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Les vies qu'on imagine

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Summary

Elle observe les gens. Dans le train, dans un café, dans la rue, elle imagine leur vie : leurs histoires d’amour, leurs familles, leurs secrets, leurs blessures. À partir d’un simple regard, elle invente des vies entières, sans jamais leur parler. Mais si elle se trompait ? Au fil de ses rencontres, ses histoires se confrontent peu à peu à la réalité. Et derrière toutes ces vies qu’elle imagine, une autre histoire commence à apparaître : la sienne. Car parfois, on passe tellement de temps à essayer de comprendre les autres qu’on finit par oublier de se regarder soi-même.

Genre
Humor
Author
Elshappy
Status
3h ago
Chapters
4
Rating
n/a
Age Rating
13+

Chapitre 1

Elle attendait. Seule. En regardant au loin. Ce qu’elle regardait, me demanderiez-vous ? Je n’en avais aucune idée. Je pense honnêtement qu’elle ne regardait rien de précis. Vous savez quand vos yeux se posent sur quelque chose sans réellement le voir ? Ils se posent dans le vide, sur un point quelconque qui n’a finalement aucune importance. Un bâtiment, un arbre, les rails, une personne qui passe. Les yeux regardent, mais l’esprit est ailleurs. Je pense que c’est ce qui arrivait à cette femme. Peut-être était-elle simplement perdue dans ses pensées. Peut-être réfléchissait-elle à sa journée, à ce qu’elle devait faire après son arrivée, à la liste des choses qu’elle avait à accomplir avant la fin de la semaine. Peut-être pensait-elle à quelqu’un. Peut-être à quelque chose qui lui était arrivé la veille, quelques jours plus tôt, ou plusieurs années auparavant. Peut-être même pensait-elle à un événement de sa vie qui ne s’était pas déroulé comme elle l’avait imaginé. Nul ne le sait. Enfin, nul ne le savait à part elle. Et encore, je crois qu’il arrive parfois que l’on ne sache pas soi-même exactement ce qui nous traverse l’esprit.

*

J’étais en avance. Mon train n’arrivait que trente-trois minutes plus tard. J’avais le temps. Beaucoup trop de temps, même. Trente-trois minutes dans une gare, lorsqu’on n’a rien de particulier à faire, peuvent sembler interminables. J’avais déjà regardé mon téléphone, vérifié mes messages, consulté l’application de la SNCF et regardé l’heure au moins trois fois. Il ne s’était pourtant écoulé que quelques minutes depuis mon arrivée. Alors j’observais. Les gens qui se dépêchaient, ceux qui marchaient tranquillement, ceux qui couraient en regardant désespérément les écrans d’affichage comme si leur train pouvait décider de partir sans eux. J’observais les couples, les familles, les personnes seules. J’essayais parfois d’imaginer ce qu’ils faisaient lorsqu’ils n’étaient pas ici. Où ils habitaient. Avec qui ils partageaient leur vie. Ce qu’ils avaient vécu avant d’arriver sur ce quai. Ce qu’ils allaient devenir après l’avoir quitté.

Mais, ce matin-là, j’observais surtout cette femme.

Je ne saurais pas réellement expliquer pourquoi elle avait retenu mon attention. Elle n’avait rien de particulièrement remarquable. Elle n’était ni extravagante ni particulièrement élégante. Elle portait un manteau sombre, une écharpe claire et un sac à main qu’elle tenait contre elle sans vraiment y penser. Ses cheveux, légèrement grisonnants sur les tempes, étaient courts et soigneusement coiffés. Elle avait une alliance à la main gauche. Je l’avais remarquée presque immédiatement, sans doute parce qu’elle faisait régulièrement tourner l’anneau autour de son doigt. Elle devait avoir une cinquantaine d’années, peut-être un peu plus. 59, décidai-je finalement. Je ne sais pas pourquoi cinquante-neuf. Ce nombre me semblait simplement lui convenir.

