaissaient sans date, choix inhabituel pour un documentaire historique de Vanta mais d’une discrétion telle qu’il n’attirait pas immédiatement l’attention : une famille regardant les flammes avaler une colline derrière sa maison, des milliers de personnes avançant dans une rue transformée en fleuve, une vieille femme protégeant son visage sous un masque pendant qu’un ciel orange effaçait presque entièrement le soleil. Le montage ne s’attardait jamais sur la catastrophe elle-même, préférant les quelques secondes qui suivaient, lorsque les gens cessaient de courir et regardaient simplement ce qu’il restait.

La nature n’était pourtant pas en train de mourir, expliquait la voix : le vivant possédait depuis toujours une capacité remarquable à changer, migrer, disparaître quelque part pour recommencer ailleurs sous une forme différente ; ce qui se révélait beaucoup moins adaptable, en revanche, était une civilisation humaine construite autour de l’idée que l’eau, les terres exploitables, les saisons et les températures continueraient indéfiniment à se comporter comme elles l’avaient fait pendant les siècles précédents.

Un enfant apparaissait alors à l’écran, probablement filmé au cours du XXIe siècle, les pieds dans une rivière presque asséchée et une bouteille vide à la main, avant que l’image ne soit remplacée par celle d’une avenue moderne où plusieurs milliers de personnes attendaient autour de citernes de distribution. Aucun commentaire n’accompagnait le raccord ; Vanta avait toujours su que certaines accusations devenaient beaucoup plus efficaces lorsqu’on laissait au spectateur le soin de les formuler lui-même.

Puis les enfants commencèrent à manquer.

La transition était presque douce, accompagnée d’images de maternités lumineuses, de poussettes abandonnées devant des immeubles, de salles de classe dont plusieurs rangées de sièges restaient vides et de parcs dans lesquels les adultes semblaient progressivement devenir plus nombreux que les enfants. Au commencement, la crise démographique n’avait existé que sous la forme de courbes qui descendaient dans des rapports dont la technicité permettait à la majorité des populations de continuer à vivre sans y penser, puisque quelques décimales perdues dans un tableau n’avaient jamais possédé la violence d’une rue vide.

Les décennies avaient pourtant transformé les statistiques en absence.

Les familles s’étaient réduites, l’âge moyen des populations avait augmenté et certaines régions avaient commencé à fermer des écoles, non par manque d’enseignants ou d’argent, mais simplement faute d’enfants pour remplir les bâtiments. Les chercheurs avaient accumulé les causes probables sans parvenir pendant longtemps à isoler une réponse unique : pollution persistante, substances endocriniennes, stress environnemental, altérations de la qualité des gamètes, exposition à des composés industriels et conséquences biologiques indirectes de plusieurs siècles durant lesquels l’humanité avait appris à produire beaucoup plus vite qu’elle n’avait appris à comprendre ce qu’elle produisait.

À l’écran, une jeune femme restait assise sur le rebord d’un lit d’hôpital tandis qu’un médecin lui parlait sans que le son original soit conservé, et la caméra choisissait de ne jamais montrer son visage entièrement, seulement ses doigts serrés autour d’un bracelet médical jusqu’à ce que les jointures blanchissent.

La voix poursuivait sans changer de ton, rappelant qu’une civilisation pouvait survivre à énormément de choses tant qu’elle continuait à produire le nombre de personnes nécessaire pour réparer ce qui avait été détruit, remplacer ceux qui mouraient et transmettre ce qui devait l’être ; lorsqu’elle commençait simultanément à manquer d’eau, d’énergie stable, de terres exploitables et d’enfants, cependant, chaque problème cessait progressivement d’être indépendant des autres.

La peur produisit alors ce qu’elle avait toujours produit lorsqu’elle rencontrait la rareté : des responsables.

Les archives changèrent brusquement de rythme et montrèrent des postes-frontières hérissés de barrières, des foules compressées derrière des grillages, des soldats entourant des convois d’eau, des hommes armés devant des silos alimentaires et plusieurs cartes anciennes où des lignes colorées se refermaient progressivement autour de fleuves, de terres cultivables et de centrales énergétiques. Les gouvernements parlèrent de souveraineté, les populations de survie, les entreprises de continuité économique et les armées de sécurité nationale, autant de vocabulaires différents qui finirent pourtant par décrire exactement la même décision : conserver pour soi ce que l’on craignait de ne bientôt plus pouvoir partager.

