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LA DONNA

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Summary

La première fois que Renata eut peur de moi, j’avais huit ans, une dent de lait qui bougeait et du sang sur ma chemise de nuit. Pas beaucoup. Juste assez pour qu’elle regarde sa main, puis ma bouche, avec une stupéfaction que je n’ai jamais oubliée. J’avais cessé de pleurer. C’était cela, surtout, qui l’inquiétait

Genre
Drama
Author
panda lps
Status
5h ago
Chapters
20
Rating
n/a
Age Rating
16+

Chapitre 1 — La naissance du démon

Vittoria

Ma mère mourut quatre mois avant mon huitième anniversaire.

L’église était glaciale malgré la foule. L’odeur des lys se mêlait à celle de la pierre humide et de la cire chaude. Les manteaux noirs chuchotaient lorsque les adultes se levaient ; chacun semblait savoir à quel moment s’asseoir, se signer, baisser la tête. Moi, je regardais les fleurs blanches devant l’autel. Maman détestait les lys. Ils lui donnaient mal au crâne. J’avais essayé de le dire et personne ne m’avait écoutée.

Je me souviens mal des discours à l’église. Je me souviens des chaussures qui me serraient, du cercueil trop brillant et d’une dame qui sentait les violettes. Elle me caressait les cheveux en disant que j’étais courageuse.

Je n’étais pas courageuse. J’attendais qu’on ouvre la boîte.

On m’avait expliqué que maman ne souffrait plus. Personne n’avait réussi à m’expliquer pourquoi cela obligeait à la laisser dehors, sous la terre, alors qu’elle avait toujours froid aux pieds.

Au cimetière, je m’étais agrippée à la manche de mon père.

— On revient la chercher quand ?

Il avait fermé les yeux.

Puis son téléphone avait vibré.

Il m’avait confiée à Ettore.

Longtemps, ce fut ainsi que je me rappelai le début de mon deuil : une manche qui m’échappe, une sonnerie étouffée, et la grande main d’un homme qui ne savait pas consoler les enfants, mais qui, au moins, resta jusqu’à ce que je veuille marcher.

Renata était à l’enterrement.

Tailleur noir, voile court, bouche tremblante quand mon père la regardait. Elle m’avait embrassée près de l’église. Ses lèvres avaient laissé une marque froide sur ma tempe.

Je la connaissais déjà. « Une amie de papa », disait-on lorsqu’elle venait à la maison. Elle avait commencé à venir beaucoup pendant la maladie de maman.

Six semaines après les funérailles, mon père l’épousa.

Je ne fus pas invitée.

On m’annonça la nouvelle un dimanche matin, devant une tasse de chocolat que je ne finis pas. Renata portait une bague énorme. Mon père avait l’air contrarié que je regarde la bague au lieu de sourire.

— Il faut que la vie continue, Vittoria.

— Elle va dormir où ?

— Avec moi.

Je levai les yeux vers l’escalier.

— Dans le lit de maman ?

Renata voulut me prendre la main.

Je la cachai sous la table.

Ce fut notre première conversation de famille.

Elle s’installa le jour même. Avec ses robes, ses crèmes, ses valises et Lorenzo, son fils de onze ans.

Mon demi-frère.

À sept ans, je n’avais pas encore compris tous les mots. Maîtresse. Adultère. Double vie. Je compris seulement qu’il avait trois ans de plus que moi et le même père. Il suffisait de savoir compter pour découvrir que les adultes vous mentaient depuis longtemps.

Lorenzo prit la chambre donnant sur le jardin. Celle où maman avait voulu installer un atelier lorsque ses mains cesseraient de trembler.

Les pinceaux partirent dans des cartons.

Puis les photographies suivirent.

Puis ses vêtements.

Je courais derrière les domestiques en demandant où ils emportaient tout cela. On me répondait « au rangement », comme si ces deux mots désignaient un pays où je pourrais aller plus tard.

La maison des Bellandi avait trois étages, une façade de briques sombres et de grandes fenêtres que ma mère ouvrait au printemps, même lorsque mon père prétendait qu’il faisait trop froid. Avant, il y avait toujours une tasse oubliée quelque part, un livre retourné sur un accoudoir, de la musique dans son atelier. Après, les coussins restèrent droits. Les portes se fermèrent. Renata faisait remettre en place jusqu’aux objets qu’on n’avait pas fini d’utiliser.

Elle changea les rideaux de la chambre, déplaça le fauteuil de ma mère et remplaça son parfum sur la coiffeuse.

J’ouvris le flacon un après-midi pour sentir ce qu’il restait d’elle.

Il n’y avait plus rien.


Au début, Renata choisit des choses que je ne savais pas expliquer.