Je me demandais ce qu’elle faisait dans la vie. Si elle aimait son métier. Si elle avait choisi sa profession ou si elle avait simplement fini par s’y retrouver, comme beaucoup de gens. Je me demandais si elle avait des enfants. Si elle était mariée depuis longtemps. Si elle était heureuse. Si elle l’avait été. Je me demandais qui elle aimait, qui elle avait aimé, qui elle avait perdu. Je me demandais si elle avait des frères et sœurs, si ses parents étaient encore vivants, si elle avait gardé contact avec ses amis d’enfance. Je me demandais où elle allait ce matin-là et pourquoi elle avait l’air si seule alors qu’une gare était probablement l’un des endroits les moins solitaires du monde.

Puis, sans vraiment m’en rendre compte, je commençai à lui inventer une vie.

Je décidai qu’elle s’appelait Hélène.

Oui, Hélène.

Je ne sais pas pourquoi. Il y avait des prénoms qui convenaient aux gens. Celui-ci lui allait bien.

*

Hélène attendait le train de 7 h 37. Elle n’était pas en avance, mais elle n’était pas encore en retard non plus. Elle était arrivée exactement comme elle le faisait tous les matins, avec suffisamment de temps pour ne pas avoir à courir, mais pas assez pour avoir à attendre trop longtemps. C’était une femme organisée. Je le savais à sa manière de regarder régulièrement l’écran d’affichage sans jamais sembler inquiète. Elle connaissait probablement son trajet par cœur. Elle devait prendre le même train depuis des années.

Ce matin-là pourtant, quelque chose était différent. Elle ne le savait pas encore, mais sa vie venait de changer.

Hélène pensait à Françoise.

Françoise.

C’était sa femme. Elles étaient ensemble depuis quarante-huit ans, même si elles n’avaient pas toujours été amoureuses. Elles s’étaient rencontrées au collège, lorsqu’elles avaient onze ans, à une époque où elles étaient encore trop jeunes pour comprendre ce que signifiait réellement s’attacher à quelqu’un. Elles étaient d’abord devenues amies. Des meilleures amies, même. De celles qui font tout ensemble, qui se racontent absolument tout et qui sont incapables de passer une journée sans s’écrire plusieurs fois. Elles s’étaient trouvées à un moment où toutes deux avaient besoin de quelqu’un.

Hélène venait de déménager. Son père avait quitté sa mère quelques mois auparavant, et pas vraiment avec élégance. Il était parti avec son assistante. Oui, son assistante. J’avais toujours trouvé que les histoires de séparation étaient beaucoup trop souvent accompagnées de ce genre de détails. Comme si les gens avaient besoin de rendre les choses plus banales qu’elles ne l’étaient réellement. Mais dans l’histoire d’Hélène, l’assistante avait en plus été sa meilleure amie pendant plusieurs années. Cela rendait la situation encore plus douloureuse, évidemment.

Sa mère avait dû se débrouiller seule avec une adolescente. Et Hélène, de son côté, avait fait ce qu’elle savait faire le mieux : elle n’avait pas posé de problème. Elle avait été sage, raisonnable, travailleuse. Elle avait compris très vite que sa mère avait suffisamment de difficultés à gérer sans devoir en plus s’inquiéter pour elle. Alors elle avait grandi un peu plus vite que les autres. Elle avait appris à ne pas réclamer, à ne pas se plaindre, à écouter lorsque sa mère disait qu’elle était fatiguée. Elle avait probablement même appris à répondre « ça va » avant de savoir réellement ce que cette expression voulait dire.

Sa mère ne s’était jamais remariée. Elle n’avait jamais retrouvé quelqu’un. Elle n’avait jamais voulu, disait-elle. Hélène avait toujours pensé qu’elle n’en avait surtout jamais eu le courage.

Et puis il y avait eu Françoise.

