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Avant la dernière vague

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Summary

Et si certains silences étaient plus lourds que les vérités qu’ils cherchent à cacher ? Entre Marseille et le Portugal, Julien pensait avoir trouvé un équilibre fragile entre son métier de photographe, ses souvenirs et les blessures d’un passé qu’il croyait derrière lui. Mais certaines rencontres ne doivent rien au hasard. Au fil des jours, des images, des confidences et des souvenirs enfouis vont faire ressurgir des questions qu’il n’avait jamais osé poser. Qui était réellement cet homme dont on évitait de prononcer le nom ? Pourquoi certaines vérités ont-elles été tues pendant tant d’années ? Et jusqu’où faut-il remonter pour comprendre ce qui se joue encore aujourd’hui ? Alors que le présent se fissure peu à peu, Julien découvre que les secrets de famille ne disparaissent jamais vraiment. Ils changent simplement de visage, traversent les générations et attendent le moment où quelqu’un aura enfin le courage de les regarder en face. Entre amour, mémoire, culpabilité et résilience, Avant la dernière vague est une histoire de liens, de blessures et de vérités longtemps retenues. Parce qu’il arrive un moment où il faut choisir entre continuer à se taire… ou affronter la dernière vague.

Status
Complete
Chapters
20
Rating
5.0 (1 review)
Age Rating
16+

Chapitre 1 : Le dernier été heureux

— Bonjour, monsieur Delmas. Désolé pour le retard.

Laval regagna son fauteuil, un feuillet à la main. Il ajusta ses lunettes, fuyant un instant le regard d’acier de son patient.

— Docteur.

Alex fit un signe de tête sans même le dévisager.

— Je vous en prie, j’ai tout mon temps.

Il accompagna sa phrase d’un sourire sarcastique.

« Le jour où ils prendront leurs patients à l’heure, on pourra dire que la médecine a fait une grande avancée. »

Alors que le docteur Laval ouvrait la chemise cartonnée pour relire les résultats, Alex parcourut la pièce exiguë du regard. Il fixa la peinture écaillée du plafond, stigmates d’un hôpital à bout de souffle. Il détestait l’ambiance austère de ce bureau que de nombreux praticiens étaient contraints de se partager. L’odeur d’antiseptique lui griffa la gorge. Trente ans s’évaporèrent. Il revit le centre de soins militaires où sa mère, alors qu’il n’avait que huit ans, avait rendu l’âme après une agonie sans fin.

Feignant d’ignorer la remarque acerbe, le spécialiste entra directement dans le vif du sujet. Il savait que la personne assise en face de lui n’était pas un modèle de sociabilité.

— Bien… comme je le craignais lors de notre dernière séance, mon diagnostic s’avère exact. Croyez-moi, j’aurais préféré vous annoncer que je m’étais trompé…

— Épargnez-moi les préambules, allez au fait. Combien ?

La voix d’Alex était tombée d’un ton.

— Combien de quoi, monsieur Delmas ?

— Combien de mois de lucidité me reste-il ?

Le médecin n’avait pas mis longtemps à cerner l’individu. Il savait que jouer la carte de la compassion ne ferait qu’accroître cette tension déjà palpable. À cet instant, les murs semblèrent se resserrer sur Alex. Son existence bifurquait vers une impasse qu’il n’avait pas vu venir. Lui qui aimait avoir toujours un coup d’avance, il sentait que cette fois-ci, c’est la vie qui prenait l’avantage.

— Dix mois, peut-être douze. Je suis désolé, si vous…

D’un geste, Alex interrompit les paroles qu’il jugeait déjà futiles. Mais le médecin reprit, cette fois-ci de façon beaucoup plus professionnelle.

— D’un point de vue médical, un protocole d’antalgiques sera mis en place. Cela permettra de rendre la douleur plus supportable.

— Très bien.

Sentant qu’il ne pouvait rien ajouter, le docteur Laval conclut par une proposition qu’Alex jugea borderline.

— Si vous appréhendez de l’annoncer à vos proches, je peux organiser une entrevue ici et m’en charger.

Le médecin dut se contenter d’une réponse cinglante :

— Ce ne sera pas la peine. Mais merci de le proposer.

De son père, il ne restait qu’un fossé rempli de silences et de bouteilles vides. Alex n’était pas allé à l’enterrement pour pleurer l’homme, mais pour vérifier que le cercueil était bien fermé.