Un bref parasite traversait alors l’image, à peine deux images déformées avant que le flux retrouve immédiatement sa netteté, imperfection si brève qu’elle pouvait être attribuée à une archive ancienne.

La voix reprenait avec une phrase dont la formulation paraissait pourtant légèrement plus dure que le reste du programme.

Lorsque les ressources commencèrent à manquer, personne ne demanda très longtemps combien il en faudrait pour sauver tout le monde ; on demanda surtout qui aurait encore le droit d’y accéder lorsque tout le monde ne pourrait plus être servi.

Les guerres qui suivirent ne ressemblèrent pas toutes aux anciennes guerres mondiales : certaines ne furent jamais officiellement déclarées et d’autres se déroulèrent pendant des années derrière des sanctions économiques, des sabotages, des déplacements forcés ou des opérations militaires circonscrites au point de permettre à ceux qui les ordonnaient de continuer à nier qu’un conflit avait réellement commencé. Elles produisirent néanmoins exactement ce que les guerres avaient toujours produit : des territoires que personne ne pouvait plus habiter, des familles capables de raconter très précisément ce qu’elles possédaient avant de partir et beaucoup de morts dont le nombre finissait par devenir tel que les rapports cessaient progressivement de conserver leurs noms.

Le documentaire ne montrait aucun champ de bataille spectaculaire.

Il montrait les chaussures.

Des milliers de chaussures alignées devant un centre d’identification, certaines tellement petites qu’aucune explication n’était nécessaire.

La musique disparaissait entièrement pendant plusieurs secondes, laissant seulement le bruit brut d’une archiviste qui déplaçait des caisses derrière la caméra.

Lorsque la voix revint, elle semblait presque plus proche.

L’humanité n’avait pas découvert qu’elle était mauvaise, possibilité qu’elle connaissait déjà très bien ; elle avait surtout découvert qu’une société pouvait continuer à se considérer civilisée très longtemps après avoir commencé à décider quelles vies méritaient davantage de ressources que les autres.

Il fallut plusieurs crises supplémentaires pour que les gouvernements encore fonctionnels, les organisations internationales survivantes et les grands groupes industriels disposant encore de réseaux logistiques acceptent de travailler autour d’une architecture commune. Ils ne s’étaient pas réunis par soudaine convergence de valeurs, mais après avoir atteint ce point beaucoup moins noble où la coopération devenait simplement moins coûteuse que l’effondrement.

C’est dans cette période que fut développée MSVIA.

Les premières représentations de l’intelligence artificielle apparaissaient à l’écran sous des formes presque ridicules comparées à ce qu’elle était devenue : centres de calcul occupant plusieurs bâtiments, interfaces couvertes de données et équipes humaines observant des simulations dont certaines demandaient encore plusieurs heures avant de produire une réponse. MSVIA n’avait initialement reçu aucune autorité politique et n’avait pas été conçue pour gouverner qui que ce soit ; elle devait seulement croiser des quantités d’informations qu’aucune administration humaine ne réussissait plus à traiter ensemble, depuis les ressources alimentaires jusqu’à la démographie, en passant par la santé, l’énergie, l’état des sols, les infrastructures, les risques militaires et les déplacements de population.

Elle devait montrer les conséquences avant que les hommes les découvrent en les subissant.

Le problème, disait la voix tandis qu’apparaissaient les premières courbes de reconstruction, fut qu’elle devint extrêmement bonne dans ce travail.

Certaines villes furent évacuées avant leur effondrement, plusieurs famines furent évitées par des redistributions que les gouvernements concernés avaient initialement refusées, des infrastructures furent déplacées, des cultures réorganisées et des programmes sanitaires imposés avec une efficacité telle que les pertes humaines diminuèrent enfin. Les recommandations provisoires devinrent des procédures, les procédures des institutions et les institutions finirent par survivre aux gouvernements qui les avaient créées.

À ce moment précis du documentaire, la musique revenait.

Elle était presque rassurante.

Les images aussi.

On voyait des convois alimentaires atteindre des régions autrefois isolées, des hôpitaux reconstruits, des enfants recevoir des traitements et des villes reprendre vie autour d’infrastructures neuves. Pour la première fois depuis plusieurs minutes, le montage autorisait même quelques sourires.

