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L'ombre dans le tableau

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Summary

Jules Läufer a toujours su ce qu'on attendait de lui. Être parfait. Être discipliné. Être digne de son nom. Et surtout, devenir un jour l'héritier de l'empire familial. À vingt ans, il possède tout ce qu'on pourrait désirer : une famille influente, une immense demeure, un avenir déjà tracé et un talent pour la peinture qu'il garde soigneusement à l'abri des regards. Parce qu'il y a une chose que Jules a appris à faire mieux que peindre : cacher ce qu'il ressent. Jusqu'à l'arrivée de Jeremy. Nouveau à la faculté, bruyant, sociable, incapable de respecter le moindre espace personnel et beaucoup trop curieux, Jeremy n'a absolument rien à voir avec Jules. Et pourtant, il semble déterminé à entrer dans sa vie. Jules le repousse. Jeremy s'accroche. Jules garde ses distances. Jeremy les franchit. Jules prétend ne pas avoir besoin d'amis. Jeremy décide de lui prouver le contraire. Mais derrière les sourires, les plaisanteries et les provocations se cachent deux garçons qui ont bien plus en commun qu'ils ne veulent l'admettre. Car Jeremy aussi vient d'une famille où les apparences comptent. Et plus il découvre le monde de Jules, plus il comprend que derrière le « prince de glace » se cache un jeune homme prisonnier d'un héritage qu'il n'a jamais vraiment choisi. Entre secrets de famille, blessures dissimulées, ambitions imposées et rêves qu'il faudrait peut-être abandonner, Jules devra apprendre qu'il est possible de perdre le contrôle sans tout perdre pour autant. Et peut-être que la personne la plus capable de lui apprendre à vivre pour lui-même est justement celle qu'il aurait préféré tenir à distance.

Status
19h ago
Chapters
15
Rating
n/a
Age Rating
16+

Chapitre 1 - Jules

Je suis sorti avec douze filles.

J’en ai aimé aucune.

Ce n’est pas de leur faute.

Ce n’est pas vraiment de la mienne non plus.

À chaque fois, je me suis dit la même chose.

Peut-être que cette fois, ce sera différent.

Peut-être que cette fille-là réussira à faire battre mon cœur un peu plus vite.

Peut-être que je finirai par comprendre ce que tout le monde semble ressentir si naturellement.

Mais au bout de quelques semaines...

Toujours rien.

Alors elles finissent par partir.

Et je ne leur en veux pas.

À leur place, je serais probablement parti aussi.

Les gens m’ennuient.

Aussi loin que je me souvienne, je n’ai jamais ressenti le besoin de m’entourer d’une multitude de personnes.

Depuis que je suis à l’université, il y a une chose qui me réjouit : les travaux de groupe sont rares et personne ne m’oblige à sociabiliser plus que nécessaire.

J’ai des amis, bien sûr.

Enfin... deux.

Alisson et Kévin. On peut dire qu’ils sont pratiquement de la famille.

Kévin est dans la même filière que moi, ce qui veut dire que tous les travaux de groupe finissent automatiquement avec lui. Il connaît ma nature et sait que je ne suis pas vraiment du genre à agrandir mon cercle d’amis.

Alisson, elle, est adorable. Toujours à l’écoute quand j’en ai besoin. Malheureusement, la traîtresse ne nous a pas suivis. Elle s’est inscrite en école d’art.

« Il n’y a donc pas que des inconvénients à être une fille », nous avait-elle lancé le jour des inscriptions.

J’aurais aimé la suivre dans cette voie.

Mais mon père ne m’a pas vraiment laissé le choix concernant mon avenir.

Reprendre les rênes de l’entreprise familiale.

Me marier.

Avoir des enfants.

Tout est déjà écrit.

Le mariage ne me fait pas particulièrement peur.

J’ai surtout de la peine pour la personne qui finira coincée avec moi.

Je n’ai jamais connu le coup de foudre. À l’inverse de Kévin, qui tombe amoureux à peu près toutes les semaines. Un jour, il n’y aura plus assez de filles sur cette planète pour satisfaire son romantisme.

J’ai eu des copines, évidemment.

Aucune n’est restée bien longtemps.

En général, elles me quittent au bout de quelques mois, lorsqu’elles réalisent à quel point je manque « d’investissement ».

Je ne suis pourtant pas dépourvu de sentiments.

Loin de là.

Le seul qui m’est étranger, c’est l’amour.

Cette envie irrépressible d’aimer quelqu’un au point d’imaginer une vie entière à ses côtés... je ne l’ai jamais ressentie.

Ce n’est peut-être pas plus mal.

Après avoir décidé de ma carrière, mon père est probablement déjà en train d’analyser quelle fille de bonne famille ferait la belle-fille idéale.

Pourquoi n’ai-je pas eu un frère ou une sœur ?

J’aurais peut-être eu droit à un peu d’air.

Au lieu d’être constamment au centre de son contrôle.

De sa quête incessante de perfection.

Je ne déteste pas mon père.

Loin de là.

Mais cette pression permanente finit par m’étouffer.