Elle me coiffait trop fort.

Quand je baissais la tête, elle me la redressait d’un coup sous le menton.

— Arrête de gigoter. Avec ces cheveux, tu as déjà l’air d’une sauvage.

Devant mon père, elle souriait en disant que nous avions eu une journée difficile. Lorsqu’il sortait, elle me demandait si j’avais fini de jouer les orphelines.

Elle inspectait mes affaires, lisait les petits mots que j’écrivais à maman et soupirait en les reposant.

— Tu vas devoir grandir. Ce n’est pas en faisant ton cinéma qu’elle reviendra.

Je la crus pendant quelque temps.

Pas parce que je la trouvais juste. Parce que les enfants cherchent longtemps la règle qui permettra aux adultes de redevenir gentils.

Je rangeais ma chambre. Je ne descendais plus avec mon lapin à table. Je m’efforçais de ne pas pleurer lorsqu’on parlait de Noël.

Cela ne changea rien.

Renata trouva autre chose.

Une tache. Un ton. Une porte refermée trop fort. Un compliment que quelqu’un m’avait fait devant elle.

— Elle ressemble tellement à sa mère, avait murmuré une invitée un soir.

Renata lui avait servi du vin.

Plus tard, elle m’avait lavé le visage avec une brutalité telle que mes oreilles avaient bourdonné.

— Tu as fini de te donner en spectacle ?

Je n’avais rien fait. C’était précisément cela que je ne comprenais pas encore : je n’avais pas besoin de faire quelque chose.

Il suffisait que je sois là.

J’essayai d’en parler à mon père.

Il était dans son bureau. Il sentait le café et le tabac froid. Je me souviens des chiffres sur les feuilles devant lui, des colonnes bleues, d’une tache d’encre près de sa bague.

— Renata me fait mal quand elle me coiffe.

Il continua à lire.

— Tu as les cheveux emmêlés.

— Pas toujours.

— Demande à Rosa de t’aider.

— Et elle dit que maman…

Il leva enfin la tête.

— Ta mère est morte, Vittoria. Nous souffrons tous. Renata essaie de trouver sa place. Fais un effort.

Je regardai ses mains.

Puis je quittai la pièce.

Je ne revins pas lui poser la question une deuxième fois.


Le soir de mes huit ans, Renata jeta le dernier foulard de ma mère.

Il était bleu, avec un coin abîmé. Je dormais avec depuis l’enterrement. L’odeur avait presque disparu, mais il restait la soie sous ma joue et le souvenir de maman qui me le nouait autour du cou en disant que j’étais une petite dame.

Je le cherchai après le dîner.

Sous l’oreiller. Dans les draps. Derrière le lit.

Renata me regardait depuis la porte.

— Si tu cherches ce vieux chiffon, il est parti.

Je restai à quatre pattes sur le tapis.

— Où ?

— À la poubelle. Tu as huit ans. Il est temps de cesser ces manies.

Je me relevai si vite que je heurtai le lit.

— C’est pas à toi !

Elle entra et referma la porte.

Le petit bruit du loquet me fit froid dans le ventre. Je le connaissais. D’habitude, je reculais vers la fenêtre et je promettais d’être sage avant même qu’elle ait commencé.

Cette fois, je pensai au foulard dans les ordures.

— Va le chercher, dis-je.

Renata s’immobilisa.

— Pardon ?

— Va le chercher !

Elle me gifla.

Le coup me fit tourner la tête. Une chaleur brûlante remplit ma joue et je sentis ma dent bouger contre ma langue.

Je ne réfléchis pas.

Quand elle voulut me saisir le visage, je la mordis.

Elle cria, me repoussa, recula contre la commode. Je trébuchai sur le bord du tapis et me remis debout aussitôt, les poings serrés si fort que mes ongles entraient dans mes paumes.

Elle me regardait avec sa main contre sa poitrine.

Je la regardais aussi.

J’avais peur. Bien sûr que j’avais peur. J’étais une petite fille en chemise de nuit devant une adulte qui pouvait encore me faire très mal.

Mais je n’allais plus lui faciliter la tâche.

— Touche-moi encore et je recommence.

Ma voix tremblait. La phrase, elle, sortit entière.

Renata leva sa main valide.

Je ne reculai pas.

Alors elle hésita.

Ce fut bref. Une seconde, peut-être moins.

Je la vis.

Et quelque chose en moi s’accrocha à cette hésitation avec une férocité dont je n’avais jamais eu besoin jusque-là.

Elle pouvait avoir peur, elle aussi.

Elle avait simplement oublié de me le dire.

— Sale petite…

Je me mis à hurler.

Pas à pleurer. À hurler si fort qu’elle se jeta vers la porte pour vérifier le couloir.