Aujourd’hui, son entourage se résumait à son travail, son penthouse sur la Corniche Kennedy et sa Tesla flambant neuve. Ses seuls compagnons fidèles s’appelaient euros et cryptomonnaies. Son compte en banque croissait de jour en jour de façon presque indécente. Mais seuls ses avoirs numériques lui appartenaient réellement, car tout le reste était au nom de la société. Un détail qui allait faciliter la suite de son dessein. Même son associé, Marc, avec qui il avait fondé cette boîte cotée en bourse, était devenu plus un rival qu’un égal. Ils étaient pourtant complémentaires : Alex gérait l’aspect marketing tandis que Marc développait les programmes informatiques.

Alex se leva le premier. Il ne voulait pas rester une minute de plus dans cette antichambre de la mort. Alors qu’il se dirigeait vers la sortie, laissant le dossier sur le bureau comme une addition trop chère, il se retourna :

— Pourrais-je avoir une copie numérique de mes observations médicales s’il vous plaît ?

— Bien sûr, je vous l’envoie immédiatement par mail, ainsi que les ordonnances d’antalgiques. Je vous laisse reprendre un rendez-vous avec ma secrétaire.

— Je vous recontacterai, docteur.

Le spécialiste préféra ne pas insister.

— Très bien, monsieur Delmas, bonne journée.

L’ascenseur s’ouvrit sur une gueule de métal pleine à craquer. Alex recula. Cette sueur d’hôpital, ce mélange d’haleines fétides et de détergent bon marché lui parurent soudain mortels.

— Pardon…j’ai oublié quelque chose.

Puis il ajouta, pour lui-même.

— Quel enfer ces ascenseurs de la Timone. Je préfère encore me taper tous ces étages à pied que m’entasser la dedans.

Il tourna le dos à la meute. Il descendit les marches quatre à quatre, le cœur cognant contre ses côtes comme un prisonnier contre sa grille. Une fois à l’intérieur de sa voiture garée au sous-sol, il prit une grande bouffée d’oxygène avant de frapper violemment le volant en poussant un cri guttural. Ce geste fit sursauter une vieille dame qui passait à côté de son véhicule.

— Putain, je ne l’ai pas vu venir celle-là !

En sortant du parking, il demanda à son ordinateur de bord d’appeler son associé.

— Bonjour, Alex ! Tout va bien ?

— Oui. Pourquoi ?

— Non, c’est rare de ne pas te voir au bureau à cette heure-ci.

— J’avais un entretien avec mon assureur, je l’avais zappé. Je serai au bureau dans trente minutes. À toute !

Il raccrocha sans même laisser à Marc le loisir de placer un mot. À l’opposé d’Alex, Marc donnait toujours l’impression de planer, de vivre dans son monde. Il avait rencontré le jeune geek sur les bancs de l’université. Ce dernier l’admirait sans réserve. Pour Alex, ce n’était qu’un pion talentueux : un allié qu’il préférait neutraliser à ses côtés plutôt que d’affronter comme concurrent. Tous les matins, lorsqu’Alex franchissait la lourde porte vitrée de sa firme, implantée au 16e étage de la Tour CMA CGM, le comportement des employés se métamorphosait. Chacun évitait son regard. Les bonjours, qui généralement restaient sans réponse, étaient lancés furtivement, les yeux vissés sur la moquette. Travailler pour Phocéa Apps pouvait être un énorme tremplin dans la carrière d’un jeune employé, car les concurrents de renom savaient à quel point il était difficile d’être recruté dans cette start-up. Ils en connaissaient également les conditions de travail, notamment la tension psychologique. Conclusion, s’ils résistaient à une telle pression, ils pouvaient travailler partout ailleurs. C’était de notoriété publique.

Ce jour-là, difficile d’échapper à une réflexion acerbe.

— Excusez-moi mademoiselle, dit-il en s’approchant de l’accueil.

Alex n’appelait jamais ses collaborateurs par leur prénom ; c’était pour lui un détail secondaire.

— Oui, monsieur Delmas, répondit l’hôtesse, sentant déjà l’étau se resserrer sur elle.

— Vous n’êtes pas sans savoir que vous êtes la première vitrine que voient nos clients lorsqu’ils viennent signer des contrats à plusieurs zéros ?

— Oui, monsieur.

— Mademoiselle, la prochaine fois, optez pour une tenue adéquate. Nous sommes une entreprise, pas un club de vacances. La climatisation fonctionne correctement, me semble-t-il ?

— Oui, monsieur.

— C’est bien ce qu’il me semblait !

