Prologue: L'heure silencieuse
Séoul ne dort jamais vraiment, mais à cette heure-là, elle murmure. Il est exactement 3h15 du matin. Dans l’obscurité feutrée de son studio, seul l’écran de l’ordinateur diffuse une lueur bleutée, blafarde, se reflétant dans les yeux cernés de Bang Chan. Le casque audio vissé sur les oreilles, il écoute la même boucle de trois secondes en boucle depuis plus d’une heure. Quelque chose n’va pas. La mélodie est là, les notes s’enchaînent sur le papier, mais l’émotion sonne faux. Ou peut-être est-ce lui qui est vide ? Le poids des derniers mois pèse sur ses épaules. Les tournées à rallonge, les plannings millimétrés, les attentes du monde entier, et ce rôle de pilier qu’il doit endosser sans jamais fléchir. Chan soupire, une inspiration tremblante, et pose ses mains massives sur son clavier MIDI. Le silence du bâtiment de JYP est lourd, presque étouffant, interrompu seulement par le bourdonnement lointain d’un climatiseur et les battements de son propre cœur, trop rapides. Il enlève son casque, se frotte le visage de ses paumes, fatigué de cette solitude qu’il s’est lui-même imposée. C’est le prix à payer pour la perfection. Pourtant, ce soir-là, un détail vient briser la routine. Un grincement léger. Un écho feutré dans le couloir pourtant désert du département de mixage, à l’étage au-dessus. Un bruit de pas discret, presque imperméable, suivi du déclic familier d’une porte de studio qu’on entrouvre. Franchissant par habitude machinale la ligne de son bureau, Chan fronce les sourcils. Personne n’est censé être ici à cette heure. Surtout pas quelqu’un qui trifouille les fréquences de la cabine d’enregistrement adjacente, générant un léger larsen dans ses propres moniteurs. Intrigué et fatigué de tourner en rond dans ses pensées, il se lève, glisse ses mains dans les poches de son large sweat à capuche noir et pousse sa porte. Dans la pénombre du couloir, éclairé seulement par les bandes de LED rouges des équipements audio, une silhouette est de dos, penchée au-dessus d’une table de mixage. Une jeune femme aux cheveux sombres attachés en un chignon lâche, les écouteurs autour du cou, absorbée par son travail comme si le monde extérieur n’existait pas. C’est Kang Ji-an. Et lorsque, sans le faire exprès, Chan racle sa gorge dans le silence, elle sursaute et se retourne. Leurs regards se croisent dans la pénombre. À cet instant précis, au milieu de la nuit et du chaos de leurs vies respectives, leurs fréquences s’accordent pour la première fois. Le temps semble se suspendre entre les consoles de mixage et les câbles qui serpentent sur le sol. Kang Ji-an retient son souffle. Ses yeux sombres, d’abord écarquillés par la surprise, se posent sur l’homme planté dans l’embrasure de la porte. Malgré les mèches rebelles, la fatigue apparente et le sweat over size qui le rajeunit, elle le reconnaît instantanément. C’est Bang Chan. Le leader de Stray Kids. Celui dont le visage s’affiche sur les écrans géants de Séoul et les plateformes musicales du monde entier. Pourtant, ce qu’elle lit dans son regard en cet instant précis n’a rien d’une idole inaccessible : c’est une profonde, une immense fatigue. La même que celle qui la maintient éveillée nuit après nuit.
- Je... murmure Ji-an, sa voix légèrement voisée par les heures de silence, je ne savais pas que le studio d’à côté était occupé. Je ne voulais pas faire de bruit.
Chan esquisse un sourire imperceptible, un mélange d’amusement et de soulagement face à cette intrusion inattendue qui brise enfin sa solitude. Il s’avance de quelques pas, s’appuyant contre le montant de la porte, les bras croisés.
- Ne t’inquiète pas, répond il d’une voix basse, teintée de son accent australien si caractéristique. À vrai dire... j’avais l’impression d’être le seul fantôme qui hantait cet endroit.
Ji-an baisse les yeux un instant, remarquant les partitions froissées et les tasses de café vides qui jonchent le bureau à travers la porte entrouverte de Chan. Une lueur de compréhension traverse son regard.
- 3h15, hein ? murmure-t-elle doucement en jetant un œil à sa propre montre. C’est l’heure où les idées les plus folles prennent vie... ou où l’on finit par perdre la tête.
Chan la regarde, surpris par son aplomb et par cette connexion immédiate, presque intuitive, qui s’établit entre leurs deux solitudes. Pour la première fois depuis des semaines, le bourdonnement incessant dans sa tête s’estompe, remplacé par le son de cette voix inconnue.
- Peut-être bien les deux, répond il doucement, un brin de curiosité s’allumant enfin dans ses yeux cernés. Et toi, qu’est-ce qui te retient éveillée à cette heure-ci, preneuse de fantômes ?
Ji-an esquisse un sourire discret, un de ceux qui ne touchent que les coins des lèvres, avant de désigner l’écran de sa console.
- Je cherchais une fréquence perdue. Il semblerait qu’on ait tous les deux du pain sur la planche.
Alors que le silence retombe entre eux, il n’est plus lourd ni oppressant. Il est suspendu, chargé de promesses. Et tandis que l’aiguille de l’horloge avance doucement vers 3h16, Bang Chan comprend que cette nuit ne ressemblera à aucune autre.



![Fated to My Ex- Best Friend [Moving to Galatea]](https://cdn-gcs.inkitt.com/vertical_storycovers/ipad_49edb1dbf9a28b50b9c4d68d8598359b.jpg)