Ettore arriva avant mon père.

Il regarda ma joue, ma bouche, la main de Renata.

— Sortez, dit-il.

— Cette enfant m’a mordue !

— Je vous ai entendue. Sortez.

Mon père parut derrière lui, furieux d’être interrompu au milieu d’une conversation.

Renata parla la première. J’avais fait une crise. Elle avait tenté de me calmer. Je devenais incontrôlable.

Je passai entre eux pieds nus et descendis chercher mon foulard.

Rosa le retrouva dans un sac, à l’office, avec des emballages et des fleurs fanées.

Elle voulut le laver.

Je le gardai contre moi.

Quand mon père me rejoignit, je lui dis seulement :

— Si elle me tape, je la mords.

Il m’ordonna de ne pas parler ainsi.

— Alors dis-lui de ne pas me taper.

Renata attendait dans le couloir.

Il se tourna vers elle.

Je ne pris pas son silence pour de la justice. Mais, ce soir-là, pour la première fois, elle dut s’expliquer devant quelqu’un d’autre que moi.


Elle essaya de reprendre le dessus.

Évidemment.

Une enfant de huit ans n’efface pas des mois de peur en mordant une main. Le lendemain, j’eus encore mal au ventre en entendant ses talons près de ma chambre.

Seulement, je commençai à lui rendre ses journées impossibles.

Je cachais les objets de maman avant qu’elle puisse les faire disparaître. Je descendais au salon lorsqu’elle recevait et racontais, avec mon joli visage et ma voix d’enfant, ce qu’elle m’avait dit le matin.

— Renata trouve que je pleure pour attirer les hommes. Ça veut dire quoi, attirer les hommes ?

Ses amies cessaient de remuer leur thé.

Elle riait trop fort.

Je restais là.

Je voulais qu’elle me regarde. Qu’elle sache que je pouvais encore ouvrir la bouche.

Lorsqu’elle menaçait de jeter mes affaires, je déménageais les siennes dans le vestibule. Des chaussures, des robes, ses sacs. Pas discrètement. Je traînais les valises dans l’escalier jusqu’à ce que quelqu’un vienne me demander ce que je faisais.

— Je range les choses qui ne sont pas chez elles.

Mon père me punissait.

Je recommençais après la punition.

Renata me traitait de peste, de monstre, de petite folle.

Je découvris que ces mots faisaient moins mal quand elle les prononçait en tremblant de colère.

Un soir, elle déchira un dessin que j’avais posé sur le bureau de mon père. Maman et moi, très mal représentées, avec un soleil gigantesque dans le coin de la feuille. J’avais oublié d’y mettre quelqu’un d’autre.

Elle affirma que j’avais besoin d’accepter ma nouvelle famille.

Le lendemain, elle trouva sa robe préférée découpée sur son lit.

J’avais laissé les morceaux bien visibles.

Mon père me convoqua.

— Tu te rends compte de ce que tu as fait ?

— Oui.

— Pourquoi ?

Je posai le dessin déchiré devant lui.

Il le regarda à peine.

— Cela n’a rien à voir.

— Pour toi.

Il me priva de sorties pendant un mois.

Renata m’attendait dans le couloir. Elle avait les lèvres blanches et les yeux brillants. Je m’arrêtai devant elle.

— La prochaine fois, garde tes mains loin de mes affaires.

Elle ne me gifla pas.

Elle regarda derrière moi pour voir si mon père était encore dans son bureau.

Je compris qu’elle voulait un témoin.

Cette découverte me plut beaucoup trop.

À partir de là, la vengeance cessa d’être seulement une façon de me défendre. J’aimais voir sa bouche se fermer quand j’entrais. J’aimais lui gâcher un déjeuner, la contraindre à surveiller ses phrases, la regarder hésiter avant de monter seule à l’étage.

J’avais été son petit souffre-douleur.

Je devins le problème auquel elle pensait en se réveillant.


Ettore ne me félicita jamais pour la robe.

— Tu as les mêmes yeux que ta mère, me dit-il un après-midi. Mais lorsque tu es en colère, tu regardes comme ton père.

Nous étions dans le garage. Il réparait quelque chose sur une vieille moto. Je m’étais installée sur une caisse pour ne pas croiser Renata dans la maison.

— Elle, elle a peur maintenant.

— J’ai remarqué.

— C’est bien.

Il reposa son outil et m’observa un moment.

— Tu as l’intention de passer ta vie à la surveiller ?

Je haussai les épaules.

— Je veux qu’elle arrête.

— Alors apprends à décider quand tu te bats. Là, tu lui laisses choisir tes journées.

Je détestai cette idée.

Je n’avais aucune envie de laisser quoi que ce soit à Renata.