L’employée, humiliée, fut soulagée lorsque son patron tourna les talons. Toujours de dos, il ajouta :

— Annulez tous mes rendez-vous. Je ne suis là pour personne. Même si c’est le bon Dieu qui me rappelle déjà à lui…

Une boutade que son auditoire n’était bien évidemment pas en mesure de comprendre. Une fois dans son bureau high-tech, il opacifia les parois vitrées afin de se couper du ballet incessant de ses employés. Il jeta sa besace sur le fauteuil de créateur et s’effondra dans le sien. Un bref sentiment de protection l’envahit avant que la réalité ne le rattrape. Il prit sa tête entre ses mains, resta de longues minutes à réfléchir pour hiérarchiser ses pensées, puis rédigea un mail à Marc, programmé pour le lendemain matin.

« Marc,

Oublie l’assureur. C’est un oncologue que j’ai vu hier, et le verdict est aussi médiocre que la décoration de son cabinet. Je n’ai pas l’intention de jouer les martyrs, la tragédie m’ennuie.

Voici la suite des événements : je te cède l’intégralité de mes parts. Tu as toujours voulu être plus qu’un développeur, alors prouve-le. Prends la boîte, prends la Tesla, prends même mon penthouse sur la Corniche. Ce sont des trophées d’une vie que je ne possède déjà plus. Change les serrures, vends tout, ou brûle-les si ça t’aide à dormir, je m’en moque.

Je sais ce qu’on murmure dans les couloirs de Phocéa. Ils ont raison. J’ai été odieux parce que c’était le prix à payer pour ne pas être insignifiant. Aujourd’hui, l’appât du gain me dégoûte presque autant que la pitié que tu pourrais éprouver en lisant ceci.

Ne me cherche pas. Organise une fête pour mon départ, fais sauter le champagne aux frais de la société, je suis certain que l’ambiance n’en sera que meilleure sans moi.

Tâche de ne pas tout gâcher.

P.S. : Tu trouveras mes clés dans la boîte aux lettres. Le double est au bureau, dans le coffre-fort.

Alexandre. »

Avant d’appuyer sur la touche « entrée » et d’envoyer de façon irréversible ce mail qui allait bouleverser la vie de son futur ex-associé, Alex relut cette révélation. Ce n’était pas un problème de forme, mais plutôt de fond, car pour la première fois, il éprouvait des remords à ne pas lui dévoiler toute la vérité sur cet exil sans retour. Un sentiment qu’il croyait profondément enfui.

— Ça suffit, dit-il à haute voix, tout en validant l’envoi de son courriel !

Le mail était parti. Un clic irréversible. Soudain, le vide. Il n’avait aucune destination. Son regard erra sur le bureau, s’accrocha à une couverture de magazine, une jetée, du bleu, du sel. São Pedro. Un souvenir d’enfance prit peu à peu forme dans son esprit : l’été de ses sept ans au Portugal. C’était juste avant que sa mère ne décède. Ses parents avaient loué une petite maison sur la plage. Ce n’est que bien plus tard qu’il comprit qu’elle faisait tout pour cacher son état de santé. Comment aurait-il pu oublier ces moments de complicité extrême avec ses parents, lorsqu’ils couraient tous les trois dans les vagues ? Ce fut à cet instant une évidence : s’il devait disparaître quelque part, ce serait là où, pour la dernière fois, il avait connu le bonheur.

Il envoya un SMS rapide à Marc pour annuler sa fin de journée.

« J’ai annulé tous mes impératifs, je m’absente pour le reste de la journée. A+ »

La réponse de son associé ne se fit pas attendre.

« Ok. Tout va bien Alex ??? »

« Oui, t’inquiète. À demain ! »

Ce dernier mot fit grimacer Alex.

« Bien, répondit-il avec un emoji inquiet ! »

Ce détail réglé, il récupéra quelques effets personnels, les mit dans sa besace et quitta l’enceinte de ce qui serait bientôt son ex-société, sans la moindre parole. En le voyant passer, l’employée de l’accueil se figea tout en se demandant si elle n’aurait pas droit à un retour de flamme. Mais elle fut soulagée en constatant qu’Alex marchait tout droit, le regard déjà loin. Dans un premier temps, il voulait gérer ses actifs bancaires. Son agence se trouvant sur la rue Paradis, c’est sans la moindre gêne qu’il se gara sur une place réservée aux handicapés. Un comportement dépourvu de civisme qui lui valut quelques regards d’indignation.

Ignorant la file d’attente, il exigea de voir le responsable.

— Bonjour, monsieur Delmas, vous aviez rendez-vous ?