Mon téléphone vibre dans ma poche.

Alisson.

— Oui ?

— Oh mon Dieu ! Tu as oublié ?!

Je réfléchis une seconde avant de me diriger vers l’entrée.

Si je tarde trop, cette tornade va finir par retourner tout le manoir pour me retrouver.

— Non, j’ai pas oublié.

— Menteur.

Elle raccroche.

Comme prévu, la porte d’entrée s’ouvre quelques secondes plus tard.

Cette fille est un véritable chien de recherche. Franchement, elle devrait bosser dans les enquêtes sur les personnes disparues. Elle arrive toujours à me retrouver.

— Juju !

Elle me fonce dessus et m’enlace.

Je ne suis pas réfractaire aux câlins...

Mais les intrusions dans mon espace vital ne sont clairement pas ma passion.

Je la laisse faire malgré tout.

Lorsqu’elle recule enfin, elle me fixe de ses yeux noisette.

Elle est plus petite que moi, même perchée sur les talons qu’elle appelle des chaussures et que je considère personnellement comme des armes blanches.

Elle fait la moue avant de déclarer :

— Tu n’as pas l’air dévasté pour un mec qui vient de rompre avec sa copine.

Je hausse simplement les épaules et prends la direction de la cuisine, immédiatement suivi par mon bourreau de la soirée.

— C’est encore elle qui t’a quittée ?

Elle ne me laisse même pas répondre.

— Nan mais, baby... Sérieusement, va falloir qu’on travaille ton attitude. C’est pas normal qu’un mec aussi génial que toi n’arrive pas à trouver une fille qui éveille ne serait-ce qu’un tout petit peu ton intérêt.

— Je suis pas un robot sans cœur.

Elle me sourit tendrement en grimpant sur un tabouret de l’îlot central.

Je lui tends une bouteille de son jus de pomme préféré.

— Je n’ai jamais dit le contraire, Jules. Mais avoue que c’est étrange. Avec nous, tu es attentionné, drôle, présent... Et dès que tu sors avec une fille, tu te transformes en prince des glaces.

Elle exagère.

Je ne suis pas aussi froid que ça.

J’ai juste énormément de mal à m’ouvrir à quelqu’un qui attend constamment quelque chose de moi.

C’est bizarre.

J’arrive pourtant très bien à supporter Kévin et Alisson.

Ali ne me laisse pas le temps de réfléchir.

— C’est pas à moi de te donner des conseils en amour, mais qu’est-ce que tu cherches exactement en sortant avec toutes ces filles ? Tu leur dis oui à chaque fois qu’elles te demandent de sortir avec elles. Tu vas finir par avoir des problèmes, Juju.

Je baisse les yeux quelques secondes.

— J’en sais rien...

Je marque une pause.

— Je me dis juste que... peut-être qu’un jour, quelqu’un réussira à me faire changer. À me faire ressentir quelque chose.

Elle fronce les sourcils.

— Sérieusement, change de psy. Le tien est un charlatan.

Je laisse échapper un rire.

J’ouvre un tiroir, attrape un paquet de chips et le lui lance.

— Tiens. Du sel pour apaiser tes démons.

Son visage s’illumine immédiatement.

— Comment tu peux être l’homme parfait avec moi, mais pas avec les filles qui sont amoureuses de toi ?

Je souris et viens m’asseoir à côté d’elle.

— J’en sais rien...

Je hausse légèrement les épaules.

— Avec toi, c’est simple. Tu es mon amie. Tu me laisses l’espace dont j’ai besoin. Je ne ressens jamais l’envie de m’éloigner de toi pour respirer.

Je la vois me regarder comme si je venais de lui faire une déclaration d’amour. Je recule.

— Je te préviens, si tu me sautes encore dessus, je te jette dehors, toi et tes froufrous hideux.

Elle fait la moue.

— Comment tu peux souffler le chaud et le froid constamment, connard !

Je la gratifie d’une tape sur la tête.

— Je t’aime aussi. Viens, comme je n’avais pas oublié ta venue, comme tu veux si bien le croire, j’ai préparé une soirée ciné.

Je consulte ma montre et lui demande :

— T’as des nouvelles de Kévin ? Il devait venir aussi normalement.

Je soupire. Elle me tape dans le dos.

— Tu sais, avec lui, on est certain de rien. Il est sûrement en train de draguer une pauvre âme qui aura eu le malheur de le croiser.

Je souris et nous nous rendons vers la salle de cinéma du manoir.

L’avantage de vivre dans une aussi grande demeure ?

Ne pas croiser mon père.

Même si le stupide portrait de famille dans l’entrée, digne d’un film d’horreur, me fait frissonner, j’ai l’impression qu’il va en sortir à tout moment pour me faire la morale.

Nous marchons un petit moment vers l’arrière du bâtiment.

Cet endroit est quasiment exclusivement mon refuge, l’endroit où je passe la plus grande partie de mon temps.

