Chapitre I : L'an zéro
Corentin Aubry avait vingt-huit ans quand Liesse mourut, un matin de septembre, d'une fièvre que le médecin de Rochenoire n'avait su nommer qu'après coup, quand il n'y avait plus rien à faire que constater.
Ils s'étaient mariés trois ans plus tôt, dans la petite église de pierre grise qui dominait le village, et ils avaient eu, disaient les voisins avec cette tendresse un peu envieuse qu'on réserve aux couples trop heureux pour être vrais, le genre d'amour qu'on ne rencontre qu'une fois par génération, tissé de rires faciles et de silences confortables.
Il l'enterra un jeudi, sous une pluie fine qui semblait ne jamais vouloir vraiment tomber, seulement flotter, indécise, comme le chagrin lui-même. Il resta, cette nuit-là, seul au cimetière, bien après que tous les autres furent rentrés se réchauffer, assis à même la terre fraîchement retournée, incapable de rentrer dans une maison où tout, désormais, porterait son absence.
C'est là qu'il le vit pour la première fois.
Un homme, ou ce qui en avait la forme, se tenait de l'autre côté de la tombe, immobile, comme s'il avait toujours été là, comme si Corentin, en levant les yeux, avait simplement fini par remarquer quelque chose qui l'observait déjà depuis longtemps.
Il n'avait rien d'effrayant, à première vue : une silhouette d'homme mûr, des vêtements sombres mais sans apprêt, un visage aux traits doux, presque bienveillants, marqué par ce genre de fatigue qu'on devine chez ceux qui ont trop longtemps veillé sur le sommeil des autres. Seuls ses yeux, d'un gris presque blanc, sans pupille bien nette, trahissaient qu'il n'appartenait pas tout à fait au monde des vivants.
« Vous ne devriez pas rester ici, dans le froid, dit-il, d'une voix étonnamment chaleureuse pour l'endroit et l'heure. Ce n'est bon ni pour vous, ni, à vrai dire, pour elle. »
« Qui êtes-vous ? » demanda Corentin, trop épuisé de chagrin pour ressentir la peur qu'il aurait dû, sans doute, éprouver.
« On m'appelle de bien des façons, selon les régions et les siècles. Vous pouvez m'appeler le Passeur, si vous voulez un nom simple à retenir. Je conduis les âmes, Corentin. C'est mon office, depuis plus longtemps que vous ne pourriez l'imaginer. »
Corentin se releva, lentement, les jambes engourdies par le froid et l'immobilité.
« Alors vous savez où elle est. »
« Je sais où je l'ai menée, oui. » Le Passeur s'approcha, sans hâte, de la tombe fraîche, et posa une main, presque tendre, sur la terre retournée. « Elle n'a pas eu peur, si cela peut vous consoler un peu. Beaucoup ont peur, à cet instant-là. Elle, non. Elle m'a seulement demandé si elle pourrait encore vous voir, d'où elle allait. »
Corentin sentit ses jambes flancher de nouveau, et ce ne fut pas seulement le froid, cette fois.
« Qu'avez-vous répondu ? »
« La vérité. Que non, en règle générale. Mais j'ai ajouté quelque chose que je n'ajoute jamais, d'ordinaire. » Le Passeur releva enfin les yeux vers lui, et Corentin y lut, l'espace d'un instant, quelque chose qui ressemblait, contre toute attente, à une compassion sincère. « Je lui ai dit qu'il existait, parfois, un chemin de retour. Rarement emprunté. Jamais achevé, à ma connaissance. Mais un chemin, tout de même. »
« Ramenez-la », dit Corentin, sans une seconde d'hésitation, avec cette impulsivité désespérée qu'on ne se pardonne, parfois, que des années plus tard.
« Vous ne savez pas encore ce que cela coûte.
— Je me moque de ce que ça coûte. »
Le Passeur soupira, d'un soupir presque humain, chargé d'une lassitude qui semblait porter, elle aussi, le poids de très nombreuses années.