Hélène l’avait rencontrée au collège. Françoise, elle, avait une histoire encore plus compliquée. Elle avait perdu ses deux parents dans un accident de voiture à l’âge de six ans. Six ans. C’était si jeune que je ne savais même pas comment imaginer une enfant de cet âge confrontée à la mort de ses deux parents. Françoise n’avait ni frère ni sœur, et personne dans sa famille n’avait pu ou voulu l’accueillir. Elle avait donc été placée en famille d’accueil. Pourtant, contrairement à ce qu’on aurait pu penser, elle y avait trouvé une famille aimante. Elle avait été heureuse. Elle avait eu cette chance-là, au moins.

*

Je connaissais déjà beaucoup de choses sur Françoise. Enfin, Hélène les connaissait. Moi, je les avais simplement inventées. Mais cela n’avait pas vraiment d’importance à ce moment-là.

*

Françoise était une grande bavarde. Une vraie. Elle parlait énormément, parfois trop, et Hélène adorait ça. Elle avait toujours aimé l’écouter. Françoise racontait tout, même les choses insignifiantes. Elle pouvait passer vingt minutes à expliquer une conversation qu’elle avait eue avec quelqu’un dans le bus. Elle pouvait raconter un rêve qu’elle avait fait la nuit précédente et en analyser chaque détail. Elle pouvait parler d’un film pendant une heure, puis changer complètement de sujet pour raconter quelque chose qui lui était arrivé trois ans auparavant.

Hélène, elle, écoutait.

C’était probablement ce qui avait fait fonctionner leur amitié. Deux femmes différentes, mais parfaitement complémentaires. Elles s’étaient rapidement attachées l’une à l’autre. Au début, ce n’était rien d’autre qu’une amitié adolescente. Elles faisaient leurs devoirs ensemble, mangeaient ensemble à la cantine, passaient leurs récréations côte à côte. Puis les années avaient passé. Elles étaient entrées au lycée et avaient commencé à comprendre que ce qu’elles ressentaient l’une pour l’autre n’était peut-être pas exactement ce qu’elles avaient imaginé.

Elles avaient eu peur. Un peu. Pas suffisamment pour se séparer. Elles avaient pris leur temps.

C’était ce qui avait rendu leur relation si solide, pensait Hélène. Elles avaient appris à se connaître avant de s’aimer. Elles avaient connu les défauts de l’autre avant d’en tomber réellement amoureuses. Elles avaient vu les colères, les mauvaises habitudes, les petites manies agaçantes, les moments de doute. Elles n’avaient jamais eu besoin de prétendre être parfaites. Elles s’étaient choisies en connaissance de cause. Et c’était probablement pour cela qu’Hélène ne comprenait pas.

Pourquoi Françoise était-elle partie ?

Après quarante-huit ans ?

Comment pouvait-on quitter quelqu’un après quarante-huit ans de vie commune ?

Hélène avait toujours cru qu’il existait un moment où l’on ne pouvait plus vraiment quitter quelqu’un parce que cette personne était devenue une partie de soi. Elle avait pensé que leur histoire avait dépassé le stade du couple. Elles étaient devenues une équipe, une famille, une habitude, une maison, une mémoire commune.

Elles avaient grandi ensemble.

Elles avaient fait leurs études ensemble.

Elles avaient trouvé leur premier appartement ensemble.

Elles avaient voyagé.

Elles s’étaient mariées en 2013, lorsque le mariage pour tous avait enfin été voté. Hélène avait pleuré ce jour-là. Françoise aussi, évidemment. Elles avaient organisé une cérémonie simple, entourées de leurs amis et de leurs familles. Elles avaient dansé jusqu’à deux heures du matin et avaient terminé la soirée pieds nus sur la pelouse.

Elles n’avaient jamais eu d’enfants. Elles n’en avaient jamais voulu. Elles préféraient leur liberté. Elles aimaient voyager, sortir, rentrer tard, partir quelques jours sur un coup de tête. Elles n’avaient jamais ressenti le besoin d’être mères. Elles avaient parfois eu droit aux remarques habituelles, aux questions, aux « vous changerez d’avis », mais elles avaient toujours répondu la même chose.

