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La soeur que je ne suis pas

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Summary

Pour tout le monde, Ella et Ton sont frère et sœur. Ils ont grandi sous le même toit, partagé la même famille, les mêmes souvenirs et cette complicité que personne n'a jamais remise en question. Pourtant, aucun lien de sang ne les unit. Et pour Ella, Ton n'a jamais été un frère. Elle l'aime depuis des années. En silence. Assez pour supporter ses conquêtes, ses distances et ce mot qu'elle déteste chaque fois qu'il franchit ses lèvres : ma sœur. Ton, lui, s'accroche à cette évidence rassurante. Ella est sa famille. Celle qu'il protège, celle qu'il connaît mieux que personne, celle qu'il refuse de perdre. Alors lorsque leur entrée dans l'âge adulte bouleverse l'équilibre qu'ils ont toujours connu, il préfère ignorer les jalousies qu'il ne devrait pas ressentir, les gestes qui deviennent trop intimes et cette peur irrationnelle de voir un autre homme prendre sa place. Mais certaines frontières deviennent difficiles à défendre lorsqu'on ne sait plus exactement pourquoi elles existent. Entre secrets de famille, blessures anciennes et sentiments trop longtemps étouffés, Ella décide qu'elle ne passera plus sa vie à attendre un homme qui refuse de la regarder autrement. Et Ton pourrait découvrir trop tard que la fille qu'il a toujours appelée sa sœur est peut-être la seule femme qu'il n'a jamais su laisser partir. Parce que parfois, le plus dangereux n'est pas de tomber amoureux. C'est de comprendre qu'on l'était déjà depuis longtemps.

Status
7 mins ago
Chapters
1
Rating
n/a
Age Rating
16+

Chapitre 1: ELLA: La rentrée

Bonjour tout le monde. Bienvenue dans mon imagination. Laissez-moi vos avis c'est important pour moi. Votre romancière amateur Ayla Syxela.

— Princesse.

Je grognai et remontai la couette par-dessus ma tête. Il était hors de question que ma première journée à l’université commence ainsi.

— Princesse.

La voix s’accompagna cette fois de deux coups frappés contre ma porte. Je gardai les yeux fermés et marmonnai un « va-t’en » auquel ne répondit qu’un bref silence, avant que la poignée ne s’abaisse. Je me redressai aussitôt.

— Ton !

Il avait passé la tête dans l’entrebâillement, avec cet air parfaitement tranquille qui me donnait envie de lui lancer mon oreiller au visage. Déjà habillé, bien sûr, d’un jean sombre, d’un tee-shirt noir et d’une veste légère, les cheveux encore humides, il semblait debout depuis des heures, alors que je venais de passer la matinée à négocier avec mon réveil toutes les neuf minutes. Son regard glissa sur moi, puis sur l’heure qui s’affichait sur mon téléphone.

— Tu vas être en retard.

— Je suis réveillée.

Il haussa un sourcil, et je pris conscience de l’image que je devais offrir : la couette entortillée autour des jambes, les cheveux dressés dans tous les sens, l’oreiller encore serré contre ma poitrine comme une bouée.

— Presque réveillée.

— C’est bien ce que je me disais.

J’attrapai le second oreiller et le lui lançai. Ton referma la porte juste à temps, et le projectile s’écrasa mollement contre le bois.

— Je t’attends en bas, Princesse.

— Arrête de m’appeler comme ça !

— Dépêche-toi et j’y réfléchirai, répondit sa voix depuis le couloir.

Je fixai la porte. Menteur. Il n’y réfléchirait pas une seule seconde.

Ton m’appelait Princesse depuis si longtemps que j’aurais été incapable de dire quand tout avait commencé. Petite, j’adorais ce surnom ; il me donnait l’impression d’être quelqu’un de spécial, de compter plus que les autres. À dix-huit ans, pourtant, il ne produisait plus du tout le même effet. Surtout venant de lui.

Je repoussai la couette et posai les pieds sur le parquet froid. Aujourd’hui aurait dû être simple : une première journée à l’université, rien de plus. Pas le premier jour du reste de ma vie, pas une épreuve existentielle, et certainement pas une raison valable de vérifier quatre fois le contenu de mon sac la veille au soir avant de le vérifier une cinquième fois ce matin. Une journée. J’étais capable de survivre à une journée.

Je me préparai en vitesse, attachai mes cheveux avant de changer d’avis et de les laisser libres sur mes épaules, puis descendis, mon sac à l’épaule.

Ton était dans la cuisine, adossé au plan de travail, en train de boire son café avec la sérénité de quelqu’un qui n’avait absolument rien à se reprocher. Je m’arrêtai dans l’encadrement de la porte.

