Mon Moi Profond, Derrière Mes Yeux by Fabielle02 at Inkitt
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Mon moi profond, derrière mes yeux

Summary

Certains sourires cachent des silences qu'on n'ose pas nommer. Abi a appris à disparaître sans jamais quitter la pièce. À aimer sans le montrer. À porter des choses qu'elle ne dira à personne. Ce qu'elle cherche, elle ne saurait pas le dire elle-même. Ce qu'elle fuit, elle refuse de le regarder en face. Et un jour, quelqu'un verra ce qu'elle croyait invisible. "Certains secrets ne se murmurent qu'au miroir."

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few sec ago
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Sombre pensée

Ce jour-là, j'ai compris que le véritable problème, c'était moi.

Devant mon miroir, mes larmes ne cessaient de couler sur ce visage que j'aimais tant certains jours, et que je détestais les autres. Caramel, disait-on. Comme si une couleur de peau pouvait résumer tout ce que je portais derrière.

Mes doigts tremblaient. Pas de froid — l'appartement était étouffant, comme toujours en cette saison, avec ce ventilateur fatigué qui brassait plus de bruit que d'air. Je tremblais parce que quelque chose en moi voulait céder, et qu'une autre partie, plus têtue, refusait de comprendre pourquoi elle résistait encore.

Il y avait ces soirs où je ne ressentais plus rien du tout — un engourdissement sourd, comme si tout en moi s'était mis en veille pour survivre. Et d'autres soirs, comme celui-là, où j'aurais donné n'importe quoi pour sentir quelque chose de net, de réel, qui me prouve que j'étais encore vivante et pas seulement un corps qui continuait d'avancer par habitude.

J'ai fermé les yeux, et j'ai respiré. Une fois. Deux fois. Jusqu'à ce que le tremblement dans mes mains s'apaise un peu, jusqu'à ce que cette envie confuse retombe, comme elle finissait toujours par retomber.

Je n'ai pas de réponse à donner à qui me demanderait pourquoi j'ai tenu ce soir-là plutôt qu'un autre. Peut-être parce que personne n'était là pour me voir craquer, et que même ma propre chute, je voulais la vivre seule, sans témoin, sans pitié de personne.

Vivre seule, c'est ce que j'ai choisi il y a trois ans, quand papa est mort et que la maison familiale est devenue un endroit où je ne savais plus respirer. Avant, j'étais une autre fille. Joyeuse. Insouciante. Une fille qui ne connaissait rien de la vie, et qui aurait pu continuer ainsi encore longtemps si le monde avait été un peu plus clément.

Je n'étais pas cette fille-là depuis longtemps.

Mon téléphone a vibré sur le rebord de l'évier. Un message de l'agence : Événement privé, samedi, 20h. Confirme ta dispo. J'ai regardé l'heure — encore une soirée où je sourirais à des inconnus, où je porterais une robe qui ne m'appartenait pas vraiment, dans un monde qui n'était pas le mien, pour un loyer qui, lui, était bien réel.

J'ai répondu confirmé sans réfléchir. Je ne réfléchissais plus à grand-chose, ces derniers temps. Je fonctionnais.

Un second message est arrivé presque aussitôt — Yassine, cette fois. Maman dit que tu réponds plus au tel. Tu fais quoi de ta vie sérieux.

J'ai éteint l'écran sans répondre. Seize ans, et déjà cette manie de me juger comme s'il détenait la vérité sur mon existence. Le petit chouchou, celui qui avait toujours eu sa place toute trouvée dans le cœur de nos parents. Je savais qu'il portait, lui aussi, le poids de la mort de papa — à sa façon, maladroite, bruyante, en rapportant tout à maman comme s'il cherchait encore quelqu'un pour lui dire que tout irait bien. Je ne le détestais pas. Je ne l'avais jamais détesté. Mais depuis que papa n'était plus là, je ne savais plus comment lui parler sans que ça devienne une dispute, comme si le deuil nous avait appris deux langues différentes.

Je suis retournée dans le salon, si on pouvait appeler ainsi ce coin de studio où s'entassaient un canapé qui avait connu de meilleurs jours et une table basse achetée d'occasion. Mon refuge. Le seul endroit au monde où je n'avais de comptes à rendre à personne — ni à ma mère et son silence chargé de reproches muets, ni à Yassine et sa langue trop bien pendue, ni à ce père qui n'était plus là pour arbitrer nos querelles.