Mon père, après une discussion avec ma mère qui a réussi à le convaincre, m’a fait construire une salle de cinéma et un sublime studio de peinture avec de sublimes baies vitrées, avec une vue sur le bois qui entoure notre propriété et le lac qui nous fait face.

La salle de cinéma est constamment prise d’assaut par Alisson et Kévin, mais mon studio, lui, est fermé à clef. Je n’autorise personne à venir ici, pas même le personnel de maison. Je préfère le nettoyer moi-même.

Je la vois venir, cette petite renarde, avec son air mielleux, son bras qui s’enroule autour du mien et son ton devenu plus doux.

— Jules ?

— Non.

— Jules !

— Alisson.

— Tu sais que je vais gagner.

— Je sais. C’est ça le problème.

Elle sautille victorieuse en direction de la porte du studio, s’arrête devant et me fixe avec un sourire qui montre toute sa parfaite dentition.

— Arrête avec ta tête ou je change d’avis.

Elle recule et rit.

— Pardon, pardon.

Je soupire et lui ouvre la porte.

J’ai à peine le temps d’ouvrir la porte que cette peste s’engouffre dans la pièce et déambule dedans en quête de Dieu seul sait ce que cette fille cherche.

— Je ne comprends vraiment pas pourquoi tu es aussi réfractaire au fait que Kévin, ta mère et moi voyions ton travail. Ton père, bon oui, je comprends, mais nous sérieusement ? Ho !

Elle s’approche dangereusement de ma nouvelle toile.

L’image d’une silhouette dans une forêt. Rien de lugubre, non, mais le choix des couleurs, lui, oui.

Les arbres sont d’un vert presque noir, quant au chemin qu’emprunte le sujet, lui, il est comme hypnotique, tout en courbes, mais il a un but bien précis : cet espace noir dans la toile.

La silhouette est petite, presque invisible au milieu des arbres. Pourtant, elle continue d’avancer.

Ali fixe la toile une minute, puis deux.

Deux minutes. C’est long deux minutes quand la personne en face de moi tient entre ses mains une partie de moi-même.

Son silence me met mal à l’aise.

Je n’ose pas regarder mon œuvre, je me contente de fixer mon amie qui, elle, examine, inspecte ce qui se trouve devant elle.

J’ai peur, je n’aime pas que l’on regarde aussi profondément en moi.

Mes mains deviennent moites comme à chaque fois qu’une personne regarde ce que j’ai créé.

Pourtant, ce ne sont que de rares personnes qui y ont accès. À l’exception d’Alisson, Kévin et ma mère. Et encore, les occasions sont rares, et c’est souvent après que l’un d’eux m’a forcé la main, comme actuellement avec cette fouine.

Elle me regarde avec un sourire.

— Franchement, je suis éblouie devant ta peinture, en vrai. Comment tu arrives à rendre aussi intéressant un mec qui se balade en forêt ?

Elle me fait désormais face, puis me montre du doigt la toile.

— Pourquoi il avance vers cette partie-là ?

Je hausse les épaules.

— Je sais pas.

Elle me regarde.

— Moi, je pense que si.

Je soupire. Je regarde ma montre.

— Si madame a fini de faire sa directrice de musée et psychologue, on pourrait aller regarder un film ?

Elle hausse les épaules et me contourne.

— Je soutiens quand même le fait que tu aurais dû venir avec moi à la fac d’art.

Je ferme la marche derrière elle et attends qu’elle soit sortie pour refermer à clé derrière nous.

— Je ne vois pas du tout où tu veux en venir.

Dis-je pour la taquiner.

Elle ne réfléchit même pas l’espace d’une seconde pour me répondre avec toute la ferveur dont elle fait preuve pour défendre ses opinions.

C’est une qualité chez Alisson que j’ai toujours admirée.

Cette petite femme est adorable, mais dès qu’il est question d’un sujet qu’elle affectionne, elle peut devenir le plus puissant des guerriers.

— Tu gâches ton talent.

Je m’appuie contre le mur et la regarde en levant un sourcil pour la titiller.

— Vraiment ? Donc pour toi, je serais un très mauvais PDG ? Mon père doit avoir honte de moi ?

Elle enrage et c’est tellement drôle.

— J’ai pas dit que tu étais mauvais là-dedans, juste que tu n’aimes pas la voie qu’il te force à prendre.

Elle emprunte un chemin qui vaudrait mieux pour elle ne pas emprunter aujourd’hui. Je ne suis pas d’humeur.

— Et une petite princesse comme toi ne devrais pas me juger, tu peux pas comprendre ce qu’on attend de moi !

Les mots sortent avant que je puisse les retenir.

Dès qu’ils franchissent mes lèvres, je sais que j’ai été trop loin.

Pourtant, quelque chose m’empêche de revenir en arrière.

Le ton entre nous monte, et ça m’effraie autant que ça me met en colère.

— Me parle pas comme si j’étais une étrangère, Jules ! Je te connais et je vois bien que tu n’es pas heureux !

Je serre la mâchoire.

— Alisson, je te conseille de te taire !

Le silence qui suit est pire que ses cris.

Parce qu’Alisson ne se tait jamais.

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