Ettore commença par m’apprendre à tenir ma colère assez longtemps pour ne pas me précipiter sur celui qui la provoquait. Plus tard vinrent les entraînements, les bleus dont je connaissais l’origine et la fatigue qui me laissait dormir sans écouter le couloir.

Mon père m’apprit à tirer à douze ans. Il aimait montrer que sa fille avait la main sûre. Il trouvait admirable, au stand, une volonté qu’il qualifiait d’insolence à table.

Ettore poursuivit le reste pendant mon adolescence : les poings, le combat, les lames, et surtout l’exigence de ne jamais confondre l’envie de faire mal avec la maîtrise de ce qu’on faisait.

Je retins la leçon.

Je ne devins pas gentille pour autant.

En grandissant, je ne me contentai plus de rendre les coups. Je choisis les endroits où Renata tenait le plus à paraître irréprochable et je lui rappelai qui elle avait été avant de porter le nom de ma mère. Elle voulait donner des leçons de fidélité au déjeuner ? Je lui demandais depuis combien de temps elle couchait avec mon père lorsqu’elle venait embrasser sa femme malade. Elle voulait corriger mon langage devant des invités ? Je lui proposais de leur répéter le sien, lorsque personne ne l’écoutait.

Je ne pardonnai pas.

Je ne fis même pas semblant.

Elle surveillait mon visage lorsqu’elle entrait dans une pièce. Elle frappait avant d’ouvrir ma porte. Elle ne levait plus la main, même lorsqu’elle croyait mon père assez proche pour la protéger.

J’étudiai avec la même obstination que je me battais.

Renata aurait aimé que je sois seulement une jolie catastrophe. Les bulletins lui gâchèrent ce plaisir. Mes excellentes notes m’ouvrirent les portes d’une grande université de Boston ; j’y suivis un cursus en gestion, puis un master en finance et contrôle de gestion, dont je sortis parmi les meilleures de ma promotion.

Je travaillais tard dans une bibliothèque qui sentait le papier chaud et le café oublié. Dehors, la neige s’accumulait contre les fenêtres. À l’intérieur, je pouvais passer des heures sur un bilan sans voir le temps filer. Comprendre pourquoi une entreprise gagnait de l’argent, où elle le perdait et qui avait intérêt à brouiller les deux me procurait un plaisir très particulier.

Les chiffres exigeaient qu’on les lise correctement. Ils ne demandaient jamais que je sourie.

À la remise des diplômes, mon père posa une main fière sur mon épaule devant le photographe. Il avait passé l’année à me demander pourquoi je refusais de manquer les cours pour ses dîners.

— Tu vois, dit-il, quand tu décides de faire quelque chose de bien…

— Gâche pas la photo, papa.

Il retira sa main.

Je souris pour le photographe.

Je ne collectionnai pas les diplômes pour les accrocher dans un bureau. Je travaillai d’abord hors du groupe familial, dans l’audit, puis je revins prendre la direction financière d’une de nos sociétés de transport. À vingt-sept ans, j’en assurais la direction générale.

Je connaissais les entrepôts, les équipes de nuit, les clients qui payaient en retard et les fournisseurs qui menaçaient de couper les livraisons. Je savais lire des comptes, préparer un budget, négocier un contrat et tenir une réunion sans demander à l’homme assis à côté de moi de traduire ma pensée.

Le premier directeur qui avait cru pouvoir m’endormir avec un tableau compliqué avait passé une très mauvaise matinée.

— Ce poste-là, dis-je en faisant pivoter l’écran, expliquez-le-moi.

— Ce sont des frais de structure, mademoiselle Bellandi.

— Je sais lire l’intitulé. Je vous demande pourquoi ils augmentent de trente pour cent alors que vous avez fermé un site.

Il avait regardé mon père.

— C’est à moi que vous parlez, avais-je ajouté. Il ne connaît pas la réponse non plus.

Ce jour-là, mon père avait cessé de m’inviter aux réunions pour montrer ma robe.

Il avait commencé à me cacher les dossiers qu’il ne voulait pas que je lise.

Je dirigeais ma société. Lui conservait le contrôle du reste du groupe, de ses dettes et d’accords conclus avec Lorenzo derrière des portes fermées. Mon pouvoir était réel, mais il n’était pas illimité. Je ne pouvais pas corriger ce qu’on me dissimulait en devinant les chiffres au travers des murs.

Lorsque je finis par obtenir les comptes complets, je compris pourquoi on avait soudain besoin de ma signature.

Et pourquoi le nom de Dante Orsini allait bientôt apparaître dans ma vie.

La peur avait changé de chambre le soir de mes huit ans.

Elle n’avait jamais retrouvé le chemin du retour.

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