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Avant Octobre

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Summary

Une femme enquête sur son enlèvement avec l'aide de son ravisseur.

Status
1d ago
Chapters
1
Rating
n/a
Age Rating
18+

Chapitre 1

La pluie avait commencé il y a vingt minutes. Juste au moment où j’avais décidé qu’une fois mon assiette finie, je décollerai du restaurant. Même pas une vraie pluie franche qui tomberait drue. Non, juste celle légère, fine et désagréable qui colle les cheveux au visage.

Demain ça ferait cent quatre-vingt-cinq jours que tout avait vacillé. Un peu plus de six mois, que j’avais dû réapprendre à vivre normalement. A peu près.

Trois jours d’enfermement. De captivité, dans une cave inconnue, sans fenêtre, ni personne à qui parler. Attacher comme un animal qu’on envoie à l’abattoir.

Les yeux bandés quand la voix qui m’a réveillé m’a expliqué la situation. Et également quand on m’a annoncé le choix d’Adrien, mon futur époux.

Ma vie, ou celles d’innombrable personne.

Sa fiancée, ou empêcher cette transaction hors norme d’armes qui auraient finies entre les mains de personnes dont on ne souhaite jamais croiser la route. Comme celles qui me retenaient, par exemple.

Il avait fait le bon choix, bien sûr. Le bien du plus grand nombre. Le choix moral.

Et évidemment je l’avais compris. Bien sûr que j’avais compris. Tout le monde le comprenait.

C’est probablement ça le pire.

Comment lui reprocher quelque chose pareil ? Je ne pouvais même pas le lui reprocher. L’insulter de tous les noms, de monstre, m’aurait certainement soulagé, ne serait-ce qu’un peu. Mais je ne pouvais pas. Adrien avait simplement fait ce qu’un homme bien aurait fait.

Et moi j’avais passé, je le saurais une fois sortie, trois jours dans cette pièce, sans savoir si on allait me tuer, me torturer, me laisser mourir de faim… Revendre mes organes ? Me vendre en guise d’esclave à l’autre bout du monde, ou me prostituer ? A peu près tous les scénarios possibles et imaginables m’avaient évidemment traversé l’esprit.

Mais rien. Rien de tout ça ne s’était produit, et quelque part, quelqu’un avait décidé de me relâcher. Juste comme ça.

Je ne savais pas quelle « bonne » âme avait décidé de ça.

Mais une fois relâchée, au milieu de nulle part, et être parvenue à retourner chez moi, je savais qui m’avait fait enlever. Et les circonstances.

Viktor Sokolov.

C’est lui qui avait fait chanter Adrien. C’est lui également la voix qui m’avait annoncée, avant que je ne sente une piqure dans le bras, et que je sombre, le choix d’Adrien.

C’est sur lui que, depuis, j’enquête. Pourtant, le flic c’est Adrien. Mon ex.

Parce qu’évidemment, depuis tout ça, ma vie a éclaté en l’air. Nos fiançailles, mon couple ? Foutus. Mon sommeil ? Vaste blague. Ma santé mentale ? Partie en vrille. Les PTSD étaient nombreux, au moins autant que les séances qui ont suivis.

Ne restait que ma vie professionnelle qui était à peu près stable.

Le serveur dépose une tasse de café devant moi.

— Excusez-moi, je n’ai rien commandé.

— De la part du monsieur, à la table juste derrière, annonce-t-il en me montrant ladite table d’un geste.

Je me retourne, et découvre l’homme en question, trois tables derrière.

Impossible.

Des mois de recherches, et il se montre comme ça, dans un restaurant ?

En même temps… Officiellement, il est simplement à la tête de plusieurs entreprises d’import-export. Officieusement, c’est tout autre chose.

Mon regard parcourt la salle et revient vers lui.

Il ne détourne même pas les yeux lorsqu’il comprend que je l’ai reconnu. Il incline simplement la tête vers la chaise en face de la sienne.

Viktor Sokolov, mon ravisseur, m’invite à sa table.

Je devrais partir. C’est certainement que ce n’importe qui de censé ferait.

Mais des mois de recherches et de questionnements me poussent à me lever. De toute façon, fuir pour quoi ? Il n’aurait aucun mal à me retrouver. Ils m’ont déjà enlevé une fois après tout.

