Chapter 1
Le jeudi des roses
Il faisait trente-quatre degrés à l'ombre, et il n'y avait pas d'ombre dans la rue Saint-Joseph.
Annie Mercier avait ouvert la porte de la boutique toute grande, dans l'espoir de faire entrer un peu d'air, mais c'était surtout la chaleur qui entrait, lourde, collante, et l'odeur de l'asphalte qui ramollissait au soleil. Le vieux ventilateur du comptoir tournait la tête de gauche à droite comme quelqu'un qui dit non, encore et encore, sans jamais se fatiguer.
— Gérard fait pitié, dit Sandrine en passant devant le grand ficus du coin.
— Gérard fait toujours pitié, répondit Annie. C'est sa personnalité.
Le ficus était arrivé à la boutique trois ans plus tôt et personne n'avait jamais voulu l'acheter. Il avait perdu la moitié de ses feuilles la première année, l'autre moitié avait repoussé de travers, et Annie avait fini par lui donner un nom pour qu'il se sente moins seul. Depuis, chaque plante invendue avait droit au sien. Il y avait Gérard le ficus, Ginette la fougère, et Monsieur Côté, un cactus qui piquait tout le monde sauf elle.
Sandrine levait les yeux au ciel chaque fois. Mais Annie l'avait déjà surprise, un matin, en train de dire bonjour à Monsieur Côté.
Annie arrosa Gérard en fredonnant un vieil air de Beau Dommage, une chanson que sa mère écoutait le dimanche en faisant la vaisselle. Elle fredonnait toujours en travaillant. Elle ne s'en rendait même plus compte. C'étaient les clients qui le lui faisaient remarquer, parfois, avec un sourire, et elle rougissait comme une adolescente.
Quarante ans, et elle rougissait encore.
Le téléphone vibra dans la poche de son tablier. Un message de Jean-Philippe.
Il fait 22 à Moncton. Tu devrais venir me voir. Je t'attends toujours, tu sais.
Annie sourit, sans vraiment savoir quoi répondre. Jean-Philippe était gentil. Patient. Il l'attendait depuis deux ans, à neuf heures de train de Québec, et ne lui avait jamais rien reproché. Il était ce que sa mère aurait appelé « un bon parti ». Le genre d'homme qu'on serait folle de laisser passer.
Bientôt, écrivit-elle. Comme toujours.
Elle rangea le téléphone et retourna à ses roses.
C'était la partie de son travail qu'elle préférait. Couper les tiges en biais, enlever les épines une à une, retirer les pétales abîmés pour ne garder que les plus beaux. Sa grand-mère lui avait appris ça, petite, dans le jardin derrière la maison de Lévis. « Une rose, ma belle, c'est comme une personne. Faut enlever ce qui pique pour voir ce qu'elle a de beau. »
Annie avait rêvé, toute sa vie, d'avoir sa propre boutique. Un petit local avec une grande vitrine, des seaux de fleurs sur le trottoir, son nom peint en lettres dorées au-dessus de la porte. Elle avait même déjà choisi le nom. Elle ne l'avait jamais dit à personne, de peur que ça porte malheur.
Un jour, se disait-elle. Comme elle se disait qu'un jour, elle apprendrait à nager. Qu'un jour, elle verrait la mer en Gaspésie. Qu'un jour, elle prendrait une décision juste pour elle, sans se demander si ça dérangeait quelqu'un.
Un jour.
La clochette de la porte tinta, même si la porte était déjà ouverte. Annie l'avait installée pour ça : pour entendre les gens entrer, même l'été.
Un homme se tenait sur le seuil, essoufflé, la chemise collée au dos, les cheveux en bataille comme s'il avait marché longtemps sous le soleil. La quarantaine, un visage doux, des yeux qui hésitaient entre le gris et le bleu. Il avait l'air de quelqu'un qui était entré dans la mauvaise boutique et qui ne savait pas comment ressortir sans être impoli.
— Bonjour, dit Annie. Je peux vous aider ?
Il la regarda.
Elle ne l'oublierait jamais, ce regard. Comme si quelqu'un venait d'éteindre le bruit de la rue.
— Je... oui. Donnez-moi... euh. Donne-moi des roses.