— Tu sais que j’ai dix-huit ans ?

Il porta sa tasse à ses lèvres.

— Félicitations.

— Je suis sérieuse.

— Moi aussi. C’est un bel accomplissement.

Je plissai les yeux. Un sourire menaçait au coin de sa bouche.

— Tu n’es pas drôle.

— Mina pense le contraire.

— Ma mère t’aime trop pour être objective.

— Billy aussi.

— Ton père est encore moins objectif.

Cette fois, il sourit franchement, et je dus me mordre l’intérieur de la joue pour retenir le mien. C’était toujours ainsi avec Ton : même lorsque j’avais fermement décidé d’être agacée contre lui, il trouvait le moyen de rendre l’effort épuisant.

Il déposa sa tasse dans l’évier.

— Prête ?

— Oui.

Son regard descendit vers mon sac.

— T’as tout ? Ton téléphone ?

Je le sortis de ma poche et l’agitai sous son nez.

— Là.

— Ton portefeuille ?

— Dans mon sac.

— Tes papiers ?

— Ton.

— Quoi ?

— J’entre à l’université, je ne pars pas traverser l’Amazonie en solitaire.

Il récupéra ses clés sur le comptoir.

— Je vérifie.

— Tu vérifies tout.

— C’est faux.

Je le suivis jusqu’à l’entrée.

— Tu as vérifié trois fois hier soir à quelle heure commençaient mes cours.

— Deux.

— Trois.

— La troisième, c’était pour savoir à quelle heure tu finissais.

Je m’immobilisai.

— Ce qui est encore pire.

Il ouvrit la porte d’entrée.

— Monte dans la voiture, Princesse.

Je fermai les yeux une seconde.

— J’ai dix-huit ans.

— Tu me l’as déjà dit.

— Alors arrête de me traiter comme si j’en avais huit.

Son sourire s’effaça un peu. Pas tout à fait, mais juste assez pour que je regrette presque le ton que j’avais employé.

— Je ne te traite pas comme si tu avais huit ans.

— Tu viens de vérifier si j’avais pris mon téléphone.

— Parce que tu l’oublies partout.

— Une fois.

— Six.

— Tu les comptes ?

— Apparemment.

Je secouai la tête et passai devant lui, tandis qu’il riait doucement dans mon dos. Pour lui, cette conversation n’avait sans doute aucune importance. Pour moi, elle en avait beaucoup trop. Car le problème n’avait jamais été qu’il vérifie mon sac ; le problème, c’était cette place qu’il s’obstinait à m’attribuer. Celle de la petite dernière, de la petite sœur. Celle qu’il fallait surveiller, protéger, raccompagner. La fille avec laquelle il avait grandi et qui, dans son esprit, semblait avoir cessé de vieillir quelque part entre deux anniversaires.

Je montai dans la voiture sans ajouter un mot, et Ton s’installa derrière le volant.

Il connaissait cette université bien mieux que moi, puisqu’il y étudiait depuis deux ans, tout comme Ray, son meilleur ami. J’avais déjà eu l’occasion de traverser le campus, mais ce matin-là était différent : pour la première fois, j’allais y entrer comme étudiante. Rien que d’y penser, mon ventre se nouait.

Ton démarra. Je tournai la tête vers la vitre pour qu’il ne remarque rien. Évidemment, il remarqua tout.

— Stressée ?

— Non.

— Ella.

— Un peu.

— Ça va bien se passer.

— Facile à dire. Toi, tu connais déjà tout le monde.

— Je ne connaissais personne le premier jour non plus.

— Tu avais Ray.

— Tout comme toi avec ton binôme.

— Émilie, ce n’est pas pareil.

— T’as raison. Moi, je n’avais qu’un idiot.

Je souris, et il me jeta un bref regard.

— T’as aucune raison de t’inquiéter.

— Je sais.

— Et si tu te perds…

— Je connais le campus.

— Si tu te perds quand même…

— Je t’appelle.

— Bien.

Je soupirai.

— Tu vois ? C’est exactement ça.

— Quoi ?

— Tu recommences. Tu me traites comme une enfant.

Il fronça légèrement les sourcils.

— Parce que je te dis de m’appeler si t’as besoin de moi ?

— Parce que tu pars du principe que j’aurai besoin de toi.

— T’as toujours besoin de moi.

Il l’avait dit en plaisantant, sans réfléchir, je le savais. Mais mon cœur commit malgré tout cette chose stupide qu’il faisait bien trop souvent en sa présence, ce petit bond maladroit qui me laissait chaque fois un peu plus démunie.

