Chapitre 01 – 🎼 Prélude des silences
La chaleur de Sumeru lui collait encore à la peau lorsque Hirakû posa le pied dans une salle sombre. Le contraste fut saisissant. La froideur implacable des lieux avait effacé toute la luxuriance de la jungle environnante.
Le bureau exhalait ce mélange de poussière et de papier vieilli. La lumière filtrait à travers les branches d’un arbre immense et tamisait la pièce d’une clarté imparfaite.
Son ombre s’étendait jusqu’au bureau et effleurait l’homme assis derrière. Droit et impassible.
— Vous ne remplissez pas les critères. Je ne peux pas vous accorder l’accès.
La phrase tomba sans détour, tranchante comme une lame. Ce « rendez-vous » s’avérait plus expéditif que son propre procès, douze ans plus tôt.
Hirakû grinça des dents face à l’indifférence souveraine du jeune homme. Lorsqu’elle s’approcha, le pas martelant le parquet, il leva enfin la tête.
Il fronçait légèrement les sourcils en identifiant l’origine du bruit parasite qui perturbait son calme.
Alhaitham était l’un des meilleurs érudits de l’Académie. Son intelligence égalait le charme naturel qu’il dégageait, malgré le mépris évident qu’il portait aux interactions sociales.
Pourtant, ce matin-là, une personne osa lui tenir tête et fit voler en éclats sa routine.
— Vous êtes en train de me dire…
Elle hachait ses mots; le rouge lui montant aux joues. Mais elle gardait les lèvres serrées pour contenir l’insulte qui menaçait d’éclater.
— Que j’ai traversé le désert pendant deux jours… juste pour que vous me disiez que je n’ai pas le droit de consulter les archives parce que je suis une étrangère ?!
Ses iris noisettes, soutenaient le regard émeraude d’Alhaitham.
Une chaleur soudaine se diffusa le long de son épaule, comme si le rayon d’un soleil invisible venait de l’effleurer.
Mais cette fois-ci, s’en était trop. Son cœur cognait ses cotes d’une violence fulgurante.
Le ton montait, mais Alhaitham restait de marbre, intrigué par l’audace de l’étrangère. Il avança légèrement la tête, les coudes sur la table, les doigts joints sous le menton. La tension vibrait encore dans l’air. Chacun de ces gestes étaient évalué d’une précision chirurgicale.
— Vous êtes bien la première étrangère à me faire un scandale pour un refus administratif, finit-il par lâcher.
L’absence d’émotion qu’Hirakû décelait chez son interlocuteur la piqua au vif. Il était clair que s’il était à Méropide, cela ferait longtemps qu’elle lui aurait réglé son compte dans l’arène de Pancrace.
Respire… évitons de donner plus de travail à Wriothesley, pensa-t-elle pour se calmer. Il n’en avait absolument pas besoin.
— Un tel scandale, vous dites ?! cingla-t-elle.
Hirakû plaqua ses mains sur le bureau, ignorant qu’elle venait de franchir une frontière qu’Alhaitham n’autorisait à personne.
— Eh bien, permettez-moi de vous dire qu’il n’est pas nécessaire de juger les gens sur les apparences, quand vous ignorez tout de leur passé.
Alhaitham ne cilla pas. Sa désinvolture restait intacte, seule une lueur plus sombre dans son regard trahissait la rigidité de sa posture.
Hirakû sonda ses prunelles à la dérobée. Ce vert olive, où dansait un éclat rouge, ne reflétait qu’une arrogance insupportable.
Elle cligna des paupières. Elle retrouva son sang-froid et fit volte-face, frappant le parquet avec rage.
La porte claqua dans un fracas assourdissant, laissant le Scribe seul dans un silence qui n’avait plus rien de paisible.
Alhaitham demeura immobile un instant, le regard rivé sur le seuil vide. Un soupir finit par rompre le silence. Il plongea de nouveau son attention sur son manuscrit, agacé par l’interruption de sa concentration.
Cette étrangère l’avait dévisagé sans ciller. Pas un seul étudiant n’aurait soutenu son regard avec une telle insolence.
Malgré son calme, sa pensée dérivait vers cette silhouette et l’écho de sa voix. Un rouage, dans son esprit, venait de se bloquer. Cette sensation échappait à ses équations habituelles. Il ne la connaissait pas, et pourtant, une dissonance inconnue s’accrochait encore dans son tumulte.
Lorsqu’elle quitta le secteur administratif de l’Académie, le pas lourd, Hirakû échappa un long soupir.
Ses prunelles brillaient aux coins de ses yeux.
Elle n’avait jamais été sereine à l’idée de venir ici, bien que ce choix fût le sien.
L’étendue vertigineuse de la ville, le vacarme qui l’agressait et les regards indiscrets pesant sur ses vêtements, l’enfermaient dans un gouffre. Un abîme plus étouffant encore que celui de la forteresse de Méropide.
Le crépuscule s’étira rapidement sur les dômes de Sumeru quand Alhaitham tourna la poignée de son appartement.
