Chapitre 1
Kabel Mercier vivait son rêve les yeux grands ouverts. Pour y arriver, il ne renonça à rien. Rien du tout. Son cabinet de dentisterie ouvrit cinq mois auparavant. Les premières semaines furent dures pour faire circuler l’information, et là aussi, le docteur Mercier ne recula devant rien pour se faire connaître. Il souscrivit un emprunt auprès d’une troisième banque — la deuxième officielle et réglementaire — où il décrocha une avance de quatre mille euros qu’il engloutit dans la publicité. La radio locale, Radio Quaibois, crachait des annonces dans son JT ou entre deux morceaux aux heures de pointe. Les abribus avaient absorbé un tiers du crédit pour l’affichage aux quatre coins de cette petite ville, « Quaibois », qui comptait environ trois mille habitants et zéro dentiste. Kabel Mercier était le premier à s’implanter ici. C’est d’ailleurs cette justification qui motiva sa première banque non officielle : un mafieux d’une grande ville voisine où il avait étudié la médecine. Cent mille euros, à rembourser en quatre ans à hauteur de trois mille cinq cents euros par mois. Le même argument fit pencher la balance pour les deux autres crédits réglementaires. En tout et pour tout, Kabel remboursait un prêt professionnel d’environ trois cent mille euros pour l’acquisition du bâtiment, les travaux de rénovation et l’achat du matériel — un prêt bancaire à un taux intéressant de 2,5 % sur dix ans. En tout et pour tout, le docteur Mercier devait facturer environ 7 000 € par mois pour rembourser ses créanciers.
Vivant à l’étage supérieur du bâtiment, le dentiste ne prenait pas de rendez-vous. Il ouvrait sept jours sur sept et cravachait en fonction des besoins pour ne jamais refuser un client. Les dernières semaines s’avéraient plus mouvementées que les toutes premières de sa carrière. Le bouche-à-oreille et sa matraque publicitaire à la radio comme dans les abribus portaient leurs fruits : les patients affluaient.
Il se leva de son lit, un matelas jeté sur le sol, attrapa son smartphone posé sur une chaise et regarda l’heure. 7h00. En se redressant, il trembla de froid. Pour éviter une consommation excessive et rentrer dans ses frais, le chauffage de la partie habitation était coupé. Un nuage de vapeur sortit de sa bouche. Il enfila un pantalon acheté sur le marché pour quelques euros et un pull en laine des années trente. Il marcha sur le sol glacé pour rejoindre sa cuisine, éclairant la pièce avec la torche de son smartphone. Il balaya le plan de travail et alluma son percolateur. Une tasse portant les traces du café de la veille — et de ceux des jours précédents — se remplit jusqu’au bord. Il but la première gorgée en aspirant le liquide à ras bord : swzswzswzswz. Le café le réchauffa. Il avala une autre gorgée : swzswzswzswz. Sa tasse vide, il la reposa là où il l’avait trouvée, éteignit la lampe de son téléphone et profita de la lumière du soleil levant.
Il se dirigea vers la cage d’escalier où l’attendaient des chaussures noires classiques et une blouse de docteur blanche, bien droite, sans un pli.
Au rez-de-chaussée, le cabinet ouvrit ses portes. Une enseigne extérieure s’illumina d’un « OPEN » néon, juste à côté d’une grande plaque en bronze gravée de son statut : Docteur Mercier, dentiste. Sans rendez-vous. Ici-bas, tout était parfait : propre en apparence, rangé, luxueux. Des murs d’une blancheur éblouissante, des chaises modernes et stylisées dans la salle d’attente, une table en verre supportant divers magazines et dépliants informatifs.
La cloche retentit, annonçant l’arrivée d’un patient. Il observa Carlita entrer : une petite femme des pays de l’Est portant un foulard sur la tête et des claquettes Adidas.
— Carlita ! Bonjour !
— Bonjour, doctor.
Carlita savait quoi faire. Elle ouvrit une armoire dissimulée contenant le matériel de nettoyage. Elle passa l’aspirateur dans toute la salle d’attente et la pièce de soins, puis y promena un nettoyeur vapeur qui aspirait l’eau dans la même fraction de seconde, rendant le carrelage bleuté ultra-propre, rutilant. Elle resta environ trente à trente-cinq minutes, pas plus, puis s’approcha du docteur.
— Moualà Doctor… Tout est proupe.
— C’est bien Carlita, c’est très bien. Du bon travail.
— Nous soumme vendredi, Doctor.
Elle accompagna sa phrase du geste caractéristique du pouce frottant l’index : l’argent.
— Ah oui ! Carlita ! J’avais oublié. Voilà pour la semaine !
L’expression du docteur Mercier se durcit. Chaque dépense lui arrachait une grimace, d’autant qu’il n’arrivait jamais à atteindre son quota pour rembourser tous ses crédits. Par chance, Carlita travaillait au noir. Elle accepta les deux billets de vingt euros et les enfouit dans sa poche.
— À la chemaine prouchaine, doctor.
— Oui Carlita, à lundi.
Le docteur replaça chaque chaise à sa place, au centimètre près, arrangea les magazines sur la table de verre en piles égales, parfaites. Il passa dans sa salle de soins, alluma son ordinateur et savoura la rigueur de son rangement. Ici, tout était clinique, respirait la propreté et l’efficacité.