Je me suis assise, genoux remontés contre la poitrine, et j'ai regardé par la fenêtre les lumières de la ville s'allumer une à une. Quelque part là-dehors, il y avait une version de moi qui riait encore sans arrière-pensée. Je ne savais plus très bien où elle était passée.

Mais ce soir-là, comme tant d'autres, j'ai choisi de rester. De continuer. Sans savoir encore que ce choix silencieux allait, bien plus tard, prendre tout son sens.

Je me suis regardée une dernière fois dans ce miroir, les yeux gonflés, et une pensée m'a ramenée brutalement à la réalité : le loyer ne se payait pas tout seul, et personne d'autre que moi n'irait vérifier que maman et Yassine ne manquaient de rien. Je n'avais pas le luxe de m'effondrer plus longtemps — la vie, elle, n'attendait pas que j'aille mieux pour continuer d'exiger son dû.

Pas le temps de m'apitoyer sur mon sort. J'avais un événement à préparer, et il fallait bien avoir de quoi se nourrir. Je me suis relevée, j'ai laissé couler un bon bain, et pendant que l'eau chaude engourdissait mes épaules, j'ai envoyé un texto à Kalia, une amie du boulot, pour savoir si elle aussi était conviée à l'événement.

Kalia : T'es sérieuse là ?? Bien sûr que j'y serai, tu me connais

Kalia : Parait qu'il va y avoir QUE des mecs friqués. Genre VRAIMENT friqués. 

Moi : Je viens pour bosser Kalia, pas pour chasser un mari 

Kalia : Mdrrr t'es pas obligée de chasser, juste de regarder discrètement en servant les coupes de champagne

Kalia :Franchement j'ai trop hâte, j'arrive même pas à tenir en place 

Kalia : Tu imagines si un bogosse riche me remarque et m'invite à sa table 

Moi : Et tu ferais quoi de ta vie de rêve après ça Kalia : JE DÉMISSIONNE Abi. Le lendemain matin.

J'ai souri malgré moi. C'était bien elle, ça — capable de me faire rire d'un simple texto alors qu'une heure plus tôt, je fixais une lame sans vraiment savoir pourquoi. Elle continuait d'enchaîner les messages, un flot ininterrompu d'anecdotes, de private jokes, de scénarios improbables sur ce qui pourrait arriver samedi soir, et moi je répondais entre deux, l'esprit déjà à moitié ailleurs.

Kalia, c'était l'énergie que je n'avais plus. Pleine de vie, drôle, du genre à remplir une pièce sans même le vouloir. Elle adorait passer du temps avec moi, même si j'étais parfois distante avec elle — ce n'était pas contre elle, c'était juste ma façon d'être. Je n'avais jamais eu de meilleure amie, et l'art d'être seule me comblait, me suffisait la plupart du temps. Mais papoter avec elle, de temps en temps, restait un vrai plaisir — une des rares choses qui me faisait encore sourire sans effort.

Parce que l'événement en question n'était pas n'importe lequel. C'était le gala de charité organisé par Karl Sullivan — un grand homme d'affaires qui avait recruté l'agence avec qui nous travaillions pour l'ensemble des préparatifs et de l'organisation. Une soirée qui réunissait tous les grands noms de la ville, ceux dont on lisait les prénoms dans les magazines plutôt que dans nos vies de tous les jours.

Pour Kalia, c'était une aventure. Pour moi, c'était un salaire de plus, un pas de plus vers un loyer payé à temps. Je ne savais pas encore que ce nom, Karl Sullivan, allait finir par occuper bien plus de place dans ma tête qu'une simple ligne sur un contrat de prestation.

Le lieu, à lui seul, valait le déplacement. Un hôtel particulier du siècle dernier, reconverti en salle de réception, avec des plafonds si hauts qu'ils semblaient vouloir toucher un ciel qui n'était pas le nôtre. Des lustres en cristal descendaient comme des cascades gelées au-dessus des tables dressées de nappes blanches, chaque couvert aligné au millimètre, chaque bouquet composé avec la précision d'un décorateur qui savait exactement combien coûtait chaque fleur. Ce genre d'endroit où l'on baissait naturellement la voix, comme si le luxe lui-même exigeait le silence.