À l’intérieur, une silhouette se courbait sur la table basse, noyée sous un océan de plans et d’esquisses colorées.
Au bruit des pas dans le couloir, l’homme se redressa d’un bond.
— Tu rentres enfin… Tu sais que je t’ai gardé du thé chaud ?
Cette personne assise, mi-inquiète, mi-fatiguée, était l’un des rares hommes à faire partie de la vie intime d’Alhaitham.
Bien qu’une routine confortable et sécurisante pour le Scribe y soit installée, les deux étaient opposés en tous points.
Kaveh était un architecte de métier et extrêmement passionné. Possiblement trop, à l’instar du jeune homme qui, lui, se contentait d’exercer des activités beaucoup plus calmes à l’abri de l’agitation de Sumeru.
Alhaitham hocha la tête et s’assit à ses côtés, attrapant la tasse fumante que Kaveh lui tendait.
Un silence serein s’installa. Ces habitudes, presque maniaques, le rassuraient.
— Journée compliquée ? rétorqua Kaveh, la voix douce.
Son regard délaissa ses croquis pour observer les volutes de vapeur au-dessus de la tasse d’Alhaitham. Il comprenait que quelque chose d’inhabituel s’y était produit.
— Une étrangère a tenté de me tenir tête pour accéder aux archives, soupira Alhaitham d’un ton égal.
Les yeux de Kaveh s’arrondirent, si bien qu’il lâcha spontanément son crayon qui tomba au sol.
— Tiens donc… Elle a survécu à ton sarcasme glacial ?
Un coin des lèvres d’Alhaitham tressaillit, comme si un rictus menaçait d’apparaître.
— Visiblement. Elle est même repartie en claquant la porte.
Les éclats de rire de Kaveh vibraient chaleureusement dans la maison.
— Voilà qui doit être la première personne depuis longtemps à te bousculer un peu.
Alhaitham ne répondit pas. Ses doigts jouaient distraitement avec l’anse de sa tasse.
Kaveh se remit à ses croquis en sifflotant. C’était rare que le Scribe raconte ses journées, et celle-ci semblait particulière.
Pourtant, sous cette complicité familière, subsistait une distance invisible que ni l’un ni l’autre ne parvenait à combler.
La pluie tombait sans relâche depuis des jours quand Hirakû franchit de nouveau le seuil de l’Académie.
Dehors, la ville grondait sous l’averse, mais l’enceinte de l’établissement offrait un refuge de pierre et de silence.
Sous les voûtes de la bibliothèque, le claquement de ses talons brisait le silence des rangées de vieux grimoires. Chaque pas sur le carrelage froid résonnait comme un aveu d’hésitation dans l’immensité des lieux.
À cette heure, seuls quelques responsables et une poignée d’élèves occupaient les tables de travail dans une atmosphère cérémonielle.
Hirakû prit place à un bureau. Ses yeux se perdirent dans le vide, tandis que ses doigts noués sur son carnet trahissaient l’agitation qui cognait contre ses côtes.
Elle n’avait pas remarqué la silhouette installée à quelques mètres d’elle.
Dans l’ombre d’une alcôve, Alhaitham était déjà là.
Plongé dans ses lectures, une tasse de café à portée de main, Alhaitham leva doucement la tête, distrait par l’odeur de la pluie. Ses échos inhabituels rompirent le calme et l’extirpèrent de ses théorèmes.
Immobile, il la scruta avec une minutie irréprochable.
Hirakû posa délicatement ses affaires humides sur le bois de la table. Elle sortit un carnet, quelques stylos et un morceau de parchemin usé qu’elle déplia nerveusement.
Alhaitham tenta de se replonger dans sa lecture, mais un souffle glissait jusqu’à ses oreilles. Il frottait machinalement le bout de son livre et sauta quelques lignes.
La conclusion qu’il s’imposait, lui montrait qu’elle n’était pas ici par hasard.
Ce ne sont pas tes affaires.
C’est alors que le souvenir de leur première altercation, et de l’impression détestable qu’il lui avait laissée, l’effleura.
Le cliquetis d’une aiguille d’une horloge affichage dix heures.
Alhaitham finit par ramasser son matériel pour partir et jeta un dernier regard vers la jeune femme.
Elle semblait absorbée par ses recherches, mais le Scribe ne fut pas dupe : son application n’était qu’une façade.
Pour une raison qui lui échappait, un pli imperceptible étira le coin de ses lèvres, esquissant un sourire que lui seul pouvait sentir, avant qu’il ne s’enfonce dans la journée éprouvante qui l’attendait.
Hirakû n’avait pas vu le temps passer.
Perdue dans ses pensées, à l’opposé de la rigueur des érudits locaux, un bâillement décrocha sa mâchoire. Elle camoufla aussitôt le geste dans le creux de ses paumes, comme si elle craignait d’avoir commis un sacrilège.
Lorsqu’elle passa devant le hall de l’Académie où les étudiants discutaient encore de leurs partiels bien trop compliqués, elle s’arrêta brusquement.
Immobile, un détail retint son attention qui glissait comme un frisson.