Il lève les yeux vers moi quand j’arrive à sa table.

Il n’a pas cette expression menaçante que peuvent prendre certains hommes lorsqu’ils veulent qu’on les prenne au sérieux.

Il a plutôt l’air neutre, si ce n’est ennuyé.

— Asseyez-vous.

Pas de fausse politesse, simplement cet ordre. Pas surprenant pour quelqu’un qui à l’habitude de diriger, j’imagine.

— Ou restez debout, ça m’est égal.

Charmant.

— Vous… !

Rien. Pas même un haussement de sourcil.

— C’est vous qui m’avez fait enlever.

— Exact.

— Vous aussi, qui avez décidé de ne pas me faire tuer.

Il attrape son verre et en boit une gorgée.

— Exact.

Un seul mot. Une confirmation. Et c’est plus fort que moi, ça éclate :

— Pourquoi ?

Cette fois, il me regarde enfin franchement.

— Parce que votre mort ne m’apportait rien.

Et là, c’est la chute vertigineuse.

Pas parce qu’on l’a supplié de me laisser en vie. Pas par question de morale. Simplement parce que ça aurait été plus embarrassant de gérer un cadavre inutile.

— Et me garder trente-six heures, si ?

— Oui.

Merde alors. Il continue :

— Sans ça, Adrien n’aurait pas eu à choisir.

Cette logique toute simple en est presque écœurante. Mon estomac se compresse, et la nausée me monte à la gorge.

— C’était nécessaire, ajoute-t-il. Maintenant, nous le savons. C’est prouvé.

Il en parle comme s’il parlait d’un test mécanique.

J’étais la machine. Et Adrien la pièce à tester. Et visiblement ça a fonctionné avec brio.

— Vous devriez vous asseoir.

— Et pourquoi je ferai une chose pareille ?

— Parce que vous êtes venue jusqu’à ma table alors que vous pouviez simplement partir. Ce qui signifie que vous avez d’autres questions.

Il regarde sa montre :

— Vous avez dix minutes.

Je me laisse tomber sur la chaise face à lui. Mes oreilles se bouchent, mes jambes sont molles et j’ai toujours la nausée.

Des questions, oui, j’en ai des tas. C’est pour ça que je l’ai traqué ces derniers mois. Questionné des hommes peut recommandables.

Mais rien. Pas moyen d’aligner deux mots. J’ai la bouche sèche et trop de choses qui se bousculent dans ma tête.

— Qu’est-ce que vous me voulez au juste ?

Mes sourcils se froncent et j’affronte son regard, reprenant enfin un peu de contenance :

— Ca vous suffit pas d’avoir gâcher ma vie ? Il faut que vous veniez me narguer ici en plus ?Narguer les flics qui savent qui vous êtes mais n’ont rien pour faire tomber ?

Il ne dit rien, se contentant de garder son regard accroché au mien. Le silence entre nous est tel que les bruits de la vie du restaurant me paraissent soudain beaucoup trop forts.

— Je ne vous nargue pas. Et je ne nargue pas la police, c’est inutile.

Difficile à dire si c’est une réelle indifférence ou du mépris.

— Quant à votre vie, je n’ai pas l’intention de la gâcher.

— Oh super, donc tout va bien ! raillé-je.

— Je n’ai pas dit ça…

Il n’a pas haussé la voix, ni même changé de ton.

— Vous me demandez si ça me « suffit ». La question n’est pas là. Ça n’a jamais été mon but.

Il penche légèrement la tête de côté :

— Vous étiez un moyen.

C’est pire, quelque part, de se dire que je n’étais qu’un pion dans son plan. Mais ça façon de se justifier me prend de court.

— Je ne savais pas ce que votre époux choisirez. Vous non plus, j’imagine.

Touché.

Ça doit se voir à ma tête, car il s’attarde un instant sur mon visage. Mais il ne dit rien. Pas même une excuse.

Il regarde sa montre :

— Neuf minutes.

Il est sérieux, là ?

— Ah, et pour répondre à votre première question, reprend-il. Rien.

— Rien ?

— Je ne veux et n’attends rien de vous.

— Alors pourquoi m’avoir fait venir à votre table ?