L’ancien monde n’avait pas été vaincu par une armée, expliquait la voix ; il avait simplement cessé d’être la structure la plus efficace pour organiser ce qui restait.

Les nations avaient progressivement perdu leur fonction juridique, puis leur pouvoir politique, tandis que les anciens noms continuaient naturellement à survivre dans les langues, les cultures et les familles. La Chine, le Brésil, l’Égypte, la Norvège, la France et des centaines d’autres appellations restèrent dans les livres, dans les cuisines, dans les visages et dans la manière dont certains habitants décrivaient encore leur origine, mais les frontières qu’elles avaient autrefois désignées cessèrent progressivement de décider qui pouvait franchir une rivière, exploiter une terre ou recevoir les ressources produites de l’autre côté.

Le monde fut redécoupé en territoires fonctionnels.

Puis vinrent les Corporates.

Khem prit en charge la défense, la sécurité et une partie des systèmes de maintien stratégique ; Nar absorba l’industrie lourde, les infrastructures et les grands projets matériels ; Soma concentra progressivement médecine, recherche biologique et biotechnologies ; Aion devint indispensable à la production et à la distribution énergétique ; SYNN structura la technologie, les réseaux et l’intelligence artificielle ; Enna réorganisa la production agricole et alimentaire ; tandis que Vanta prit possession d’un territoire moins tangible mais tout aussi essentiel, celui de la culture, des médias, du spectacle, des loisirs et d’une part croissante de ce que les hommes utilisaient pour oublier qu’ils travaillaient.

La dernière formulation provoquait toujours une légère étrangeté.

Le logo Vanta restait pourtant visible au coin de l’image.

La voix poursuivait comme si rien d’inhabituel ne venait d’être dit.

Aucune Corporate ne possédait officiellement un pays ; leurs installations, logements, centres de formation, hôpitaux, infrastructures et employés s’étendaient désormais sur l’ensemble de la planète. Elles ne remplacèrent pas exactement les anciennes nations et prétendirent d’ailleurs longtemps ne pas le vouloir ; elles proposèrent simplement quelque chose que les anciens gouvernements avaient cessé de pouvoir garantir avec constance.

Un contrat.

Les images montraient alors des familles recevant les clés d’un logement, un enfant entrant dans un centre de formation, un homme équipé d’une prothèse sophistiquée puis une femme sortant d’un hôpital avec un nouveau-né contre elle.

En échange de son travail et de ses compétences, un citoyen rattaché à une Corporate recevait un logement adapté à son niveau de contribution, une protection médicale, l’accès aux infrastructures nécessaires à sa profession, une sécurité matérielle et la certitude presque absolue que ses enfants ne connaîtraient jamais certaines formes de misère ayant marqué les siècles précédents. Les profils les plus recherchés pouvaient choisir entre plusieurs Corporates, d’autres acceptaient celle qui leur ouvrait une porte et certains passaient leur existence entière dans une organisation qu’ils n’auraient probablement jamais sélectionnée si le refus n’avait pas impliqué de recommencer ailleurs sans garantie équivalente.

Changer restait possible.

Le documentaire ne prononçait jamais le mot impossible.

Il montrait seulement un homme assis dans un appartement vide, plusieurs cartons derrière lui et une notification projetée devant son visage indiquant la fin simultanée de ses droits résidentiels et de plusieurs avantages médicaux après rupture anticipée de contrat.

La voix attendait quelques secondes avant d’ajouter que la liberté juridique d’abandonner un système et la capacité matérielle de survivre après l’avoir fait n’avaient jamais été exactement la même chose.

Un second parasite traversait très légèrement l’image.

Cette fois encore, rien ne semblait justifier qu’un spectateur y accorde de l’importance.

Le système fonctionna pourtant.

La phrase revenait presque comme une défense.

Et elle était vraie.

La famine devint exceptionnelle, la pauvreté extrême recula jusqu’à devenir marginale dans les territoires corporatifs et des soins autrefois réservés aux plus riches furent progressivement rendus accessibles à presque tous. Soma apprit à cultiver certains organes, reconstruire des tissus, remplacer des membres et détecter de nombreuses pathologies à un stade où elles cessaient d’être mortelles. La fusion puis plusieurs générations d’améliorations énergétiques réduisirent les crises qui avaient autrefois paralysé des régions entières, tandis que les technologies urbaines devinrent si discrètes dans la vie quotidienne que personne ne pensa bientôt à les qualifier de futuristes.

