Magali
La camionnette de déménagement bloquait la moitié de la rue de l’Anse, et Magali était à peu près certaine que c’était déjà le sujet de conversation numéro un au dépanneur du coin.
Elle le sentait dans la façon dont la femme qui arrosait ses fleurs, deux maisons plus loin, s’était arrêtée net, arrosoir suspendu, pour la regarder descendre de la voiture. Vingt ans de pratique en psychologie lui avaient appris à repérer ce genre de moment : l’instant précis où quelqu’un décide qu’il vient de rencontrer le nouveau sujet de commérage du mois. Elle lui fit un signe de la main. La femme, prise en flagrant délit, agita vaguement l’arrosoir en retour et disparut derrière sa haie.
Bienvenue à Lac-aux-Cèdres, pensa Magali, presque amusée.
« Maman, il n’y a même pas de réseau ici, déclara Camille depuis le siège arrière, le téléphone brandi comme une preuve à conviction. Comment on est censés survivre. »
« On va s’organiser, chérie. »
« On va mourir, tu veux dire. »
Magali ne répondit pas. Elle avait appris, avec les années, professionnellement d’abord, puis douloureusement en tant que mère, qu’il existait deux types de silences : ceux qui apaisaient et ceux qui envenimaient. Avec Camille, seize ans et une colère qui ne trouvait jamais vraiment sa cible, mieux valait laisser retomber la vague plutôt que de la nourrir.
Nathan, lui, avait déjà déboutonné sa ceinture et sautait de la voiture avant même qu’elle ne soit garée.
« C’est un LAC, maman ! Un vrai lac ! » Il courait déjà vers le bout de la rue, où l’eau scintillait entre deux maisons, onze ans d’enthousiasme intact malgré les cartons, malgré le divorce, malgré tout ce qu’un enfant de cet âge n’était pas censé comprendre mais comprenait quand même, à sa façon.
Magali le regarda courir et sentit quelque chose se desserrer légèrement dans sa poitrine, la première chose qui ressemblait à du soulagement depuis des semaines.
La maison, elle, était plus belle en personne que sur les photos de l’agence. Un bungalow de bois rond, un peu défraîchi, avec une galerie qui faisait tout le tour et une vue directe sur le lac depuis la cuisine. L’agente lui avait dit que la famille qui l’avait vendue y avait vécu trois générations avant de la mettre sur le marché
— « des gens bien, avait-elle précisé, un peu triste de partir, mais le fils n’en voulait pas, vous comprenez, un vieux garçon, jamais marié, il vit toujours dans le village mais pas ici. »
Magali n’avait pas demandé plus de détails. Elle avait acheté la maison pour sa lumière et sa distance de la ville, pas pour son histoire.
Elle était en train de sortir la troisième boîte étiquetée CUISINE — CASSABLE — ATTENTION quand un camion de livraison de pain freina un peu trop vite dans l’entrée voisine, et qu’un homme en descendit avec l’énergie de quelqu’un qui avait clairement mieux à faire que de la regarder décharger sa vie dans des cartons.
Il s’arrêta net en la voyant. La regarda. Regarda la maison. La regarda encore.
« Vous... vous avez acheté la maison des Landry ? » demanda-t-il, une note dans la voix que Magali ne sut pas immédiatement classer, pas de l’hostilité, mais quelque chose d’adjacent.
« Magali Bertrand, dit-elle en tendant la main, refusant de se laisser désarçonner par un inconnu visiblement contrarié dans son entrée. Et vous devez être un voisin, ou quelqu’un qui a de très fortes opinions sur cette maison. »
Il eut un rire bref, presque malgré lui, et lui serra la main. « Gabriel Landry. C’était la maison de ma famille. »
Ah. Ça expliquait le “vieux garçon” de l’agente et son ton un peu embarrassé.
« Je suis désolée, dit Magali, sincèrement cette fois. Je ne savais pas que vous habitiez juste à côté. »
« Ça ira, répondit-il, un peu trop vite pour que ce soit tout à fait vrai. C’est une belle maison. Elle méritait d’être habitée par quelqu’un qui... » Il s’arrêta, sembla chercher le reste de la phrase, ne le trouva pas, et se contenta de hausser les épaules. « Bonne chance avec le déménagement. »
Il tourna les talons et retourna vers son camion avec la démarche pressée de quelqu’un qui venait de dire une phrase de trop et voulait s’en aller avant d’en dire une deuxième.
Magali le regarda partir, intriguée malgré elle. Vingt ans à écouter les gens dire une chose et en penser une autre lui avaient appris à repérer ces phrases inachevées, elles en disaient souvent plus que ce qu’on finissait par prononcer. Elle méritait d’être habitée par quelqu’un qui... Qui quoi ? Qui la mériterait ? Qui saurait quoi en faire ? Qui n’était pas lui ?
Elle nota mentalement l’observation et la referma, comme un dossier qu’on remet dans le classeur. Ce n’était pas son travail ici. Elle n’était plus en séance. Elle était juste une femme divorcée de quarante ans qui essayait de reconstruire quelque chose pour ses enfants dans un village qu’elle ne connaissait que par des photos et un prix au pied carré raisonnable.
« Maman ! » Camille était réapparue sur la galerie, les bras croisés, le regard noir. « Il n’y a même pas de wifi installé. Comment je suis censée parler à mes amies ? »
« Le technicien vient demain. »
« Demain ? » Camille leva les yeux au ciel avec toute la théâtralité dont seize ans étaient capables. « Super. Génial. J’adore ma nouvelle vie. »
Elle disparut à l’intérieur en claquant presque la porte-écran, qui rebondit deux fois sur son cadre avec un bruit mou et peu satisfaisant, ce qui gâcha un peu l’effet dramatique recherché.
Magali soupira, mais sourit malgré elle. Camille n’était pas en colère contre le wifi. Elle était en colère contre le divorce, contre le déménagement, contre le fait d’avoir dû laisser ses amies et sa vie derrière, et le wifi était simplement la chose la plus facile à pointer du doigt aujourd’hui. Magali le savait professionnellement. Elle le savait aussi, plus douloureusement, en tant que mère qui n’avait pas de bonne réponse à offrir.
Elle porta son regard vers le lac, où Nathan avait déjà enlevé ses souliers et pataugeait jusqu’aux chevilles, hurlant quelque chose d’incompréhensible et de joyeux à un canard qui semblait profondément indifférent à son enthousiasme.
Trois générations de la famille Landry avaient vécu dans cette maison avant elle. Un homme au regard fuyant venait de lui dire une phrase qu’il n’avait pas fini de penser. Sa fille la haïssait un peu, aujourd’hui, pour de bonnes et de mauvaises raisons. Et son fils venait peut-être de se faire un premier ami de palmipède.
Bon, pensa Magali en soulevant la boîte suivante. On est arrivés.
Elle ne savait pas encore que ce village allait apprendre à la connaître bien mieux qu’elle ne l’aurait souhaité, et qu’elle, en retour, apprendrait des choses sur elle-même qu’aucun de ses patients n’avait jamais réussi à lui faire admettre.

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