Dans cette banque, où seules les personnes fortunées pouvaient prétendre ouvrir un compte, Alex était connu. Mais autant pour ses avoirs que pour son côté hautain et désagréable.

— Non. Mais, si vous m’en donnez un, je ne serai pas en mesure de l’honorer, car à partir de demain, je ne serai plus en France.

— Je vais voir ce que je peux faire.

— Voilà !

L’employé prit le combiné afin de joindre son directeur. Après seulement quelques secondes, il raccrocha et s’adressa à nouveau à Alex.

— Il arrive.

Le directeur, un homme proche de la retraite, invita son client à le suivre dans son bureau.

— Très joli bureau.

— Je vous remercie, monsieur Delmas.

Le responsable afficha un large sourire mielleux. Il s’éteignit aussitôt lorsqu’Alex reprit :

— Maintenant, je vois où passe une partie des frais de gestion exorbitants que vous me prélevez tous les mois, mon cher.

Malgré tous ses efforts, ce dernier ne put retenir un mouvement de glotte qu’Alex observa avec délectation. Puis, prenant place sur son fauteuil, il l’invita à faire de même.

— Que puis-je faire pour vous, monsieur Delmas ?

— J’ai besoin que de 20 000 € en grosses coupures.

— Heu… 20 000 €, répéta-t-il ? Le problème, monsieur Delmas, c’est qu’avec la nouvelle loi, nous n’avons plus le droit d’avoir autant d’espèces dans les agences, par mesure de sécurité. Vous avez la possibilité de les retirer dans plusieurs guichets automatiques. Votre carte Visa Infinite vous le permet largement.

— C’est de l’humour ? Vous m’imaginez, avec ma Tesla, en train de faire de tour des DAB, jusqu’à ce que j’ai la somme souhaitée. Et c’est vous qui me parlez de sécurité : cher monsieur ?

Nouvelle déglutition difficile.

— Oui, vous avez raison. Excusez-moi…

— Écoutez, on ne va pas tergiverser. Quel serait le montant maximum que vous pourriez m’obtenir ?

— Je pense 5 000 €. Mais, j’ai besoin de la validation de mon supérieur. Et il est en réunion jusqu’en fin de matinée.

— Parfait. Je repasse à 14 h 00.

— Très bien. Mais, sans vouloir me montrer indiscret, vous quittez la France ?

— Là n’est pas la question. D’ailleurs, j’allais oublier. D’ici quelques jours, je vous recontacterai afin de vous communiquer les coordonnées de mon nouveau compte bancaire, au Portugal, afin que vous transfériez l’intégralité de mes avoirs là-bas. Et afin d’ôter toute spéculation inutile, sachez que je n’ai pas le fisc aux trousses.

Cette fois-ci, le mouvement de glotte fut accompagné par quelques gouttes de transpiration qui vinrent glisser le long de son crâne dégarni.

Avant de s’attabler sur le Vieux-Port, il lui restait une étape : direction la rue Saint-Ferréol. Il choisit un voyagiste au hasard, une vitrine sombre où son nom ne dirait rien à personne. Il avait assez donné en explications et en questions indiscrètes ; il ne cherchait plus qu’un billet et l’oubli.

— Bonjour monsieur, bienvenue. En quoi puis-je vous être utile ? lança l’hôtesse dès qu’il franchit le seuil de la porte.

Face à cette employée aux allures de mannequin, Alex se comporta de manière inhabituellement cordiale.

— Bonjour mademoiselle. Je voudrais réserver un aller simple pour Porto.

— Ce serait pour quelle date, s’il vous plaît ?

— Demain matin.

À ces mots, la jeune fille leva les yeux de son écran et croisa le regard vert amande de son client.

— Ah oui… répondit-elle, l’air amusé. Voyons ce que je peux vous trouver… Voilà, j’ai de la place. Enfin, tout est relatif. Si vous souhaitez voyager en première, j’ai un vol à 6 h 00 du matin. Sinon, il me reste… voilà… j’ai un vol à 10 h 00, mais en classe éco.

— Classe éco, ce sera parfait. Vous êtes formidable !

— Et pour le retour, vous souhaitez que je vous sorte un tarif pour une période même approximative ?

Avec une mine détendue, Alex répondit tout naturellement.

— Oh le retour ! Pour le moment, il est très incertain. Mais une chose est sûre : il ne se fera certainement pas en première.

À peine eut-il fini de parler qu’il vit le regard de l’employée se figer. L’humour noir d’Alex venait de heurter de plein fouet la courtoisie aseptisée de l’agence.