En 3100, le monde n’était pas devenu une forêt de métal et d’hologrammes.

Il ressemblait encore au monde.

Les arbres poussaient entre les immeubles, les gens râlaient dans les transports, les enfants perdaient leurs affaires, les couples se trompaient, les vieillards affirmaient que leur génération possédait davantage de bon sens et certaines personnes continuaient d’acheter des objets inutiles uniquement sous l’effet d’une publicité qui avait réussi à leur faire croire qu’elles seraient plus heureuses après le paiement.

L’humanité avait survécu.

Elle avait même recommencé à vivre correctement.

Puis l’écran montrait une salle de consultation blanche.

Une femme d’une trentaine d’années attendait seule devant une interface médicale sur laquelle plusieurs résultats défilaient trop vite pour être lus. La caméra restait derrière elle tandis qu’un cercle vert apparaissait finalement au centre de l’écran.

APTITUDE GESTATIONNELLE : VALIDÉE.

La musique ne changeait pas.

La voix non plus.

La crise de natalité ne disparut jamais complètement : la démographie s’était stabilisée sans retrouver la marge nécessaire pour que la reproduction redevienne une affaire uniquement individuelle. Malgré plusieurs siècles de recherche, la gestation artificielle complète demeurait encore trop instable à grande échelle pour remplacer durablement l’utérus humain, anomalie presque humiliante pour une civilisation capable de cultiver un cœur, reconstruire une colonne vertébrale ou corriger certaines altérations génétiques avant la naissance.

On pouvait remplacer énormément de choses.

Pas encore cela.

Les premières mesures natalistes furent présentées comme temporaires, expliquait la voix pendant que défilaient des archives de manifestations, d’assemblées publiques et de femmes brandissant des pancartes dont certains slogans avaient été volontairement floutés dans la version diffusée. Lorsque les projections démographiques continuèrent pourtant à se dégrader, le temporaire changea de vocabulaire : on parla de responsabilité démographique, puis de contribution reproductive, jusqu’à ce que les femmes médicalement capables de mener une grossesse soient tenues de participer à la continuité démographique entre vingt et trente-cinq ans.

Une naissance.

Parfois deux.

Le reste de leur existence demeurait largement libre et les images choisies à cet instant semblaient presque chargées de le prouver, montrant successivement une ingénieure commandant une équipe de plusieurs centaines de personnes, deux femmes échangeant leurs alliances devant une cérémonie civile et une pilote de Khem entrant dans un appareil militaire.

Elles pouvaient étudier, travailler, aimer une femme ou un homme, se marier ou ne jamais le faire, devenir médecin, soldat, chercheuse, artiste, juge ou directrice de presque n’importe quelle structure existante.

Presque.

Sur la question de la grossesse, le choix avait cessé d’être entièrement le leur.

Les institutions avaient répondu aux premières oppositions par un mot que les siècles de crises rendaient presque impossible à contester sans paraître égoïste.

La survie.

À l’écran, la femme assise dans la salle de consultation continuait de regarder le cercle vert.

La voix poursuivait, beaucoup plus doucement, expliquant que les sociétés humaines avaient rarement besoin de maintenir une contrainte par la violence lorsque plusieurs générations avaient appris à l’appeler autrement. Une obligation devenait un devoir, un devoir devenait une contribution et une contribution finissait par se normaliser au point que les enfants élevés sous son existence étaient sincèrement surpris d’apprendre que leurs ancêtres avaient un jour manifesté contre elle.

Le cercle vert disparut.

La femme se leva.

On ne vit jamais son visage.

Ce passage du documentaire avait toujours quelque chose de légèrement trop accusateur pour une production estampillée Vanta.

Le programme continuait pourtant sans la moindre rupture de signature.

Les Corporates avaient elles aussi appris à survivre au temps, et les organisations créées pour résoudre une urgence commencèrent naturellement à développer des intérêts propres. Elles coopéraient, aucune ne pouvant fonctionner entièrement sans les six autres, mais aucune structure humaine ayant atteint un tel niveau de puissance n’avait jamais accepté très longtemps de considérer le partage du pouvoir comme une vertu en soi.

Le Décennal fut créé pour empêcher qu’une seule Corporate puisse imposer durablement ses priorités.