Je détournai les yeux vers la fenêtre. Son parfum flottait dans l’habitacle, et je le connaissais par cœur. C’était ridicule, toutes ces choses que l’on finit par savoir d’une personne lorsqu’elle occupe votre vie depuis assez longtemps : sa manière de conduire d’une seule main quand la route était dégagée, le mouvement de sa mâchoire lorsqu’il était contrarié, la petite cicatrice près de son sourcil, sa voix plus grave, plus rauque, au sortir du sommeil. Et ce parfum enivrant.

Je fermai les yeux. Et, l’espace d’une seconde, la voiture disparut.

***

J’avais presque seize ans. La maison était silencieuse, Mina et Billy étaient absents pour la soirée, et quelqu’un frappait à la porte.

Je me souvenais d’abord de Ray, de son expression lorsque j’avais ouvert, et du bras de Ton passé autour de ses épaules.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

Ray avait soufflé.

— Mon ami est un abruti.

— Je vais très bien, avait protesté Ton.

Il n’allait absolument pas bien. Je n’avais jamais vu quelqu’un tenter avec autant de dignité de tenir debout tout en échouant aussi lamentablement.

— Il a bu combien ?

— J’ai arrêté de compter.

— Je peux marcher tout seul.

Ray l’avait lâché, et Ton avait aussitôt manqué de s’effondrer. Je l’avais rattrapé par réflexe.

— Impressionnant.

Ray avait étouffé un rire.

— Bon courage.

— Tu ne vas pas m’aider à le monter ?

— J’ai fait ma part. Il est arrivé vivant.

— Ray !

Mais il reculait déjà vers sa voiture.

— Bonne nuit, Ella.

J’avais refermé la porte avant de me tourner vers Ton, qui m’avait adressé un sourire lent, désarmé, qui ne lui ressemblait qu’à moitié.

— Princesse.

— Ne commence pas.

— T’es petite.

— Je vais avoir seize ans demain.

— Petite.

J’avais passé son bras autour de mes épaules.

— Et toi, tu es insupportable.

Monter l’escalier avait tourné à la catastrophe. Ton pesait bien trop lourd, refusait d’admettre qu’il tenait à peine debout et trouvait visiblement très drôle de s’appuyer presque entièrement sur moi.

— Arrête de rire.

— Je ris pas.

— Si.

— Peut-être.

Une fois dans sa chambre, je l’avais poussé jusqu’au lit, où il s’était assis lourdement, puis j’étais allée lui chercher un verre d’eau dans la salle de bains. Il ne l’avait pas pris. Il m’avait simplement regardée, et j’avais lentement baissé la main.

— Quoi ?

— Rien.

— Pourquoi tu me regardes comme ça ?

Il n’avait pas répondu. Je connaissais Ton depuis des années, ses sourires moqueurs, son air protecteur, ses colères et ses humeurs sombres, mais je ne connaissais pas ce regard-là. J’aurais dû partir. Il était ivre, beaucoup trop. Pourtant, lorsqu’il avait saisi ma main, je n’avais pas bougé.

— Reste.

Je m’étais assise à côté de lui. Il avait contemplé nos mains en silence.

— Pourquoi t’es toujours là ?

— Où veux-tu que je sois ? J’habite ici.

Il avait secoué la tête.

— C’est pas ce que je veux dire.

Alors j’avais dit la vérité, une vérité que je n’aurais sans doute jamais eu le courage de prononcer autrement.

— Parce qu’il n’y a que toi.

La suite appartenait à une nuit que je n’avais jamais réussi à oublier, une nuit confuse, bouleversante, beaucoup trop importante pour moi, où les limites qui avaient toujours existé entre nous s’étaient effacées. Cette nuit-là, à quelques heures de mes seize ans, Ton avait été ma première fois. Et le lendemain matin, j’étais persuadée que plus rien ne serait jamais comme avant.

Je m’étais levée tôt, après une nuit presque sans sommeil, et j’avais préparé le petit-déjeuner pour occuper mes mains. J’avais le cœur à la fois léger et lourd. Je ne savais pas ce que Ton allait dire, ni ce que nous étions censés devenir ; je savais seulement que, pour moi, cette nuit comptait énormément.

Lorsque ses pas avaient enfin résonné dans l’escalier, je m’étais retournée. Il était apparu dans la cuisine, les cheveux en bataille, le visage marqué par une souffrance profonde.

— Je vais mourir.

J’avais retenu un sourire nerveux.

— Bonjour à toi aussi.