— Désolé, mademoiselle. Humour noir de condamné.

Les billets réglés et téléchargés sur son téléphone, Alex s’installa à une brasserie sur le Vieux Port pour déjeuner et surtout patienter jusqu’à 14 h 00. Il profita de ce temps pour envoyer quelques mails afin d’expédier le quotidien. Il tenait absolument à partir proprement. Mais alors qu’il lisait la carte de l’établissement tout en sirotant un mojito, son regard fut attiré par l’éclairage vert du caducée qui lui faisait face. Une vision qui le ramena en l’espace d’un instant à la dure réalité et à la raison pour laquelle il se trouvait là à cet instant précis.

« Putain, il faut que j’aille chercher mes médocs, se dit-il tout en fouillant dans sa besace, à la recherche de son ordonnance. »

À l’heure dite, le directeur en personne l’accompagna dans un banal petit bureau pour lui remettre les 5 000 €. Ce n’était pas le retrait important qui le dérangeait le plus, mais le fait qu’il allait perdre un « gros client ». Et qu’il allait devoir rendre des comptes à sa direction. Il tenta une dernière fois de faire changer d’avis son client.

— Si je peux me permettre, monsieur Delmas, et sans vouloir me montrer insistant, étant donné que vous restez en Europe, vous n’êtes pas obligé de clôturer le compte…

Sentant qu’il allait se mettre en mode « enjôleur lèche botte », un comportement qu’Alex méprisait au plus haut point, ce dernier préféra mettre un terme au conciliabule.

— Ma décision est prise, monsieur le directeur. Changement de vie, égal changement de tout. Donc n’insistez pas, je vous prie.

Le visage du directeur se crispa, perdant d’un coup sa rondeur commerciale.

— Très bien, monsieur Delmas.

C’est sans surprise qu’il récupéra son luxueux véhicule avec un joli PV à 135 €, coincé sous l’essuie-glace.

« Cadeau de départ pour Marc, pensa-t-il. En espérant qu’il n’oubliera pas de le régler. Heureusement qu’ils ne me l’ont pas mise à la fourrière. »

Alex consacra le reste de l’après-midi à ranger l’appartement, faire du tri dans ses placards et vider le peu d’aliments périssables qui se trouvaient dans son immense frigo américain. En remplissant le sac poubelle, il se dit que cette superbe cuisine moderne équipée d’électro-ménagers dernier cri, n’avait pas souvent eu l’occasion de montrer ce qu’elle avait dans le ventre. Parce que le sien, il avait plutôt tendance à le remplir grâce aux livraisons de repas à domicile. Ce n’est qu’en fin de journée qu’il commença à sortir le linge qu’il comptait emmener avec lui. Même si le gros sac de voyage qu’il avait eu la présence d’esprit d’acheter en quittant la banque, était de taille XXL, il devait se séparer de beaucoup, beaucoup d’habits. En effet, le trentenaire, conscient très jeune de son physique avantageux et de l’aura qu’il dégageait auprès de la gent féminine, et masculine, avait toujours pris soin de lui et de son image.

« Bon, arrêtons d’hésiter ! Le reste, connaissant Marc, ira probablement aux œuvres caritatives. Quant à moi, il va falloir que j’apprenne à devenir un peu plus minimaliste. Et s’il me manque quelque chose, je verrai sur place. »

Pour son ultime nuit à Marseille, le sommeil lui refusa sa grâce. Il se demandait si ce départ précipité n’était pas une pure folie.

« Tout plaquer en moins de 24 heures, sur un simple coup de tête. Qui fait ça ? À part dans les mauvais téléfilms de Noël, ou dans les romans ! »

— Un verre de vin va peut-être m’aider à trouver le sommeil, dit-il en se levant brusquement.

Assis sur son canapé de designer, un verre de Bandol à la main, Alex prit enfin le temps de mettre la situation à plat. Il ne mit pas bien longtemps à analyser sa réaction excessive. Finalement, ce diagnostic n’était que l’élément déclencheur d’une situation latente. Cela faisait plusieurs mois qu’il ressentait un bouleversement en lui, sans vraiment mettre un nom dessus. Bien sûr, le terme « Burn out » lui avait traversé l’esprit. Mais, il avait toujours considéré cet état de santé psychologique comme un signe de faiblesse. Il avait donc mis ce ressenti sous le tapis. Alors que non ! Il devait affronter la réalité. Son subconscient lui imposait un changement de vie.



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