« C'est toujours ce qu'on me répond, au début. Écoutez-moi bien, Corentin Aubry, parce que je ne le répéterai qu'une fois, et parce qu'ensuite, si vous acceptez, il sera trop tard pour prétendre ne pas avoir compris. »
Il s'assit sur la pierre tombale voisine, comme on s'installe pour une longue conversation entre vieilles connaissances.
« Je peux vous rendre Liesse. Pas pour toujours, pas tout de suite. Un an, d'abord. Entière, vivante, telle que vous l'avez connue, sans qu'elle-même ne se souvienne jamais de son propre passage de l'autre côté. Puis, chaque année, à l'automne, je reviendrai, et je vous imposerai une épreuve. Jamais la même deux fois. Jamais annoncée à l'avance. Et cette épreuve, sachez-le bien, ne touchera jamais Liesse. Elle vous touchera vous, et vous seul, d'une façon que je ne révèle jamais avant l'heure. »
« Et si j'échoue ?
— Alors elle repart avec moi, cette nuit-là même, et le compte s'arrête là où il en était. Si vous réussissez neuf épreuves, neuf automnes de suite, elle reste. Pour de bon, cette fois. Sans condition, sans reprise possible. »
« Personne n'a jamais réussi ? »
Le Passeur resta silencieux un long moment, les yeux perdus vers l'horizon gris du cimetière.
« Personne, à ma connaissance, n'est jamais allé au-delà de la sixième. »
« J'accepte », dit Corentin, sans même prendre le temps d'y réfléchir davantage.
« Vous devriez y réfléchir plus longtemps que cela.
— Neuf ans avec elle valent toujours mieux qu'aucune. »
Le Passeur le considéra longuement, avec une expression indéchiffrable, mi-tristesse, mi-résignation, comme s'il avait, lui aussi, entendu cette phrase-là bien trop souvent pour continuer à s'en étonner.
« Très bien. Rentrez chez vous, Corentin. Dormez, si vous le pouvez. Demain matin, à votre réveil, elle sera là, comme si rien n'était jamais arrivé. Elle ne se souviendra de rien, ni de sa mort, ni de moi, ni de ce marché. Pour elle, cette nuit n'aura simplement jamais existé. »
« Et pour moi ?
— Vous vous souviendrez de tout, dit le Passeur, en se levant, tandis que la pluie, enfin, se décidait à tomber pour de bon, plus dense, plus froide. C'est la première chose que je vous prends, Corentin, avant même la première épreuve : le droit d'oublier, ne serait-ce qu'un instant, ce que vous venez d'accepter. »
Il s'éloigna dans la brume naissante, sans un adieu, et sa voix, portée par le vent, lui parvint une dernière fois, presque tendre :
« À l'automne prochain, Corentin Aubry. Profitez bien de cette année. C'est, d'ordinaire, la plus douce de toutes. »
Corentin rentra chez lui, cette nuit-là, sans y croire tout à fait, persuadé d'avoir rêvé, ou d'avoir sombré, de chagrin, dans une sorte de folie passagère.
Il se coucha, seul, dans le grand lit vide, et s'endormit, épuisé, d'un sommeil sans rêve.
Il se réveilla, le lendemain matin, avec, contre son dos, une chaleur qu'il n'espérait plus jamais sentir, et une respiration légère, paisible, qui n'appartenait qu'à une seule personne au monde.
Il n'osa pas se retourner tout de suite, de peur que le moindre geste ne brise ce qu'il croyait encore être un rêve.
Puis il entendit sa voix, ensommeillée, tendre, exactement telle qu'il se la rappelait :
« Corentin ? Tu es réveillé ? Tu as encore fait un cauchemar, cette nuit. Tu tremblais. »
Il se retourna, enfin, et la vit, Liesse, bien vivante, ses cheveux répandus sur l'oreiller, ses yeux encore lourds de sommeil, absolument certaine, elle, qu'ils venaient tout simplement de passer une nuit comme tant d'autres.
Il la prit dans ses bras, et pleura, longtemps, sans qu'elle comprenne tout à fait pourquoi, sachant déjà, lui, que cette première année, la plus douce de toutes selon les propres mots du Passeur, venait de commencer à s'écouler, inexorablement, vers le premier automne, et la première épreuve.