Je bloque, une seconde à l’absurdité de sa réponse, et il continue :

— Je vous ai offert un café. Vous avez passé les derniers mois à me chercher. Vous avez questionné un ancien inspecteur, des collègues de votre époux, un journaliste et deux hommes qui ont travaillés pour moi.

Il se resserre de l’eau, et continue avant de porter le verre à ses lèvres :

— Et vous avez suffisamment posé de questions qu’il ne fallait pas poser en des lieux où il ne fallait pas être pour que votre nom me vienne aux oreilles quatre fois en trois semaines.

Son regard se durcit. Je ne parviens pas à déceler si c’est une réelle menace ou un simple constat.

— Je me suis donc dit qu’il serait plus simple que vous me posiez directement vos questions.

En quel honneur ?

— Avant que votre curiosité ne vous enferme dans une pièce sans fenêtre.

Super, au moins je suis éclairée sur le fait qu’il s’agisse bien d’une menace.

Mes mains tremblent et je sers les poings contre mes cuisses pour réprimer les secousses.

Ce n’est même pas de la peur. Pas que. C’est de la nervosité. L’écho des derniers mois qui sont en train d’éclater en millier de pièces ce qui me reste de santé mentale. J’ai autant envie de rire que de pleurer. Et ni l’un ni l’autre ne sont souhaitable dans cette situation.

Ce qui, forcément, amplifie lesdites envies.

Un éclat de rire m’échappe, et je l’étouffe contre ma main.

Et lui, il me regarde rire. C’est quoi ce type, sérieux ? Il ne détourne pas le regard de gêne, ou même d’agacement. Il ne me demande pas non plus si ça va. Non pas que je m’attendais à un geste d’empathie de sa part, comme quiconque le ferait face à quelqu’un qui est à deux doigts de craquer, non. Il attend, simplement.

Mon rire finit par mourir, étouffé contre ma paume, et je parviens à reprendre un semblant de contrôle après quelques respirations.

— Vous trouvez ça drôle ? demande-t-il le plus sérieusement du monde.

Et ça me redéclenche un rire nerveux :

— Pardon ?

— J’essaie de déterminer pourquoi vous riez.

— Vous essayez, de—

Je le fixe, incrédule. Et éclate pour de bon. Un vrai rire, mélange de fatigue et d’hystérie.

— Vous êtes complétement taré, laché-je enfin en reprenant mon souffle.

— Possible.

— Possible ?

— Je n’ai jamais jugé de bon de demander un diagnostic ?

Mais c’est quoi ce type ? C’est vraiment lui qui a demandé à m’enlever ? Une nouvelle crise de rire menace, et je ne sais plus si c’est de la nervosité ou si mon cerveau à simplement abandonné le combat.

En face, Viktor Sokolov m’observe avec un genre de curiosité, et remplie son verre d’eau. Avant de le pousser vers moi.

— Buvez.

Je m’interromps immédiatement et le dévisage :

— Vous venez réellement de me donner un ordre, là ?

— Oui. Vous tremblez.

— A cause de vous !

Il ne cille même pas.

— Vous trembliez déjà avant de vous asseoir.

Mon regard descend instinctivement vers mes mains. Il continue :

— Vous dormez mal.

— Comment est-ce que—

— Vous avez des cernes, tranche-t-il tout de suite. Et c’est cohérent avec votre passif.

Evidemment.

Quelque chose comme de la satisfaction passe fugacement sur son visage.

— Je ne fais pas surveiller votre sommeil.

— Super, me voilà rassurée ! raillé-je.

— Ce n’est pas fait pour.

Il se renfonce dans son siège :

— Vous avez peur de moi.

Je m’apprête à répliquer, mais il me coupe à nouveau :

— Ne mentez pas.

Son regard se plante dans le mien :

— Vous avez peur de moi. Vous êtes également furieuse contre moi, et c’est pour ça qu’en dépit de votre peur, vous me traquer depuis plusieurs semaines. Ce n’est pas moi qui suis venu vous chercher.

Il fait signe au serveur qui lui apporte un café et continue :

— Alors soit vous cherchez à comprendre ce qui vous est arrivé pour réussir à passer outre. Soit vous cherchez quelqu’un à punir.

Plus un mot, et il me fixe toujours. Il me sonde :

— Dans le second cas, choisissez Adrien. Vous aurez davantage de chances.

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