Non.

Elles ne changeraient pas d’avis. Et elles ne l’avaient jamais fait.

Elles avaient construit leur vie autrement. Une belle vie, pensait Hélène. Du moins, c’est ce qu’elle avait cru. Jusqu’à ce mardi. Jusqu’au jour où Françoise avait décidé de partir.

*

Je regardai l’écran d’affichage. Mon train avait six minutes de retard.

Six minutes.

Je soupirai intérieurement et rangeai mon téléphone dans mon sac.

La femme, elle, n’avait toujours pas bougé. Je me demandai si elle avait remarqué mon regard. Probablement pas. Elle regardait autour d’elle sans jamais vraiment regarder les gens. Elle semblait préoccupée. Ou fatiguée. Ou triste. Je préférais triste. Une personne triste avait toujours une histoire plus intéressante. Je sais que c’est horrible à dire. Mais c’est vrai. La tristesse donne aux gens une profondeur qu’on ne peut pas toujours expliquer. On veut savoir pourquoi. On cherche une cause. Un événement. Une personne responsable. On cherche quelque chose qui puisse expliquer l’expression de leur visage. C’est peut-être pour cette raison que j’avais décidé qu’Hélène était malheureuse. Elle devait l’être. Après tout, elle venait de perdre Françoise.

*

Françoise était partie pendant qu’Hélène travaillait. Elle avait pris ses affaires. Pas toutes. Juste suffisamment pour comprendre qu’elle ne comptait pas revenir.

Quelques vêtements.

Ses produits de beauté.

Ses livres préférés.

Quelques photos.

Un cadre dans lequel elles apparaissaient toutes les deux lors d’un voyage en Italie.

Elle avait laissé le reste. Comme si elle voulait qu’Hélène garde les souvenirs. Ou comme si elle ne se préoccupait simplement plus de ce qu’elle laissait derrière elle.

Mais Hélène savait que Françoise avait quelqu’un d’autre.

Stéphanie.

Oui. Stéphanie existait. Enfin, je crois. Je lui avais donné un prénom, en tout cas.

Stéphanie était une femme que Françoise avait rencontrée quelques mois auparavant. Hélène l’avait probablement déjà croisée. Peut-être même qu’elles avaient dîné toutes les trois à une époque. Peut-être qu’Hélène avait senti quelque chose. Une distance. Une manière différente de regarder Françoise. Une complicité qu’elle ne comprenait pas. Mais elle avait fermé les yeux. Parce qu’Hélène était comme ça. Elle pardonnait. Elle pardonnait beaucoup. Elle avait déjà pardonné plusieurs infidélités à Françoise. Elle savait que sa femme n’avait pas toujours été fidèle. Elle l’avait découvert à plusieurs reprises au cours de leur mariage, mais elle n’avait jamais voulu faire exploser leur couple pour cela. Peut-être parce qu’elle avait peur. Peut-être parce qu’elle pensait que toutes les histoires d’amour avaient leurs failles. Peut-être parce qu’elle aimait simplement trop Françoise. Et peut-être aussi parce qu’elle avait toujours eu peur de l’abandon.

Après tout, son père était parti. Il l’avait déjà fait une fois. Elle avait probablement passé toute sa vie à essayer de ne plus jamais revivre ce moment.

Et voilà qu’à quarante-huit ans, elle se retrouvait à nouveau abandonnée.

*

Mon train avait désormais huit minutes de retard.

La femme regarda son téléphone. Puis elle le rangea. Elle regarda les rails. Puis l’écran. Elle semblait attendre quelque chose. Ou quelqu’un. Je me demandai si Françoise allait lui écrire. Et, quelques secondes plus tard, la femme porta sa main à son visage. Elle pleurait. J’en fus presque certaine. Je la regardai plus attentivement. Ses épaules bougeaient à peine. Elle essuya rapidement une larme avec le revers de sa main et regarda autour d’elle, comme pour vérifier que personne ne l’avait vue.