Tous les dix ans, les sept organisations soumettaient à MSVIA une orientation générale pour la décennie suivante, accompagnée de projections économiques, sociales, démographiques, environnementales et stratégiques destinées à démontrer que leur propre programme constituait naturellement le meilleur avenir disponible pour l’humanité.

Khem défendait généralement la sécurité.

Soma la santé.

Aion l’énergie.

Nar les infrastructures.

SYNN l’innovation.

Enna la stabilité alimentaire.

Vanta, lorsqu’elle réussissait à prononcer la phrase sans sourire, expliquait que l’humanité ne pouvait pas survivre uniquement pour travailler et devait également posséder des raisons d’avoir envie de rester vivante.

MSVIA ne jugeait pourtant aucune intention.

Elle testait les conséquences.

L’orientation produisant la meilleure viabilité globale recevait pendant dix ans, au sein des institutions communes, un poids politique supérieur qui permettait d’orienter les investissements, les priorités et plusieurs décisions que les six autres Corporates pouvaient contester sans réellement pouvoir les ignorer.

Le Décennal ne déterminait donc pas officiellement qui gouvernait le monde.

Il déterminait seulement quelle vision du monde recevrait pendant dix ans davantage de moyens que les autres pour devenir réelle.

La distinction était parfaitement exacte.

Elle était également beaucoup plus confortable pour ceux qui préféraient éviter le mot pouvoir.

Les images quittèrent alors les grandes infrastructures pour montrer sept résidences, sept familles et plusieurs portraits officiels pris à des siècles d’écart, dont la ressemblance devenait progressivement difficile à ignorer.

Les Corporates n’étaient pas des monarchies.

Le documentaire prenait même la peine de rappeler la formule juridique.

Le sang ne garantissait rien.

Les successions devaient être validées, les héritiers préparés, évalués et considérés aptes à recevoir la direction d’une organisation dont dépendaient parfois plusieurs centaines de millions de personnes.

Il se trouvait simplement qu’après près d’un millénaire, les mêmes familles continuaient avec une régularité remarquable à produire exactement les individus les plus qualifiés pour hériter du pouvoir qu’elles détenaient déjà.

La voix laissait passer un silence.

Sur l’écran, les portraits continuaient de défiler.

Certaines coïncidences possédaient une remarquable capacité à survivre aux siècles.

Les mariages stratégiques n’avaient jamais totalement disparu, pas plus que les luttes internes, les manipulations, les accidents providentiels et les renoncements assez soudains pour nourrir plusieurs générations de rumeurs. Les femmes restaient parallèlement exclues de la succession suprême officielle, limitation justifiée par la continuité démographique et la préservation des lignées au cours d’une période où chaque grossesse viable conservait une valeur collective considérable.

Le documentaire ne disait jamais que cette justification était fausse.

Il montrait simplement des portraits de femmes ayant commandé des armées, dirigé des laboratoires, administré des territoires ou conçu certaines des technologies sur lesquelles reposait le monde moderne, puis revenait aux sept sièges suprêmes occupés par des hommes.

Comme souvent dans l’histoire humaine, expliquait alors la voix, un problème parfaitement réel avait offert une justification extrêmement efficace à une habitude beaucoup plus ancienne que lui.

Cette phrase n’avait rien du ton habituel des productions institutionnelles de Vanta.

Elle restait pourtant dans le programme.

Tout comme la suivante.

Les Corporates avaient sauvé l’humanité et personne de sérieux ne pouvait prétendre le contraire ; la question que les siècles suivants avaient progressivement cessé de poser consistait seulement à savoir si sauver quelqu’un donnait ensuite le droit de décider à sa place combien de sa liberté constituait un prix raisonnable.

L’écran devint noir pendant une fraction de seconde.

Lorsqu’il se ralluma, une famille dînait dans un appartement lumineux et un vieil homme racontait quelque chose qui faisait rire les enfants autour de lui. Une notification médicale apparut devant une femme, un véhicule de service attendait déjà un jeune homme devant son immeuble et, dehors, les rues étaient propres, sûres et calmes au point qu’un enfant pouvait rentrer seul après la tombée de la nuit.

La voix rappela que la majorité des habitants du monde corporatif mangeaient correctement, recevaient des soins, disposaient d’un logement et n’avaient jamais connu de guerre à grande échelle.