Mais avant de pouvoir seulement admirer tout ça, on avait droit à l'entrevue groupée avec Patrick, notre superviseur.

Patrick avait ce genre de sourire qui donnait immédiatement envie de croiser les bras devant lui. Un peu pervers sur les bords — beaucoup, en réalité, mais personne n'osait le dire à voix haute puisqu'il tenait les plannings et, avec eux, nos salaires. Plus d'une fois, je l'avais entendu raconter sans la moindre pudeur ses conquêtes parmi les filles qui n'avaient pas vraiment les qualités requises pour devenir hôtesses, mais qui avaient trouvé une autre méthode pour entrer dans le milieu — une méthode qui passait par lui, et qui me donnait à chaque fois un peu plus envie de tout plaquer.

Ce soir-là, pendant qu'il déroulait ses consignes sur le timing du service et les emplacements de chacune, son regard s'est attardé sur moi plus longtemps qu'il n'aurait dû. Ma robe — décolletée, ajustée à mes formes généreuses — n'avait pas été choisie par hasard : ce genre de tenue, les grands soirs, était toujours sélectionné avec un soin particulier par ceux qui aimaient pouvoir poser leurs sales yeux où bon leur semblait, sous couvert d'élégance et de standing. J'ai serré les dents et détourné le regard, en me répétant ce que je me répétais à chaque fois : encore une soirée à tenir, encore un salaire à empocher, encore un peu plus près du loyer du mois.

La soirée battait son plein. Je regardais Kalia au loin, en train de faire les yeux doux à un homme charmant qui tournait autour d'elle sans relâche — et elle, en bonne joueuse, ne se laissait pas désirer pour autant. Un sourire ici, un rire un peu trop sonore là, tout dans son attitude disait qu'elle s'amusait déjà bien plus que moi.

Une main posée derrière mon dos me tira de mes pensées.

— Excusez-moi mademoiselle, voulez-vous me suivre ? Il y a des invités qui vous demandent, là-bas. Veuillez vous occuper d'eux, me dit un des organisateurs.

— Bien sûr, monsieur.

Il me redirigea vers eux. J'ai arboré mon plus grand sourire — celui que j'avais appris à enfiler comme on enfile une robe, sans qu'il touche jamais vraiment ce qu'il y avait en dessous — et je me suis présentée.

— Bonsoir messieurs, je me nomme Abi et je suis là pour vous servir. Que puis-je faire pour vous ?

Sans un mot, il me répondit sèchement par un geste de la main, me signifiant simplement de leur apporter de quoi boire. Je pris sur moi et ne laissai entrevoir aucune peine en m'exécutant à la tâche.

— C'est tout, messieurs ?

En attendant une réponse, je sentis un regard qui s'attardait sur moi, et qui en disait long sur l'objet réel de cette convocation.

Une voix rauque s'éleva derrière moi.

— Abi. Voulez-vous me suivre.

Ce n'était pas vraiment une question. Le visage fermé, une aura qui aurait fait vaciller n'importe qui d'autre que moi — ou du moins, c'est ce que je voulais croire.

D'un hochement de tête, je le suivis. Nous avons pris les escaliers de cet endroit plus que beau, marche après marche, jusqu'à atterrir sur un balcon tranquille — aucun bruit, aucun invité dans les parages, comme si le monde entier était resté en bas, avec ses lustres et ses conversations feutrées.

Ses yeux fixèrent longtemps mes lèvres, puis s'attardèrent un peu sur l'ensemble de mon corps. En un instant, je me sentis rougir, prise au dépourvu par cette insistance que je n'avais ni cherchée ni anticipée. Et puis il me lâcha une phrase choc qui me laissa bouche bée.

— Abi. Dites-moi combien ça me vaudrait pour que vous lâchiez tout, et que vous m'apparteniez.

Je suis restée figée, incapable de prononcer le moindre mot, cherchant sur son visage un signe qui m'aurait dit qu'il plaisantait. Il n'y en avait aucun. Et au fond de moi, quelque chose d'inquiétant se produisait : je n'avais pas envie de fuir.

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Strong Dialog

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