Je détournai les yeux. Par pudeur. Ou parce que je savais que si je continuais à la regarder, j’allais finir par me sentir obligée de lui parler. Et je ne voulais pas. Je m’étais toujours interdit de parler aux personnes dont j’inventais la vie. Cela aurait été comme interrompre un film au milieu d’une scène pour demander aux personnages s’ils étaient vraiment en train de faire ce que je pensais.

Je préférais ne pas savoir. Je préférais mon histoire. Alors je continuai à imaginer.

*

Hélène venait de recevoir un message de Françoise.

Un dernier. Un de ces messages qui ne laissent aucune place à la discussion.

Françoise lui disait qu’elle était désolée. Qu’elle avait essayé. Qu’elle avait aimé Hélène. Mais qu’elle ne l’aimait plus. Qu’elle avait rencontré quelqu’un. Qu’elle était heureuse. Et qu’Hélène devait maintenant apprendre à vivre sans elle.

Je me demandai si l’on pouvait réellement effacer quarante-huit années en quelques lignes. Probablement pas. Mais les gens faisaient parfois des choses que je ne comprenais pas.

Ils partaient.

Ils restaient.

Ils pardonnaient.

Ils mentaient.

Ils recommençaient.

Ils promettaient de ne plus jamais faire quelque chose, puis le faisaient quand même.

Je ne connaissais pas Hélène.

Je ne connaissais pas Françoise.

Je ne connaissais pas Stéphanie.

Pourtant, à cet instant, j’étais en colère contre elles toutes.

*

Le train entra finalement en gare. Je rassemblai mes affaires. La femme pleurait toujours. Elle semblait avoir retrouvé un peu de contrôle sur elle-même, mais ses yeux étaient rouges. Je me demandai ce qu’elle allait faire après. Elle allait probablement travailler.

*

Hélène était psychologue dans un hôpital. Elle devait recevoir plusieurs patients dans la journée. Elle allait les écouter parler de leurs problèmes alors qu’elle-même n’arrivait plus à comprendre sa propre vie. Elle leur demanderait comment ils allaient. Elle leur donnerait des conseils. Elle hocherait la tête au bon moment.

Elle serait professionnelle.

Elle ferait semblant. Elle était probablement très douée pour ça.

Le soir, elle rentrerait chez elle.

Elle ouvrirait la porte d’un appartement devenu soudain beaucoup trop grand.

Elle poserait ses clés à leur place.

Elle enlèverait son manteau.

Elle passerait devant la chambre.

Elle regarderait peut-être le côté vide du lit.

Puis elle ouvrirait une bouteille de vin.

Elle s’installerait sur le canapé.

Elle mettrait une série qu’elle regardait autrefois avec Françoise.

Grey’s Anatomy.

Oui.

Grey’s Anatomy.

Je ne sais pas pourquoi j’avais choisi cette série. Peut-être parce qu’elle avait suffisamment d’épisodes pour accompagner plusieurs années de solitude.

Hélène regarderait un épisode.

Puis deux.

Elle finirait la bouteille.

Elle s’endormirait sur le canapé.

Et le lendemain matin, elle se réveillerait avec mal au dos, la bouche sèche et cette seconde, juste avant de se rappeler, où elle oublierait que Françoise était partie.

Puis elle se souviendrait. Et la douleur recommencerait. Elle recommencerait le lendemain. Et le lendemain encore. Pendant combien de temps ? Je ne savais pas. Je n’avais pas encore décidé.

*

Les portes du train s’ouvrirent.

Je montai.

Avant de trouver une place, je me retournai une dernière fois vers le quai.

La femme ne pleurait plus. Elle regardait son téléphone. Puis elle sourit. Un sourire bref. Presque imperceptible. Je restai immobile quelques secondes. Quelque chose ne correspondait pas. Si elle venait de recevoir le message de Françoise, pourquoi souriait-elle ? Peut-être qu’elle souriait pour ne pas pleurer. Peut-être que certaines personnes faisaient ça. Ou peut-être que Françoise avait écrit quelque chose de gentil. Peut-être qu’elle regrettait son départ. Peut-être qu’elle demandait à Hélène de lui pardonner. Peut-être qu’elle revenait.