Aucune musique sinistre ne vint contredire ces images.

Aucun commentaire ne prétendit que leur bonheur était faux.

C’était peut-être précisément ce qui rendait la suite aussi dérangeante.

Une cage n’avait jamais eu besoin d’être inconfortable pour rester une cage.

Parfois, il suffisait qu’elle fournisse assez de raisons de ne plus regarder la porte.

La diffusion présentait alors un léger décalage sonore, moins d’une seconde durant laquelle la respiration du narrateur précédait bizarrement le mouvement de l’image avant que la synchronisation se corrige d’elle-même.

Puis apparut la Zone 0.

Pas de panorama grandiose.

Pas de drapeau.

Pas de dirigeant filmé devant une foule.

Seulement une entrée sombre creusée dans une paroi montagneuse et plusieurs silhouettes dont aucun visage ne restait visible assez longtemps pour être identifié.

La Zone 0 existait presque depuis la naissance du système corporatif et constituait encore son anomalie la plus persistante, territoire indépendant dont personne ne pouvait décrire précisément les frontières, les institutions ou même la population avec la certitude nécessaire pour mettre fin aux fantasmes qui l’entouraient. Les Corporates la décrivaient comme instable, violente et structurellement incapable de garantir le même niveau de sécurité que leurs propres territoires, affirmation que le documentaire ne cherchait même pas à réfuter entièrement.

Les images montraient des marchés saturés, des immeubles réparés plusieurs fois avec des matériaux différents, des hommes armés discutant devant un commerce et des habitants transportant eux-mêmes des systèmes de filtration dans une rue où personne ne semblait attendre qu’une administration vienne régler le problème.

La Zone 0 n’était pas un paradis.

Le reportage insistait sur ce point avec une constance qui préservait à son discours une crédibilité presque irritante.

Personne n’y garantissait automatiquement un logement, une protection médicale complète ou même la certitude qu’une disparition provoquerait autre chose que quelques questions parmi ceux qui vous connaissaient. Le pouvoir pouvait y être violent, les règles variaient selon les endroits et certains individus y avaient simplement remplacé l’autorité corporative par leur propre capacité à imposer ce qu’ils voulaient.

La liberté avait un prix.

Elle pouvait également être une excuse commode pour abandonner ceux qui n’étaient pas assez forts pour la défendre.

Puis l’image montrait une femme assise devant un comptoir administratif improvisé, un ancien bracelet Corporate ouvert devant elle.

Un homme retirait la puce de contrat.

La femme regardait sa peau nue pendant plusieurs secondes.

Le narrateur poursuivait.

En Zone 0, personne ne garantissait que vous seriez protégé.

Personne ne garantissait non plus que l’organisation qui vous protégeait posséderait en échange le droit de déterminer où vous vivriez, ce que vous pourriez perdre en partant ou à quel point votre avenir dépendrait du maintien d’un contrat.

Le reportage laissait alors apparaître plusieurs contenus clandestins ayant circulé au cours des années précédentes : graffitis, messages éphémères, fragments de vidéos immédiatement supprimées sur les réseaux corporatifs et mots projetés quelques secondes sur les murs d’un centre urbain avant l’intervention des systèmes de sécurité.

JE NE SUIS PAS MON CONTRAT.

PROTÉGER N’EST PAS POSSÉDER.

LE CONFORT N’EST PAS LE CONSENTEMENT.

ZONE 0.

Le troisième slogan restait une seconde de plus que les autres.

Un spectateur particulièrement attentif aurait peut-être remarqué que sa typographie ne correspondait pas exactement à celle utilisée dans le reste du montage.

Presque personne ne l’était.

Depuis plusieurs années, le nombre de personnes cherchant à rejoindre la Zone 0 augmentait, même si les chiffres précis demeuraient impossibles à établir et que beaucoup revenaient après avoir découvert qu’une liberté sans filet pouvait devenir infiniment moins séduisante lorsqu’elle cessait d’être une idée. Le phénomène aurait probablement conservé la taille d’une nuisance politique supplémentaire si le prochain Décennal n’avait pas introduit une possibilité que les Corporates avaient toujours réussi jusque-là à maintenir hors du calcul.

Pour la première fois, certaines composantes du modèle de la Zone 0 pourraient être soumises directement à MSVIA.

La musique changeait presque imperceptiblement.

