Chapitre I : Un seul battement pour deux
On les appela Noire et Blanche, le premier soir, avant même de leur trouver de vrais prénoms, parce que l'une était née la première, dans un cri plein de vie, et l'autre juste après, si silencieuse que la sage-femme avait cru, une seconde entière, qu'elle était morte.
Elles s'appelaient, en vérité, Camille et Adèle. Mais dans la maison des Fontaine, sur la colline de Verchamps, on continua longtemps, à voix basse, à les distinguer ainsi : Camille la vive, Adèle la douce, comme on distingue une flamme de son reflet dans une vitre, sans jamais être tout à fait sûr de laquelle des deux réchauffe vraiment la pièce.
La sage-femme, cette nuit-là, avait posé sa main sur chaque petite poitrine, comme le voulait la coutume de Verchamps, une coutume si ancienne que plus personne ne savait pourquoi on la respectait encore. Elle avait pâli, avait recommencé, puis avait demandé qu'on fasse sortir le père.
« Un seul cœur, avait-elle murmuré à la mère, épuisée, à peine consciente. Madame Fontaine, il n'y a qu'un seul cœur, pour les deux. »
« C'est impossible, avait soufflé la mère.
— Je l'ai déjà vu deux fois dans ma vie, avait dit la sage-femme, à voix plus basse encore. Une fois dans mon village natal. L'autre fois, ma propre grand-mère me l'a raconté, avant moi. Ça se transmet, dans certaines familles. Pas toujours. Mais toujours par deux, quand ça arrive. »
Elle avait ajouté, avant de partir, comme on referme une porte sur un secret trop lourd pour les épaules d'une seule maison :
« Ne les séparez jamais plus longtemps qu'il ne faut. Et priez, madame, pour qu'aucune des deux ne tombe amoureuse avant l'autre. »
Personne, à Verchamps, ne reparla jamais ouvertement de ce battement unique. On le sut, pourtant, comme on sait toujours, dans les petits villages, les choses qu'on préfère ne pas nommer : au regard des mères qui, croisant les jumelles Fontaine sur le chemin de l'école, se signaient discrètement ; à la manière dont le curé, chaque dimanche, bénissait les deux fillettes d'un même geste, comme s'il craignait d'en oublier une.
Camille et Adèle, elles, grandirent sans y penser vraiment.
Elles partageaient tout, naturellement, sans effort : un lit, des robes, des rêves qu'elles se racontaient au réveil et qui se ressemblaient tant qu'elles finirent par ne plus savoir laquelle des deux avait rêvé quoi. Quand Camille se coupait le doigt, Adèle, à l'autre bout du jardin, portait sa propre main à sa bouche avant même d'avoir entendu crier sa sœur. Quand Adèle pleurait, la nuit, d'un chagrin d'enfant sans cause précise, Camille se réveillait en même temps, comme tirée du sommeil par une corde invisible tendue entre leurs deux poitrines.
« C'est parce que nous n'avons qu'un seul cœur, expliquait Adèle, la plus rêveuse des deux, à qui voulait l'entendre. Alors il faut bien qu'il batte pour nous deux en même temps. »
Camille, plus terre à terre, haussait les épaules.
« C'est parce que nous sommes sœurs. C'est tout. »
Elles avaient dix ans, alors, et le mot amour ne signifiait, pour l'une comme pour l'autre, rien de plus qu'un chien à caresser, une mère à embrasser le soir, une sœur à qui tenir la main dans le noir.
Leur père, Elzéar Fontaine, marchand de bois prospère, n'aimait pas qu'on parlât de superstitions sous son toit.
« Un cœur, deux cœurs, disait-il, agacé, quand sa femme, certains soirs, se laissait gagner par l'inquiétude. Elles sont en bonne santé, elles courent, elles rient, elles mangent comme des chevaux. Je me moque de savoir combien de cœurs elles ont, tant qu'ils battent. »
Il n'avait pas tort, en apparence. Camille et Adèle grandirent fortes, joyeuses, sans qu'aucun médecin ne trouvât jamais, en les auscultant séparément, quoi que ce fût d'anormal : chacune, examinée seule, semblait avoir un cœur parfaitement ordinaire, qui battait à sa place, dans sa poitrine, comme n'importe quel cœur d'enfant en bonne santé.