Il s’était assis, les avant-bras posés sur la table.

— J’ai jamais eu aussi mal au crâne.

J’avais déposé un verre d’eau devant lui.

— Bois.

Il avait obéi, puis m’avait regardée.

— Ray m’a ramené ?

Je m’étais figée.

— Oui.

— Je me souviens de rien après…

Il s’était interrompu en grimaçant, comme s’il essayait de remettre de l’ordre dans ses souvenirs, et mon sourire avait disparu.

— Rien ?

— Quelques trucs. Pas grand-chose.

Il avait passé une main sur son visage avant de lever les yeux vers moi.

— J’ai fait quelque chose de stupide ?

Je n’avais pas répondu.

— Ella ?

J’aurais pu lui dire. Pendant une seconde, je l’avais voulu de toutes mes forces : lui dire que ce n’était pas stupide, que pour moi, ça ne l’était pas ; qu’il se souvienne de mon aveu, de sa main dans la mienne, de nous. Mais il ne se souvenait de rien. Et soudain, tout ce qui m’avait paru si différent quelques minutes plus tôt était devenu terrifiant. Mina. Billy. Notre maison, notre famille. Ton et moi. Tout ce qui pouvait changer. Tout ce que je pouvais perdre.

Alors j’avais baissé les yeux vers son verre.

— Non. Il ne s’est rien passé.

Ma voix était sortie étonnamment normale. Il m’avait fixée une seconde encore, puis ses épaules s’étaient détendues.

— Tant mieux.

Deux mots, rien de plus. Et j’avais compris, ce matin-là, que je serais la seule à porter le souvenir de cette nuit.

***

— Ella ?

Je sursautai. La voiture s’était arrêtée, et nous n’étions pas à l’université. Ton détachait sa ceinture.

— On fait quoi ici ?

— Deux minutes.

Il sortit sans rien expliquer. Je reconnus aussitôt la maison devant laquelle il venait de se garer : c’était celle d’Émilie. Le temps que je tourne la tête, il se trouvait déjà devant le portail. Qu’est-ce qu’il fabriquait ?

Quelques instants plus tard, la porte s’ouvrit, et Émilie apparut. Je me redressai sur mon siège.

— Mais…

Elle rejoignit la voiture avec un grand sourire et ouvrit la portière arrière.

— Surprise.

Je me retournai complètement.

— Qu’est-ce que tu fais là ?

— Bonjour à toi aussi.

— Non, mais…

Ton reprit place au volant, et mon regard fit l’aller-retour entre eux deux.

— Attendez.

Il démarra.

— Quoi ?

— Depuis quand vous vous organisez tous les deux dans mon dos ?

Émilie éclata de rire.

— Bonjour, Ella.

— Bonjour. Maintenant, réponds.

— Je viens avec toi.

— Ça, j’avais compris.

Et j’en étais ravie, sincèrement. Émilie était ma meilleure amie depuis l’enfance, et savoir qu’elle serait à mes côtés pour cette première journée faisait déjà retomber mon stress. Pourtant, un détail me dérangeait. Je me tournai vers Ton.

— Comment tu l’as prévenue ?

Il garda les yeux rivés sur la route.

— Avec mon téléphone.

— Très drôle. Comment tu as son numéro ?

Un silence minuscule s’installa. Je me retournai vers Émilie, qui regardait soudainement par la fenêtre avec un intérêt suspect.

— Émilie ?

— Quoi ?

— Ton a ton numéro ?

— Apparemment.

— Depuis quand ?

Ton soupira.

— Ella.

— Quoi, Ella ?

— C’est un numéro de téléphone.

— Je sais ce qu’est un numéro de téléphone, merci.

Émilie finit par croiser mon regard, et je la connaissais trop bien pour ne pas voir qu’elle me cachait quelque chose. Une pensée désagréable me traversa, idiote sans doute, mais assez tenace pour refuser de partir.

— Il y a quelque chose entre vous ?

Émilie écarquilla les yeux.

— Quoi ?

— Sérieusement ? fit Ton en me jetant un bref coup d’œil.

— Je pose une question.

— Eh bien, ne la pose plus jamais, répliqua Émilie.

Son indignation fut si spontanée que je me sentis aussitôt ridicule.

— Je voulais juste…

Je m’interrompis : mon téléphone venait de vibrer dans ma main. Je baissai les yeux.

Émilie : Je sais ce que tu ressens pour lui. Je ne te ferais jamais ça. Jamais.