Je pouvais changer l’histoire. C’était facile. Il suffisait d’imaginer autre chose. Alors j’essayai.

Peut-être qu’Hélène n’avait jamais été mariée.

Peut-être qu’elle n’avait pas d’enfants parce qu’elle n’en avait jamais voulu.

Peut-être qu’elle venait d’apprendre qu’elle avait décroché le poste qu’elle espérait depuis des mois.

Peut-être qu’elle venait de recevoir un message de son fils. Ou de sa fille. Ou de sa meilleure amie.

Peut-être qu’elle avait appris que son cancer était enfin en rémission.

Peut-être qu’elle venait d’être publiée.

Peut-être qu’elle venait de gagner quelque chose.

Peut-être qu’elle avait reçu une photo de quelqu’un qu’elle aimait.

Peut-être qu’elle avait simplement lu une blague.

Peut-être qu’elle n’avait même jamais pleuré.

Peut-être que je m’étais trompée.

Cette dernière possibilité me dérangea davantage que les autres. Parce qu’elle était probablement la plus simple. Et la plus vraisemblable.

Je regardai encore une fois le quai. La femme me semblait soudain beaucoup moins triste. Peut-être même heureuse. Je ne savais plus. Et c’était étrange. Pendant près de trente minutes, j’avais construit une vie entière à partir de quelques détails.

Une femme.

Un manteau.

Une alliance.

Un regard.

Quelques larmes.

Et maintenant, je ne savais même plus si les larmes avaient réellement existé.

Le train démarra. La femme du quai devint plus petite derrière la vitre. Puis elle disparut.

Je ne connaîtrais jamais son histoire. Personne ne la connaîtrait. À part elle. Et encore, peut-être qu’elle-même ne savait pas exactement ce qu’elle faisait sur ce quai, ce matin-là, avant 7 h 37.

Je souris. Je savais déjà que je ne l’oublierais pas. Pas parce qu’elle avait fait quelque chose de particulier. Pas parce qu’elle m’avait parlé. Elle ne m’avait même pas regardée. Je ne l’oublierais pas parce que, pendant trente-trois minutes, elle avait eu une vie. Une vie que je lui avais donnée. Une vie qu’elle n’avait peut-être jamais vécue. Et pourtant, dans ma tête, elle avait été parfaitement réelle.

C’est comme ça que je faisais.

Je regardais les gens et je leur inventais des histoires.

Je leur donnais des prénoms.

Des familles.

Des maisons.

Des métiers.

Des souvenirs.

Je leur donnais des amours et des ruptures, des enfants qu’ils n’avaient peut-être jamais eus, des parents qu’ils n’avaient peut-être jamais connus, des rêves dont ils ne soupçonnaient même pas l’existence.

Je leur donnais surtout des raisons. Parce que je crois que c’est ce que nous cherchons toujours chez les autres : une raison.

Pourquoi cette femme est-elle seule ?

Pourquoi cet homme ne sourit-il pas ?

Pourquoi cette adolescente pleure-t-elle ?

Pourquoi ce couple ne se parle-t-il plus ?

Pourquoi cette vieille dame mange-t-elle seule ?

Nous détestons ne pas savoir. Alors nous inventons. Nous complétons les blancs. Nous prenons quelques secondes d’une vie et nous construisons tout le reste autour.

Moi, j’avais simplement poussé la chose un peu plus loin.

Je ne savais pas encore pourquoi. Je ne savais pas non plus depuis quand je faisais cela. Je savais seulement qu’à chaque fois que je croisais quelqu’un, une histoire apparaissait dans ma tête. Et qu’une fois qu’elle y était entrée, il devenait très difficile de l’en faire sortir.

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