Aucune menace militaire n’aurait probablement inquiété les Corporates de la même manière : une armée pouvait être combattue, un réseau démantelé et un territoire isolé.

Une comparaison était beaucoup plus compliquée à détruire.

Si MSVIA acceptait d’intégrer le modèle de la Zone 0 à ses simulations et qu’une partie de celui-ci produisait de meilleurs résultats que les structures corporatives sur un nombre élevé de variables, le système ne pourrait pas simplement refuser la conclusion sous prétexte qu’elle menaçait ceux qui détenaient déjà le pouvoir. MSVIA n’avait pas été conçue pour protéger Khem, Vanta, Soma ou n’importe quelle famille historique ; elle avait été conçue pour maximiser la viabilité globale.

Pour la première fois depuis des siècles, les Corporates risquaient donc de ne pas devoir défendre le monde contre un ennemi.

Elles risquaient de devoir défendre leur propre existence contre une alternative.

Le montage revint brièvement sur les sept sièges de direction.

Puis sur la femme dont le bracelet avait été retiré.

Puis sur une vieille archive montrant une famille devant une maison détruite par les flammes plus de mille ans auparavant.

Le raccord semblait vouloir dire quelque chose.

Il ne l’expliquait jamais.

La voix, elle, termina avec une douceur presque funéraire.

Les Corporates avaient été créées en réponse à un monde incapable de survivre, qui avait eu besoin de structures capables de prendre des décisions que les anciennes institutions n’osaient plus prendre, et elles avaient réussi là où beaucoup avaient échoué avant elles. Elles avaient nourri, reconstruit, soigné, protégé et stabilisé une humanité qui avait réellement été proche de perdre beaucoup plus que son confort.

Peut-être était-ce précisément pour cette raison que personne n’avait remarqué le moment où remercier ceux qui nous avaient sauvés était devenu obéir à ceux qui nous protégeaient.

Peut-être n’existait-il même pas de moment précis.

Peut-être que les cages les plus durables ne se refermaient jamais avec assez de bruit pour que ceux qui vivaient dedans pensent à regarder les barreaux.

Une dernière succession d’images apparut à l’écran : une naissance, un uniforme Khem, un contrat signé, un repas familial, un dirigeant saluant une assemblée, une femme devant son résultat d’aptitude gestationnelle, un enfant courant dans un parc parfaitement entretenu, puis la main nue de l’ancienne citoyenne dont le bracelet venait d’être retiré.

Pendant moins d’une seconde, quelque chose traversa le bas de l’image.

Pas un slogan.

Pas même une phrase complète.

Quelques caractères déformés que la compression rendait presque impossibles à lire avant que le flux revienne immédiatement à la normale.

Puis apparut le symbole argenté de Vanta.

La musique redevint ample, rassurante, parfaitement maîtrisée.

NOTRE HISTOIRE. NOTRE AVENIR. NOTRE RESPONSABILITÉ.

Le logo resta quelques secondes devant un fond noir, exactement comme à la fin de chacune des diffusions précédentes, et rien dans les signatures visibles du programme ne permettait de penser qu’il avait été produit, monté ou diffusé par quelqu’un d’autre.

Dans la chambre, Sahir resta encore un instant devant l’écran, le cigare à la main et l’expression d’un homme que les grandes interrogations politiques de l’humanité intéressaient actuellement beaucoup moins que les quelques heures de sommeil dont elles venaient encore de le priver.

— Putain, encore ce reportage de merde, marmonna-t-il en coupant la diffusion avant de laisser retomber sa tête contre le dossier. Si Vanta pouvait sauver l’humanité un peu moins souvent entre deux et quatre heures du matin, je lui en serais personnellement reconnaissant.

L’écran s’éteignit.

La pièce retrouva son silence.

Sahir ferma les yeux sans accorder la moindre pensée supplémentaire aux quelques images qui avaient sauté pendant la diffusion, aux formulations étrangement agressives d’un documentaire institutionnel ou aux caractères apparus trop brièvement pour être lus.

Il avait vu le reportage suffisamment de fois pour avoir cessé de le regarder vraiment.

Et c’était précisément ce sur quoi comptaient ceux qui avaient appris, depuis longtemps, qu’il était parfois beaucoup plus facile de modifier ce que les gens voyaient que de les convaincre de regarder ailleurs.

Chapters
1. Prologue : Ce que le monde avait oublié
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