Je levai les yeux vers le rétroviseur. Émilie me regardait, très sérieuse. Elle savait vraiment. Elle savait depuis longtemps ce que je ressentais pour Ton, et elle savait aussi, pour cette nuit-là, cette nuit dont Ton ne gardait aucun souvenir. Je tapai simplement : « D’accord. J’ai compris. »

Ton nous observa tour à tour, moi penchée sur mon écran, Émilie sur le sien.

— Vous êtes bizarres.

— Conduis, répondîmes-nous presque en chœur.

Émilie éclata de rire, je la suivis, et pendant quelques minutes, tout redevint simple.

Arrivé sur le campus, Ton trouva une place et se tourna vers nous.

— Vous savez où vous allez ?

— Oui, répondit Émilie.

— Ella ?

Je lui lançai un regard noir.

— J’ai dix-huit ans.

— C’est vrai, sourit-il. J’avais oublié.

— Je te déteste.

— Non.

Je descendis avant qu’il puisse voir mon visage, parce que, malheureusement, sur ce point-là, il avait raison.

***

La matinée passa plus vite que prévu. Émilie et moi n’avions pas tous nos cours en commun, mais savoir qu’elle se trouvait quelque part sur le campus suffisait à rendre cette première journée moins intimidante. À midi, nous nous retrouvâmes, et je n’avais rien oublié.

— Maintenant que Ton n’est pas là, tu vas m’expliquer.

Émilie dévissa le bouchon de sa bouteille d’eau.

— Expliquer quoi ?

— Son numéro dans ton téléphone.

— Tu ne lâches jamais rien.

— Non.

Elle soupira.

— Il voulait organiser ce matin sans te le dire.

— Et il avait besoin de ton numéro avant aujourd’hui pour ça ?

Elle me regarda une seconde de trop.

— Émilie.

— Ella, il n’y a rien entre Ton et moi.

— Ce n’est pas ce que j’ai demandé.

— Mais c’est ce qui t’inquiète.

Je me tus. Elle reposa sa bouteille.

— Tu sais très bien que je ne te ferais jamais ça. Alors arrête de te torturer avec cette histoire.

— Tu évites ma question.

— Parce qu’il n’y a rien d’intéressant à raconter.

Je la fixai ; elle soutint mon regard avec un calme presque trop parfait. J’aurais pu insister, mais je ne le fis pas, car elle avait raison sur un point : je lui faisais confiance. Alors je laissai tomber. Pour l’instant.

***

Je rencontrai un garçon plus tard dans la journée. Littéralement. En tournant trop vite au coin d’un couloir, je percutai quelqu’un de plein fouet, et mes feuilles s’éparpillèrent sur le sol.

— Super.

— Désolé.

Nous nous baissâmes en même temps, mais une main fut plus rapide que la mienne.

— Premier jour ?

Je relevai les yeux. Le garçon accroupi face à moi avait un sourire facile, détendu. Rien de charmeur ni de calculé : il semblait simplement trouver la situation franchement amusante.

— Ça se voit tant que ça ?

— Tu tiens ton plan du campus à l’envers.

Je baissai les yeux. Il avait raison.

— Je vérifiais si tu suivais.

— Bien sûr.

Il me tendit mes feuilles.

— Gabriel. Gabriel Bennett.

— Ella. Ella Wallace.

— Enchanté, Ella-qui-lisait-parfaitement-son-plan.

Je souris malgré moi.

— Enchantée, Gabriel-qui-bouscule-les-gens-dans-les-couloirs.

— C’est toi qui m’es rentrée dedans.

— Aucun témoin.

— J’en trouverai.

Nous continuâmes à discuter. Il suivait les mêmes cours que moi, ce qui rendit la conversation encore plus naturelle ; nous parlâmes des matières, de certains professeurs, du campus, et je finis même par rire franchement.

Puis son expression changea. À peine. Son regard quitta mon visage pour se fixer sur un point derrière moi, et je me retournai.

Ton remontait l’allée dans notre direction. Il devait terminer avant moi ce jour-là ; il connaissait mon emploi du temps, évidemment qu’il le connaissait. L’espace d’une fraction de seconde, je crus qu’il venait simplement me chercher. Puis je vis son visage.

Je ne l’avais presque jamais vu ainsi. Ses yeux n’étaient pas posés sur moi, mais sur Gabriel. Sa mâchoire était crispée, ses épaules tendues, et plus il approchait, plus quelque chose de glacé s’installait dans ses traits. Gabriel ne souriait plus. Moi non plus.

— Ton ?

Il ne me répondit pas. Ses yeux ne quittaient pas Gabriel.

Et, pour la première fois depuis que je le connaissais, je ne reconnus absolument pas la colère sur son visage.

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