C'était seulement lorsqu'on les examinait ensemble, dans la même pièce, l'oreille collée successivement sur l'une puis sur l'autre poitrine, qu'un médecin un peu plus attentif que les autres avait fini par remarquer, un jour, une chose qu'il n'osa jamais consigner dans son rapport officiel : les deux battements, parfaitement synchrones, ne faisaient, à la vérité, jamais entendre qu'un seul rythme, comme si une horloge unique, cachée quelque part entre les deux enfants, actionnait deux aiguilles identiques.
Il rangea son stéthoscope, ce jour-là, sans un mot, et ne revint jamais chez les Fontaine.
Leur différence, pourtant, s'affirma peu à peu, comme s'affirme, sur un même tissu, la trame et la chaîne : indissociables, et pourtant jamais tout à fait pareilles.
Camille aimait le grand air, les chevaux, les courses dans les bois de son père jusqu'à s'écorcher les genoux. Elle parlait fort, riait plus fort encore, et les garçons du village, dès qu'elle eut quatorze ans, commencèrent à se retourner sur son passage avec cette gaucherie particulière des amoureux qui ne savent pas encore qu'ils le sont.
Adèle, elle, préférait les livres, le piano de sa mère, les après-midi passés à broder près de la fenêtre en regardant sa sœur galoper au loin. Elle n'était pas moins belle que Camille : elle était belle autrement, d'une beauté plus tranquille, qui demandait qu'on s'y attarde un peu pour la voir vraiment, et que peu de gens, à Verchamps, prenaient la peine de remarquer, aveuglés qu'ils étaient par l'éclat plus immédiat de sa sœur.
« Tu devrais sortir plus, lui disait parfois Camille, essoufflée, les joues rouges, en rentrant de ses courses.
— Je sors, répondait Adèle, avec un sourire tranquille. Je sors avec toi. Je n'ai jamais eu besoin d'aller plus loin que là où tu es. »
Elle le disait sans tristesse, sincèrement, comme une évidence.
Personne, à cet âge-là, n'aurait pu deviner que cette phrase, si douce en apparence, contenait déjà, en germe, tout ce qui allait suivre.
L'été de leurs seize ans, un jeune homme nommé Baptiste Rivière vint s'installer à Verchamps, neveu du notaire, envoyé passer la belle saison loin d'une ville où sa santé fragile inquiétait sa mère.
Il avait des manières douces, une conversation qui ne cherchait jamais à briller, et cette qualité rare, chez un garçon de son âge, de vraiment écouter ce qu'on lui disait plutôt que d'attendre son tour de parler.
Il rencontra les deux sœurs le même jour, dans le même jardin, présenté par le curé lors d'une fête paroissiale, et il les salua toutes les deux avec la même politesse égale, sans que rien, ce jour-là, ne laissât deviner vers laquelle, de Camille ou d'Adèle, son cœur à lui finirait par pencher.
Camille, ce soir-là, rentra en riant, convaincue d'avoir fait la conquête d'un jeune homme charmant de plus, parmi tant d'autres.
Adèle, elle, ne dit presque rien du dîner, ce soir-là, sinon, une fois couchées, dans le noir de leur chambre commune, une phrase qu'elle regretta aussitôt, sans savoir pourquoi elle l'avait prononcée :
« Tu as remarqué comme il regarde, quand il écoute vraiment quelqu'un ? »
Camille, déjà à moitié endormie, ne répondit rien.
Mais quelque part, entre les deux lits, dans l'obscurité tranquille de cette nuit d'été, un seul cœur, ancien, patient, jaloux depuis toujours sans jamais en avoir eu l'occasion, se mit, imperceptiblement, à écouter, lui aussi.