Dormant sur une estrade sous un halo éclatant, un piano reposait. Il baignait par la lumière comme s’il attendait qu’on lui redonne une voix.
Le monde se tut. Les souvenirs lorsqu’elle jouait de ses émotions prirent place dans son esprit. Wriothesley, son frère de cœur, lui avait appris à jouer quelques notes. L’echo de la mélodie, faisait résonner et redonnait de la couleur au milieu hostile qu’était la prison de Méropide.
— C’est le piano que vous regardez, mademoiselle ?
Une voix d’une inconnue tinta près d’elle. Elle cligna des yeux, encore hypnotisée par l’instrument qui l’ensorcelait.
— Personne n’en joue depuis longtemps, il sera bientôt enlevé et détruit, soupira l’étudiante.
Cette dernière dévisagea Hirakû, surprise de ne voir aucun uniforme officiel sur ses épaules.
Hirakû fronça les sourcils. Un frisson glacial l’enveloppa. Elle refusait de laisser son chant s’éteindre.
— Plus maintenant, affirma-t-elle la voix basse.
Ses yeux brillaient à l’éclat des mosaïques.
L’étudiante la suivit du regard, muette et déroutée : elle sentait que l’étrangère n’était déjà plus là.
Ses pas reprirent une route comme si c’était une évidence.
Elle s’installa sur le siège, son cœur s’emballait si fort que les palpitations vibraient jusque dans ses os.
Cela faisait longtemps qu’elle n’avait plus ressenti ce vertige. Le pouvoir qu’étaient l’imagination et la création à partir de rien.
Dans le hall, les murmures s’apaisèrent. La foule, au loin, regardait encore d’un œil discret la silhouette inconnue qui osait effleurer l’instrument ignoré. Certains la scrutaient avec mépris et d’autres étouffaient un rire moqueur.
Hirakû ferma lentement les yeux. Elle chercha à s’imprégner d’un instant qu’elle avait figé dans sa mémoire. Ses doigts hésitèrent. Elle effleura les touches poussiéreuses comme si elle craignait de réveiller un fantôme endormi.
Le prélude, d’abord timide, se brisait dans le silence. Elles semblaient maladroites, presque fragiles, mais elles portaient déjà un souffle qu’elle avait perdu depuis longtemps.
La mélodie se déploya. Ses mains, incertaines, se mirent à glisser avec plus d’assurance. Les notes s’enchaînaient, douces, mais insistantes, comme si elles s’obstinaient à lui rappeler qu’elle n’avait rien oublié.
Chaque harmonie qui s’enfonçait sous ses doigts, vibraient dans son corps tandis que sa poitrine se soulevait au rythme des accords.
Dans la douce aria qui se propageait comme une flamme apaisante dans l’immensité de l’Académie, ses sourcils se froncèrent alors qu’elle luttait pour ne pas déborder. Ce chant, pourtant simple, portait en elle tous les mots qu’elle n’aurait jamais su dire à voix haute.
Alhaitham, tiré de son tumulte intérieur, perçut depuis la salle des archives l’écho d’un bruit sourd. Ce n’était pas le brouhaha habituel de l’après-midi. Il se demanda quelle âme assez inconsidérée se permettait de briser un silence que tous, ici, respectaient.
Ses pas mécaniques s’arrêtèrent dans l’angle d’une ombre. Ses yeux affûtés cherchèrent l’origine de ce son anormal pour se poser, une fois encore, sur cette jeune femme baignée d’une lumière trop vive.
Le Scribe fixa le visage d’Hirakû. Ses traits tressaillaient au rythme de la mélodie qu’elle dirigeait d’une main experte. Ses sourcils se fonçaient comme si, derrière chaque note, elle libérait des paroles enchanteresses. Même s’il n’en saisissait pas le sens, une vibration résonna au fond de lui tandis que la musique l’enveloppait encore.
Il en oublia l’ouvrage qu’il tenait. Ses prunelles restèrent figées sur ces expressions que lui-même n’abordait jamais.
— C’est une Fontainoise, pas étonnant, ils aiment bien faire du bruit.
L’élève qui se tenait droit, les bras croisés, avait levé la voix. La pique médisante interrompt l’analyse d’Alhaitham.
— Ayez l’audace de faire de même, on en reparlera après, répliqua Alhaitham, sans même lui accorder un regard.
Alhaitham aurait pu rester de marbre et ignorer comme à son habitude. Mais par simple respect, il écoutait, reprenant les pages théoriques de son bouquin. L’air qui flottait encore donnait un étrange aspect à sa propre lecture.
Quand les notes s’évanouirent, Hirakû revint à elle. Le quotidien reprit son cours, indifférent à la tempête qu’elle venait de traverser.
Mais, elle n’était plus la même. Elle avait enfin donné une voix à ce silence qu’elle portait en elle depuis son premier jour à Sumeru.
Seule face à son reflet sur le bois verni, elle sourit pour elle-même.
— Je n’ai pas oublié, Wrio… souffla-t-elle, comme un secret confié aux touches qui s’étaient enfin tues.



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