Il ferma les yeux une seconde, visiblement mortifié.
— Excusez. C'est la chaleur. Je tutoie les gens quand j'ai chaud.
Annie éclata de rire. Un vrai rire, pas celui qu'elle réservait aux clients.
— C'est correct. Moi aussi, quand il fait trente-quatre degrés, je dis des niaiseries. Quelle sorte de roses ?
— Je sais pas. Des belles.
— Elles sont toutes belles, ici. Sinon, je les vends pas.
Il sourit, un peu gêné, et regarda les seaux alignés le long du mur. Des blanches, des jaunes, des roses pâles, des rouges profondes.
— C'est pour quelle occasion ? demanda-t-elle.
Il y eut un silence. Un tout petit silence, mais Annie le remarqua. Elle remarquait toujours ce genre de chose.
— Un rendez-vous, dit-il.
— Ah.
Elle ne savait pas pourquoi ce « ah » lui était sorti comme ça, un peu trop bas, un peu déçu. Elle se reprit aussitôt, avec son sourire de fleuriste.
— Alors, il vous faut des rouges.
— Pourquoi ?
— Les roses ont toutes un sens, vous savez. La blanche, c'est la pureté, les débuts. La jaune, c'est l'amitié. La rose pâle, c'est la tendresse. Et la rouge...
Elle sortit une rose du seau, la tourna lentement entre ses doigts.
— La rouge, c'est l'amour. Le vrai. Celui qui fait peur.
Il la regardait tenir la rose, et il mit un moment à répondre.
— Va pour les rouges.
— Combien ?
— Une douzaine. Non. Oui. Une douzaine.
Annie prépara le bouquet avec plus de soin que d'habitude, sans trop savoir pourquoi. Elle choisit les plus belles une à une, coupa les tiges, enleva les épines comme sa grand-mère le lui avait appris. Elle ajouta un peu de gypsophile, puis l'enleva, puis le remit. Elle enveloppa le tout dans du papier kraft et noua un ruban crème.
L'homme la regardait faire sans rien dire. Elle sentait ses yeux sur ses mains.
— Elle est chanceuse, dit Annie en lui tendant le bouquet.
— Qui ?
— Votre rendez-vous.
Il prit les fleurs. Il ouvrit la bouche, comme pour dire quelque chose. Puis il la referma.
— Merci, dit-il seulement.
Il paya, se dirigea vers la porte, et s'arrêta une seconde sur le seuil, dans la lumière blanche de l'après-midi.
— Vous fredonniez Beau Dommage, quand je suis entré.
Annie sentit ses joues chauffer.
— Je sais pas de quoi vous parlez.
— Ma mère l'écoutait le dimanche, dit-il avec un petit sourire. En faisant la vaisselle.
Et il disparut dans la chaleur de la rue Saint-Joseph.
Annie resta un long moment immobile derrière le comptoir, le cœur bizarrement agité, comme quand on entend une chanson qu'on connaît sans arriver à se rappeler d'où.
— Ben voyons, dit Sandrine en sortant de l'arrière-boutique. T'es toute rouge.
— C'est la chaleur.
— C'est ça.
Annie se pencha pour ramasser les retailles de tiges sur le comptoir, et c'est là qu'elle la vit : une rose rouge, tombée du bouquet sans que personne s'en aperçoive, la tige cassée net, juste sous la fleur.
Elle aurait dû la jeter. Une rose sans tige, ça ne se vend pas.
Au lieu de ça, le soir, dans son petit appartement de la rue de la Couronne, elle sortit de sa bibliothèque le vieux recueil de poèmes de sa grand-mère, celui dont la couverture tombait en morceaux. Elle y avait déjà fait sécher quelques fleurs, au fil des années. Une marguerite de son premier jour à la boutique. Un brin de lilas de l'enterrement de sa mère.
Elle glissa la rose entre deux pages, referma le livre doucement, et posa une pile de dictionnaires par-dessus.
Elle n'aurait pas su dire pourquoi elle faisait ça.
Elle savait seulement qu'elle n'avait jamais vu personne la regarder comme ça. Comme si elle était la seule chose qui comptait, dans une boutique pleine de fleurs.
Et qu'il les avait achetées pour une autre.



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